San José: de paradoxes et de poésie

Geneviève Tremblay
D’innombrables murales, comme celle-ci sur le Paseo de las Damas, illuminent les rues de San José.
D’innombrables murales, comme celle-ci sur le Paseo de las Damas, illuminent les rues de San José.
Publié le : jeudi 13 avril 2017
La lettre de l'étranger

San José: de paradoxes et de poésie

Quand on pardonne son cœur de béton et ses avenues engorgées, la capitale costaricaine dévoile, après des années de grisaille, une identité réinventée par l’art. Déambulation dans ses quartiers à la culture hétérogène.

Poesía, sexo y rebeldía. Trois mots laissés à la manière sauvage sur un mur, apparus à la fenêtre de mon taxi puis disparus dans les vapeurs d’essence de l’Avenida Central. Poésie, sexe et révolte: tout ce que San José n’est pas, surtout pour ceux qui l’habitent ou la traversent brièvement, impatients de s’engouffrer dans l’épaisseur de la jungle juste au-delà des faubourgs. Après cinq semaines dans les montagnes brumeuses frontalières du Panama, j’arrivais dans un joli paradoxe.

Pacifique, paisible, sans armée depuis la fin de la courte guerre civile de 1948, le Costa Rica a depuis longtemps laissé les vagues à la mer. Pura vida. Au point que le petit pays, et particulièrement sa capitale, paraissent avoir oublié de se souvenir—et de se dire, surtout. Comme un étrange et long oubli identitaire d’où n’aurait fait surface que la beauté du territoire.

Mais Chepe, comme on appelle ici San José, se retourne comme un gant, lentement. Au désamour et à l’indifférence dont cette ville a tristement fait son histoire, ses artistes et sa jeunesse répliquent: voyez tout autour le dessin des montagnes, l’éclat bleu-mauve de leur estampe au crépuscule, la promesse d’un paradis de paix, mais voyez aussi nos barrios vivants, quartiers à la culture hétérogène, cherchez la voix plurielle qui nait, notre remise en marche d’une identité jusqu’ici temporaire. Voyez comme nous sommes un pays. Comme vous vous êtes trompés.


Arriver à San José, qui semble s’être glissée en s’excusant sur les côtes gracieuses de la Vallée centrale, c’est d’abord arriver dans les traces d’une Amérique telle qu’on la connait au nord. C’est longer des avenues beuglantes au quadrillage familier. C’est tomber sur des murales peintes sous un pont, sur une paroi, une tôle, des portes de garage à coulisse. C’est soupirer devant les réclames clinquantes des parqueos públicos, ces stationnements qui éventrent chaque jour un peu plus ce que la jeune capitale a encore comme patrimoine.

Mais c’est aussi prendre son café fort, acheter La Nación à un kiosque où le vendeur s’étonne de vos racines canadiennes. C’est surtout lire sur une bretelle de ciment, un soir au crépuscule: «Tocando el cielo con las manos.» Oui, touchons le ciel avec les mains. San José parle, écoutons sa révolte et sa poésie qui s’écrivent aussi là, en lieux vulnérables, solitaires.

  • Dans le Barrio Otoya, un quartier historique presque endormi, on rencontre calme et verdure.

Où que l’on soit, même quand on dort à Los Yoses, un quartier situé à deux kilomètres du centre, on revient toujours à l’Avenida Central. C’est autour d’elle qu’a été bâtie Chepe, rue après rue, couche après couche, à partir de 1737. Il faut s’imaginer les cafetales, ces grandes plantations de café qui ont fait la prospérité du pays, grignotées peu à peu par les quartiers centraux.

Heureusement, la ville a découpé de la verdure dans le béton. Au nord des parcs España et Morazán, eux-mêmes à proximité de l’imposant Parque Nacional aménagé au centre-ville, la circulation disparait, les rues rapetissent et s’abaissent. C’est le calme du Barrio Amón et de ses grandes demeures centenaires, où vivaient des familles bourgeoises au temps de l’âge d’or du café. Leurs murs blancs, rose, bleu pastel accueillent maintenant des auberges, des galeries d’art, des rédactions—le Tico Times a ses bureaux ici. Barrio Amón est un résistant qui a gardé son âme.

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Au coin de la Calle 7, une grille blanche s’ouvre sur TEOR/éTica, un espace indépendant dédié à l’étude de l’art contemporain d’Amérique centrale et des Caraïbes. Depuis 1999, il cherche les voix artistiques puissantes pour donner à la région une place dans un monde qui, oui, pourrait l’oublier tant elle est modeste sur la carte. Et le Costa Rica, lui, qu’a-t-il à dire? On parle de violence, de rapports de genre, de racisme. Et aussi, maintenant, d’un puits plus profond: la quête des origines.

«Je sens qu’une jeune génération d’artistes se tourne vers le passé avec un regard critique. Ils le remettent en question, ça ne s’était jamais fait», note Gabriela Sáenz-Shelby, historienne de l’art et directrice de TEOR/éTica. Cette approche s’intéresse à ce qui a fait l’histoire moins rose du Costa Rica—les ravages de la puissante compagnie bananière United Fruit Company, l’héritage postcolonial incarné par l’Espagne, la destruction du patrimoine, la disparition des peuples indigènes, qui ne forment plus qu’environ 2% de la population du pays.

Et le Costa Rica, lui, qu’a-t-il à dire? On parle de violence, de rapports de genre, de racisme. Et aussi, d’un puits plus profond: la quête des origines.

Me revient à la mémoire Mamita Yunai, le cri de dénonciation qu’a rédigé l’écrivain et militant Carlos Luis Fallas, en 1941, après avoir travaillé plusieurs années pour la United Fruit Company dans des conditions dégradantes. C’était l’époque où le Costa Rica était une république de bananes prospère. Dans le livre de Fallas, il y a Calero, un travailleur des champs à qui Pablo Neruda dédiera des vers de son immense Canto general. «Nous changerons la vie pour que ton lignage survive et construise sa lumière organisée.»

Cette résurrection du passé est une étrange coïncidence. Au Musée d’art et de design contemporain de San José, j’avais visité la veille Exploraciones espaciales del tercer mundo, une installation de l’artiste salvadorien Simón Vega. Qu’est-ce qu’être centroaméricain? demandait-il. «C’est vivre dans un sous-marin. Un sous-marin dont une partie émerge comme un paradis tropical et sous laquelle se produisent toutes sortes de situations obscures, secrètes, illicites et violentes.» C’est une référence directe à la Guerre froide, à la solitude d’un «troisième monde» devenu encore une fois le terrain de jeu des deux autres. Mais maintenant, ce monde commence à voyager, chez lui, dans les autres parties du sous-marin.

  • En face du grand Parque Nacional, des vendeurs de rue s’affairent le long d’un petit passage coloré.

En plein cœur de la ville, le Barrio California est de ceux qui ressuscitent lentement. Ses bars bon marché avalés par la noirceur même en plein jour, ses trottoirs morcelés, ses façades de commerces en déroute en font un lieu de graffiteurs et de contreculture. Ce quartier incarne les flous, le décalage, le basculement des classes sociales. L’art de rue y fait sa marque—qu’il soit sauvage, c’est-à-dire souvent éphémère, ou financé par des institutions publiques ou privées.

Au croisement de la Calle 21 et de la bruyante Avenida 1, devant sa large murale encore inachevée La noche, l’artiste Claudio Corrales admet préférer la critique politique, la parole engagée. Sur son téléphone, il me montre d’anciennes œuvres, des messages plus ou moins directs visant à secouer une apparente indifférence pour le débat public. «On a atteint un conformisme politique d’où ne nait aucune nécessité de critique forte», analyse l’artiste et designer graphique, aussi professeur à l’université du Costa Rica. Dans ce contexte, l’artiste «sert le changement social, mais aussi la conscience collective». Autrement dit, plus la rue sert de lieu de discussion, plus le dialogue s’installe, plus le changement devient possible. Comme un cycle.

  • L’artiste et professeur Claudio Corrales devant son œuvre «La noche», laissée sur un mur du Barrio California

Il n’est pas le seul à le penser. Miguel López, commissaire en chef de TEOR/éTica, constate que la performance, une forme d’art justement propice à l’ouverture d’un dialogue, se fait rarissime. À preuve: au moment de mon passage à TEOR/éTica, une installation de photos rappelait un coup d’éclat réalisé... il y a 20 ans. En 1997, l’artiste costaricaine Priscilla Monge s’était promenée dans San José, durant ses règles, avec un pantalon fait de serviettes hygiéniques cousues. Entre ses jambes, du sang. Son but: montrer les fractures entre les genres, une forme de féminisme spectaculaire, revendicateur.

Miguel López attribue le déclin de la performance au statuquo dont parle Claudio Corrales. «Il y a une fausse perception du pays qui crée une dépolitisation, très présente dans le champ culturel. Ailleurs, au Nicaragua, au Guatemala, des collectifs d’art sont créés pour répondre à des situations politiques. Des gens interviennent dans la rue. Ici, non.»


Après-midi de soleil sur l’Avenida 3, autre artère bruyante et bouchonnée du centre-ville. Des vendeurs de breloques ont déplié leurs draps sur les avenues piétonnes, près de la grande (et magnifique) poste nationale. Il y a foule dans les sodas du marché central, petites cantines de coudes serrés où les casados—un plat traditionnel de riz, de haricots noirs, de plantains frits, de salade et de viande—se mangent presque dans l’assiette du voisin. Mais au coucher du soleil, les places de béton deviennent noires, des oiseaux jettent des cris oppressants. Des policiers montent la garde au coin des rues. C’est alors que revient, pernicieuse, l’image première de San José: ville dangereuse, sale, violente.

Casser cette image a été le premier combat de Roberto Guzmán. Ce jeune biologiste a changé de vocation pour fonder ChepeCletas, une petite entreprise de redynamisation urbaine qui lutte pour la transition de l’auto vers le vélo et pour une réappropriation culturelle de la capitale par les habitants, les Josefinos. Au début de son projet, en 2010, «les Costaricains étaient les premiers ennemis de la ville», raconte Roberto. C’était pour eux une ville de transit, une ville temporaire malgré ses théâtres, ses cafés, ses musées, ses festivals.

Avec ses contributeurs (artistes, étudiants, profs), ChepeCletas a donc exploré la vie culturelle de la capitale et lancé #YoAmoChepe. Littéralement: j’aime Chepe. Petite dose d’amour à une ville constamment dénigrée, alors qu’elle change et veut changer. Il a fallu peu de temps pour que ChepeCletas organise des balades urbaines, volontairement à la nuit tombée, puis d’autres, le jour, pour montrer la face cachée de San José. Pour réaffirmer ce qu’elle est, au fond: une ville née sur des champs de café, au patrimoine jeune mais fier, dont les barrios sont séparés par des frontières invisibles. Une ville jamais très loin du paradis virginal.

  • Parfois, quand on lève les yeux, une éclaircie donne à voir les montagnes étonnamment proches qui entourent San José.

Ces quartiers aux frontières floues, je les ai marchés, dix fois plutôt qu’une, même à la pluie battante, pour trouver des signatures au bas des murales, d’autres traces écrites de leur identité. Depuis le Barrio Otoya, ce voisin du Barrio Amón lui aussi historique mais encore plus calme, j’ai souvent longé l’immense parc Simón-Bolívar, petite brèche de campagne en ville. J’ai souvent traversé le chemin de fer en m’arrêtant, stupéfaite, devant le mur lointain des montagnes, et souvent jeté des œillades dans les sodas du Barrio Aranjuez. J’ai fini par bien connaitre une terre plus altière: le Barrio Escalante.

Quand on cherche des paradoxes à San José, on les trouve vite. Dans ce quartier branché, les cafés pourraient s’installer sans gêne à Brooklyn ou dans le Mile End. Les rues basses et résidentielles cachent des ateliers, des bistros, des marchés bios, des boutiques. On y respire un air du monde entier. Mais le quartier s’est embourgeoisé, et le même sort menace le Barrio Amón—TEOR/éTica vient d’ailleurs d’amorcer un projet--pilote pour comprendre cet embourgeoisement et le prendre ainsi de court. Des géographes, des voisins, des architectes, des activistes chercheront à sauver son art et sa culture d’une autre forme de conformisme.

Au fond, San José est une ville née sur des champs de café, au patrimoine jeune mais fier. Une ville jamais très loin du paradis virginal.

À la jonction de ces quartiers complexes, une jeune Allemande travaille à l’union des forces. Katja Krämer a lancé l’an dernier la plateforme web Subcultours, qui met en contact les artistes locaux avec les Costaricains et les voyageurs. Il faut «soutenir, représenter, transmettre la culture du Costa Rica», résume-t-elle. Son carnet d’adresses est impressionnant, elle en rit. «Partout dans le monde, les artistes sont toujours mes premiers amis.» Des visites et des ateliers sont organisés chez des designers, dans des cafés ou des studios d’artistes émergents. De fil en aiguille, des Josefinos se sont mis à lui écrire, ils veulent connaitre la voix culturelle de San José. Il faut dire que comme un peu partout ailleurs dans le monde, c’est un souhait de plus en plus légitime.


Vue du ciel, en pleine nuit noire, San José m’était d’abord apparue comme une masse obscure où cillaient des halos jaunâtres. C’était l’étau de la jungle, l’inconnu initial. Marchée à hauteur de rue, de jour comme de nuit, Chepe est devenue autre: une ville qui traine finalement un peu de poésie, peut-être une petite révolution. Chose certaine, elle veut sa part d’Amérique. 


Geneviève Tremblay est journaliste et pupitreuse numérique au Devoir. Elle aime voir le monde, écrire des cartes postales et s’abimer dans les livres.

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