La démocratie mort-née

Hugo Bonin
credit: Illustration: Francis Léveillée
Illustration: Francis Léveillée
Publié le : vendredi 15 mars 2019
Politique

La démocratie mort-née

La démocratie est-elle plus fragile qu’on ne le croit?

Considéré dans ce texte

How Democracies Die, de Steven Levitsky et Daniel Ziblatt. Les bouncers de la démocratie. Le côté sombre du mythe américain. Les élites et ceux qu’elles tentent d’exclure du système politique. Maxime Bernier et Doug Ford. Le rôle du peuple.

Depuis l’invention du mot démocratie quelque part sur une colline athénienne, il y a plus de 2500 ans, une question tourmente les philosophes: la démocratie est-elle sa pire ennemie? Du fait de sa nature conflictuelle, de l’irrationalité des foules, est-elle condamnée à tomber sous les coups du premier démagogue venu? Ou, pour dire les choses d’une manière plus contemporaine: vote-t-on toujours pour des caves?

Avec l’élection de Donald Trump aux États-Unis et celle de Jair Bolsonaro au Brésil, ce questionnement revient avec force. Chez les intellectuels occidentaux, on s’inquiète. Loin de vivre la «fin de l’Histoire» promise par le politologue Francis Fukuyama au début des années 1990, nous assisterions peut-être à la fin du règne de la démocratie libérale.

C’est notamment ce qui préoccupe Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, deux professeurs de science politique à Harvard et auteurs de How Democracies Die, paru en janvier 2018. Bestseller aux États-Unis et ouvrage particulièrement apprécié en Allemagne et au Brésil (deux pays pour lesquels «c’est compliqué» la démocratie), ce livre, comme son sujet, fait jaser. Sa thèse n’est pas nouvelle mais s’avère d’une actualité indéniable. En effet, Levitsky et Ziblatt avancent que, contrairement à la croyance populaire, les démocraties ne meurent pas (ou plus) à la suite de violents coups d’État, mais par un renversement progressif des règles démocratiques.

En bref, on n’assassine pas les démocraties en plein jour. Elles meurent plutôt lentement, empoisonnées par la main de démagogues autoritaires qui cherchent à subvertir le jeu politique à leur avantage. Les chercheurs arrivent à cette conclusion au terme d’un survol des régimes fascistes allemand, italien et espagnol, du Pérou de Fujimori et du Venezuela de Chávez, mais aussi de pays qui ont su résister à la tentation de la dictature, comme la Belgique des années 1930 ou la Colombie des années 2000. En parallèle, ils examinent l’histoire politique des États-Unis, ancienne et actuelle, pour y déceler les indices d’une dérive autoritaire. Leur conclusion est sombre: la démocratie étatsunienne est plus ou moins à l’agonie, tuée par les républicains et les démagogues de Fox News, à coups de tactiques politiques traitresses mais légales, et par une diabolisation mutuelle entre adversaires politiques. Pour les auteurs, Trump est bel et bien un autocrate, coupable de tenter de détruire le régime en place. Mais s’il est le premier à pouvoir le faire, ce n’est ni grâce à son intelligence ni grâce à son charisme, mais bien parce que depuis les années 1970 les normes qui garantissent la stabilité démocratique aux États-Unis s’effritent.

À mi-chemin entre étude comparative et réquisitoire anticonservateur, How Democracies Die laisse toutefois plusieurs questions en suspens: quelle est cette démocratie qu’on essaye de tuer? Un régime qui a toujours fonctionné sur l’exclusion est-il même démocratique? Et que peut nous apprendre le soi-disant «exceptionnalisme américain»?


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