À propos de nos délais de paiement (et sujets connexes)

Nicolas Langelier
 credit: Photo: Ivy Son
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De notre rédaction

À propos de nos délais de paiement (et sujets connexes)

Avant de fonder Nouveau Projet, j’étais journaliste indépendant. Et pendant plusieurs de ces années de pige, j’ai été président de l’Association des journalistes indépendants du Québec, un poste bénévole. Durant cette période, ce sont des centaines d’heures—prises sur mes temps libres, ma vie personnelle et ce qui aurait dû être du temps de travail rémunéré—que j’ai consacrées à une seule cause: le sort de ceux et celles qui essaient de gagner leur vie avec leur plume, et de maintenir au Québec un écosystème de journalistes indépendants professionnels, essentiel à une société qui se veut démocratique.

En me lançant dans l’aventure Nouveau Projet, en 2011, une chose, plus que tout, était donc claire dans ma tête: les collaborateurs pigistes y recevraient des cachets parmi les plus élevés au Québec. 

C’est ce que nous avons fait dès le début, et c’est ce que nous continuons à faire, en 2023. Alors que plusieurs revues littéraires paient un invraisemblable 75$ pour un article complet, nous offrons jusqu’à 2500$, pour les plus longs textes. Notre tarif au feuillet est deux fois plus élevé que celui qu’offre Le Devoir à ses pigistes, pour ne donner qu’un exemple particulièrement choquant d’hypocrisie.

En 11 années d’existence, c’est près d’un million de dollars que nous avons ainsi versés à nos auteurs, journalistes, illustrateurs et photographes pigistes, pour Nouveau Projet seulement.


Cette semaine, sur les réseaux sociaux puis dans les médias, des informations ont circulé quant à nos délais de paiement. Il y a du vrai dans ces informations, mais aussi beaucoup de faux. Je voulais prendre le temps, ce matin, de départager tout ça.

Oui, Nouveau Projet a de beaucoup trop longs délais de paiement. C’est mon plus grand regret, ma plus grande frustration professionnelle et personnelle, et toute l’équipe de Nouveau Projet dirait surement la même chose. C’est si peinant, pour quelqu’un comme moi qui souhaite tellement soutenir les journalistes indépendants, quelqu’un qui a lancé un magazine en grande partie justement pour ça, de devoir les faire attendre des mois avant de les payer. 

Mais il est vraiment important de souligner que Nouveau Projet paie tout le monde, éventuellement. Jamais, en 11 ans, nous avons omis de payer un seul collaborateur. Si quelqu’un avance le contraire, c’est un mensonge (ou une mauvaise tenue de livre de sa part). Ce que nous avons (en trop grand nombre, je suis le premier à le reconnaitre), ce sont des gens encore en attente de paiement.

Une attente qui, comme je le disais précédemment, est beaucoup trop longue, plusieurs mois. Nous travaillons fort à la réduire et nous avons un plan pour y arriver, mais pour l’instant, c’est la seule manière pour nous de pouvoir continuer à fonctionner.


Il y a plusieurs choses qui expliquent ces délais, et je vous épargne les détails sur les aléas de la gestion des liquidités dans un petit magazine indépendant.

Mais pour résumer, disons qu’il y a d’abord eu la faillite de notre distributeur, dans nos premières années d’existence. Nous avons perdu près de 100 000$ dans cette affaire, une somme bien sûr énorme pour nous. Et en gros, c’est ce 100 000$ de retard que nous continuons à trainer, bon an, mal an.

Il y a des années où nous faisons un léger profit, et alors nous rattrapons notre retard, et des années où nous affichons des pertes, et le retard se creuse à nouveau. En toute transparence, les deux dernières années ont été déficitaires, alors qu’une combinaison de baisse des revenus (pandémie, disparition des points de vente de magazines, etc.) et de hausse des dépenses (prix du papier qui explose, salaires à la hausse, inflation généralisée, etc.) a compliqué les choses, financièrement.

Nous avons beaucoup réduit nos dépenses, depuis un an, sans avoir à couper dans le contenu, et la situation s’améliore grandement, mais nous ne sommes pas encore sortis du bois.

C’est l’occasion, ici, de mentionner à quel point Nouveau Projet reçoit peu de subventions. Elles représentent une goutte d’eau, par rapport à ses dépenses, bien moins de 10%. Particulièrement choquant, je trouve: l’État québécois ne donne pas un sou à un magazine comme Nouveau Projet. Zéro. Les seules subventions que nous obtenons proviennent du Conseil des arts du Canada et de Patrimoine canadien.

Alors nous nous démenons pour trouver d’autres sources de financement, vendre plus de magazines (et des casquettes et des sacs réutilisables et tout ce qu’on peut, vraiment), obtenir le soutien de nos lecteurs et lectrices, tout ça sans relâche, afin de garder ce navire à flot sans avoir à sacrifier ce qui est le plus important pour nous: la qualité de ce que nous produisons, et les tarifs que nous payons à nos collaborateurs.

Il y a des semaines où je ne me paie pas de salaire, pour arriver. D’autres semaines où je verse de mon argent personnel dans les coffres de l’entreprise. Parce que j’y crois. Parce que je pense que ce magazine est nécessaire.


C’est ce qui me fait le plus mal, personnellement, dans certains commentaires qui ont été émis cette semaine. Cette idée que nous n’aurions pas les créateurs à coeur, que nous n’aurions pas la culture à coeur.

Alors que c’est bien tout ce pour quoi nous travaillons, jour après jour, pour des salaires bien moindres que ceux que nous pourrions gagner ailleurs. Parce que nous y croyons, parce que nous pensons que ce travail est nécessaire.


Plus tôt cette semaine, la journaliste du Devoir m’a posé une question intéressante. (J’en profite pour mentionner qu’elle est la seule à avoir pris la peine de me parler avant de publier—la déontologie journalistique est en train de prendre le chemin de l’arrosage d’asphalte, dans le genre Pratique en voie de disparition.)

Sa question, donc: Nouveau Projet est-il un magazine trop ambitieux pour le Québec? 

Sous-entendu: Nouveau Projet coute-t-il trop cher à produire? Pourquoi ne pas réduire le nombre de pages? a suggéré la journaliste. Pourquoi ne pas réduire le nombre de gens que nous payons? Pourquoi continuer à faire des concours de textes qui paient aussi cher aux gagnants?

Je veux croire que non, Nouveau Projet n’est pas trop ambitieux pour le Québec. Je veux croire que nous méritons un magazine de classe mondiale et qui rétribue équitablement ses nombreux collaborateurs.

Le concours d’essais qui a été à l’origine de la controverse de la semaine pait 1000$ à son gagnant. Nous offrons la même chose pour notre concours de récits de voyage, sans parler des prix secondaires et des frais qui en découlent pour nous. Qui fera ce genre de choses, dans le Québec des années 2020, si nous cessons de le faire?

Je ne suis pas prêt à jeter l’éponge, pas encore. Je veux continuer à essayer de produire, plusieurs fois par an, ce magazine qui diffuse des idées importantes, nécessaires, bien formulées, créativement présentées. Je ne suis pas prêt pour un monde où on s’en remet aux médias sociaux et à ChatGPT pour s’informer.

Mais la seule manière d’y arriver, bien sûr, c’est de recevoir le soutien des lecteurs et lectrices à qui ce magazine est destiné. Des abonnements, des ventes en kiosque, des dons monétaires.

Nous sommes actuellement en campagne de soutien, il est pertinent de le rappeler ici. C’est pour ça que nous demandons votre soutien, année après année: faire vivre ce magazine, et bien payer nos collaborateurs.

Et les payer plus rapidement, oui. C’est notre priorité, pour la prochaine année. Aucune autre dépense importante n’est considérée, et nos projets moins rentables ont été mis sur la glace, pour pouvoir se concentrer sur ce très nécessaire rattrapage. Nous sommes profondément désolés des complications que ces délais ont pu causer à nos collaborateurs, et nous sollicitons leur indulgence, le temps de procéder à ce rattrapage.

Merci de votre compréhension. Merci de votre présence. Merci de votre soutien, si vous pouvez vous le permettre. On travaille fort, vous pouvez en être sûrs, et avec les meilleures intentions du monde.

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