Ce qu’on a lu—janvier 2026

Photo: Alphiya Joncas
Publié le :
Les choix de la rédaction

Ce qu’on a lu—janvier 2026

Romans, essais, correspondance: voici 5 livres, signés Lamia Ziadé, Simon-Pierre Beaudet, Léa Arthemise, Anaïs Barbeau-Lavalette, Steve Gagnon et Zadie Smith, qui ont fait vibrer l’équipe de collaborateur·trice·s de Nouveau Projet.

Rue de Phénicie

Lamia Ziadé (P.O.L.)

Rue de Phénicie arrive comme un nightcap dans l’œuvre littéraire de Lamia Ziadé, après les grisants Bye Bye Babylone, Ô nuit, ô mes yeux, Ma très grande mélancolie arabe – Un siècle au Proche-Orient et Mon port de Beyrouth, refermant un cycle consacré aux «paradis perdus»—ou, plus justement, en explicitant la genèse, après de longues années passées entre Paris, Beyrouth et New York, à ne pas parler du Liban ou de l’arabité, à leur préférer l’érotisme, la mode, les livres pour enfants. Puis un jour, Ziadé, de se mettre à dessiner des mitraillettes et des fédayins. Bang: Bye Bye Babylone. Immense.

On pourrait parler de Rue de Phénicie comme d’un livre d’autoarchéologie éthylique (depuis «un bar de Beyrouth, où je tente d’oublier Beyrouth», d’écrire Ziadé), où deux récits se déploient en parallèle, un brin à la manière de W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec. Deux trames narratives qui se frôlent sans se confondre, mais s’éclairent mutuellement, s’appuyant sur des images—une large part de photographies prises au téléphone, reproduites en petit format, et dont la modestie formelle n’est pas nécessairement compensée par le travail de mise en page. La couverture elle-même, étonnamment sobre, porte en ce sens l’indice de ce qui se révèle le moins percutant des livres de Lamia Ziadé, graphiquement parlant.

Fidèle à sa méthode, l’artiste passe encore ses souvenirs au tamis—des cigarettes de sa mère à la bibliothèque de son père, des boîtes libertines de Paris à ses premières séries de nues—afin de produire du sens depuis le présent. Or ce geste archivistique qui sous-tend toute son œuvre récente semble cette fois plus difficile à accomplir. Le regard demeure aigu, la mémoire habitée, mais le dispositif parait plus mince (moins élégant, moins au service des images), comme si l’on avait fait l’économie de la direction artistique. Rue de Phénicie donne parfois l’impression d’un geste en sourdine, presque en retrait de sa propre urgence. On y verra à la fois le livre indispensable pour comprendre les précédents et celui qu’il vaut mieux éviter pour entrer dans l’œuvre de cette illustratrice majeure.

Complément de lecture: le plus récent numéro de la revue Le Merle, «Horizons Beyrouth-Montréal», dirigé par Mirna Abiad-Boyadjian et François Lemieux.

Ralph Elawani, collaborateur, Nouveau Projet


Hubris, une histoire des années 2010

Simon-Pierre Beaudet (Moult éditions)

Hubris, une histoire des années 2010, se lit en une assise, avec juste assez d’espace pour respirer entre deux fragments, sur le même rythme que le flot de mes pensées quand j’approche d’un épisode anxieux. Sur 90 pages, Simon-Pierre Beaudet arrive à faire tenir un point de vue aussi décapant que tristement réaliste sur ladite décennie. Sur le mode de l’accumulation, dont l’esperluette et les parties par millions de monoxydes de carbone battent la démesure, le pamphlet défile à la manière d’un fil d’actualité de réseau social, parfois avec humour, jamais sans tranchant. En résulte une mise à distance étrange d’un presque présent essoufflant. 

Marie-Christine Lemieux-Couture, collaboratrice, Nouveau Projet


Une île à l’envers 

Léa Arthemise (Héliotrope)

Un roman d’aventures qui est aussi une histoire de famille et de colonisation, racontée dans une langue riche et leste, souple comme un songe. À La Réunion, un couple cultive ses obsessions: Jo cherche dans la roche un trésor de pirate; Léone se construit une peau plus pâle et un avenir ailleurs. À travers le récit de leur vie et de celle de leurs enfants, Léa Arthemise interroge ce que la transmission et l’identité ont de déroutant. Quelles légendes nous composent? Quelles superstitions nous survivent? Le livre n’offre pas de réponse, mais déplie ces paradoxes avec une grâce vive.

Amélie Panneton, critique littéraire, Nouveau Projet


Publicité

Architectures de la joie

Anaïs Barbeau-Lavalette et Steve Gagnon (Marchand de feuilles)

De la joie, la lecture de ce livre épistolaire entre Anaïs Barbeau-Lavalette et Steve Gagnon, deux artistes dont les créations et réflexions forgent depuis longtemps mon admiration, m’en a insufflé à chaque lettre. À l’origine de cette correspondance viscérale s’échelonnant sur deux ans? La joie qui échappait à l’auteur et comédien, ce dernier ayant donc convié sa nouvelle amie solaire à l’aider à la retrouver. Se rencontrent et se répondent leurs plumes empreintes de sensibilité, de poésie, de vitalité, de fulgurance. Lovées dans leur intimité, leurs lettres nous donnent à voir leur amitié naissante, manifestement nourricière de part et d’autre, qui s’ancre notamment dans la résistance aux affres du monde par l’émerveillement, par la connexion aux sens—«La sensualité est une façon d’être en relation avec ce qui nous entoure», écrit la vaillante cinéaste et Mère au front—, à la nature; jamais les mousses, source de passion du tandem au point de les explorer au Japon, n’auront été aussi irrésistibles. Le duo donne envie de s’étendre à ses côtés sur un lit de sphaigne, tête contre tête, cœur contre cœur, afin de s’émerveiller de «la grâce de ce qui s’évapore», de cultiver «la splendeur furtive d’un bref instant de beauté».

Caroline Bertrand, cheffe de pupitre et journaliste, Nouveau Projet


Dead and Alive

Zadie Smith (Penguin)

Romancière souvent étincelante, Zadie Smith est d’abord, à mes yeux, une essayiste de grand talent, capable d’apporter un éclairage nouveau à des sujets maintes fois abordés par d’autres ou, au contraire, de nous amener à découvrir des créateurs ou des enjeux qui méritent notre attention. Et, cela, toujours avec son humour caractéristique et son aisance stylistique habituelle. Dans ce quatrième recueil d’essais, l’autrice anglaise nous parle de politique, d’arts visuels, de cinéma et—son sujet préféré—de littérature, rendant hommage entre autres à Joan Didion et Martin Amis.

— Nicolas Langelier, rédacteur en chef, Nouveau Projet


Eka Ashate—Ne flanche pas

Naomi Fontaine (Mémoire d’encrier)

Dans ce recueil de courts récits, morceaux d’existence empruntés aux membres de sa famille et à ceux et celles de sa communauté, la romancière innue donne forme et épaisseur à ce que peuvent être le courage, la fierté, la misère. Habile à manier le temps, elle sait mettre en lumière les moments qui ont changé le cap de ces vies qu’elle dépeint, ces vies le plus souvent marquées par l’effort, l’obstination, la pauvreté dont on ne peut sortir. Ce jour-là, ils ou elles ont écouté leur cœur, leur ventre, leur mère, et choisi pour toujours qui ils ou elles voulaient être. La compilation de ces histoires, traversant plusieurs générations, dessine le portrait de la résistance propre au monde innu et de la lumière au bout du tunnel.

— Maud Brougère, directrice éditoriale, Pièces

Continuez sur ce sujet

  • Tournage du film «In Cold Blood» en 1967
    Culture

    Dix classiques à lire durant le temps des Fêtes

    Dumont, Roy, Capote, Tolkien… Pour le temps des Fêtes, la rédaction de «Nouveau Projet» propose une liste de dix classiques québécois et internationaux où se côtoient essais, romans et récits marquants.

    • 6 auteur·trice·s
  • Culture

    Ce qu’on écoute—novembre 2025

    Avec «Lux», Rosalía orchestre une rencontre vertigineuse entre sacré, avant-garde et culture pop, livrant l’album qui pourrait bien rallier aussi bien les puristes que les sceptiques.

    • 4 auteur·trice·s
  • Culture

    Ce qu’on a vu—novembre 2025

    Dans «Mōnad — Ebnflōh», Alexandra «Spicey» Landé, figure phare du hip-hop montréalais, revient sur scène pour nous inviter dans ses univers intérieurs et incarne l’essence d’un genre en perpétuelle transformation.

    • 4 auteur·trice·s
  • Culture

    Le meilleur des écrans en 2025

    Voici les créateur·trice·s de contenus audiovisuels qui ont impressionné «Nouveau Projet» et son réseau de collaborateur·trice·s cette année.

    • 4 auteur·trice·s
Atelier 10 dans votre boite courriel
S'abonner à nos infolettres