L’utopie réelle de la postcroissance

Julien Lefort-Favreau
Publié le :
L’entrevue

L’utopie réelle de la postcroissance

Entretien avec Timothée Parrique

L’économiste français expose sa conception de l’écologie politique et montre l’urgence de renverser le monde afin de le rendre habitable à nouveau.

Chercheur à HEC Lausanne, en Suisse, Timothée Parrique a été propulsé sur le devant de la scène avec la parution en 2022 de son livre Ralentir ou périr: l’économie de la décroissance. Ce succès l’a amené à vulgariser les théories de la décroissance pour un large public. Il nomme avec précision la logique productiviste du capitalisme, les inégalités qu’elle engendre, l’aliénation qui en découle et la destruction inévitable des écosystèmes qu’elle traine dans son sillage. Or, la décroissance est bien davantage qu’une théorie économique: elle a un potentiel révolutionnaire, en cela qu’elle vise à changer la culture et la vie quotidienne en se détournant du théâtre d’ombres de l’innovation et de la «croissance verte».

En ces temps pour le moins sombres—c’est un euphémisme—, Parrique nous donne des raisons d’espérer en dessinant les contours de ce que le sociologue américain Erik Olin Wright appelait des «utopies réelles».


La décroissance est un mouvement politique, économique et social qui trouve ses racines au début des années 1970. L’expression est de plus en plus répandue, et elle occupe une place grandissante dans les débats publics. Quelle est votre définition de la décroissance?

Le concept de décroissance peut être décomposé en trois éléments: une théorie critique, une stratégie de transition et une option de rechange au capitalisme. La décroissance est avant tout une «objection de croissance». Pas de croissance infinie dans un monde fini, disait déjà Kenneth E. Boulding1L’Américain Kenneth E. Boulding (1910-1993) était un économiste et un activiste pour la paix. Selon lui, l’être humain est responsable de la sauvegarde de la Terre, et il ne peut agir comme bon lui semble, car celle-ci est un système fermé. Autrement dit, l’humain est condamné à la disparition s’il ne traite pas la Terre avec égard. à la fin des années 1960, résumant parfaitement l’impasse écologique qui attend inexorablement toute stratégie de croissance exponentielle. C’est aussi une objection sociale, rejoignant une critique plus globale de la démesure économique des systèmes productivistes et consuméristes et de leurs conséquences délétères sur la qualité de vie (aliénation au travail, manque de sens, marchandisation des relations, concentration du pouvoir politique par les élites, épuisement, «bullshit jobs», etc.). Pour résumer, on peut dire que l’objection de croissance vient problématiser les économies qui cherchent à tout prix à augmenter la production et la consommation, aux dépens de la soutenabilité écologique et du vivre-ensemble.

Mais la décroissance n’est pas seulement une critique; c’est aussi une stratégie de transition. Son objectif est de réduire la production et la consommation pour alléger l’empreinte écologique, dans une démarche démocratiquement planifiée, guidée par la justice sociale et avec le souci du bienêtre. Ce régime macroéconomique serait la traduction pratique de l’objection de croissance, invitant les économies en surchauffe écologique et sociale à ralentir. On peut voir la décroissance comme une sorte de cahier des charges de transition, un prisme pour penser le défi de la frugalité sans sacrifier les quatre valeurs que sont la soutenabilité, la démocratie, la justice et le bienêtre.

Dernier élément: l’utopie de la postcroissance. On trouve dans le corpus décroissant de nombreux récits d’un futur désirable plus égalitaire, où toutes les entreprises seraient à but non lucratif, locales et low-tech. Un monde plus lent avec un système politique participatif où les gens travailleraient moins, une économie du partage et du soin aux écosystèmes luxuriants. Pour cristalliser cette utopie en une phrase, on pourrait la décrire comme une économie stationnaire en harmonie avec la nature, où les décisions sont prises collectivement et où les richesses sont équitablement partagées afin de permettre aux communautés de prospérer sans croissance.


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Dans la constellation des penseur·euse·s de l’écologie politique, où vous situez-vous?

Je me considère avant tout comme un économiste et, plus précisément, un économiste hétérodoxe dans la tradition de l’économie écologique2L’économie écologique suppose une compréhension des interactions entre les réalités sociales et biophysiques.. Cette école de pensée existe depuis les années 1980, après les travaux d’Herman Daly, de Nicholas Georgescu-Roegen ou de René Passet3L’économiste américain Herman Daly (1938-2022) a inventé l’indice de bienêtre économique durable (Index of Sustainable Economic Welfare), qui déduit notamment du PIB les pertes liées à la dégradation de l’environnement. Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) était un mathématicien roumain—et le premier directeur de thèse de Daly. On dit qu’il a servi d’inspiration au mouvement de la décroissance, notamment en raison de sa critique du recyclage selon laquelle toute matière utilisable finit tôt ou tard par se dégrader. L’économiste René Passet (1926-) a cherché, dans ses travaux, à harmoniser l’évolution naturelle et le développement économique.. L’économiste américain Herman Daly (1938-2022) a inventé l’indice de bienêtre économique durable (Index of Sustainable Economic Welfare), qui déduit notamment du PIB les pertes liées à la dégradation de l’environnement. Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) était un mathématicien roumain—et le premier directeur de thèse de Daly. On dit qu’il a servi d’inspiration au mouvement de la décroissance, notamment en raison de sa critique du recyclage selon laquelle toute matière utilisable finit tôt ou tard par se dégrader. L’économiste René Passet (1926-) a cherché, dans ses travaux, à harmoniser l’évolution naturelle et le développement économique.Elle étudie les économies comme des métabolismes sociaux constamment traversés par un flux biophysique de ressources naturelles. Alors que l’économie traditionnelle se concentre sur des questions de production, d’allocation et de consommation, l’économie écologique ajoute deux étapes dans la séquence économique: celle de l’extraction de l’énergie et de la matière, qui comprend la mobilisation de services écosystémiques, ainsi que celle de l’excrétion de déchets et de pollutions.

Les activités économiques prennent la forme de flux de monnaie, certes, mais aussi d’heures d’effort, d’électricité et de combustibles fossiles, d’eau, de sols, d’émissions, etc. Il faut imaginer l’économie comme un iceberg; ce qui se passe à l’intérieur des magasins, des usines, ou des administrations publiques—ce que l’on sait quantifier, l’économie mesurée par le PIB—n’est que la partie émergée d’une structure beaucoup plus importante. Essayer de comprendre des phénomènes complexes comme la croissance en ne regardant que les dollars, c’est comme essayer de lire un livre en ne regardant que les voyelles.


Le diffuseur de la pensée décroissantiste le plus en vue au Québec est Yves-Marie Abraham4Son essai «Plan d’évasion» a été publié dans Nouveau Projet 14.. Dans son livre Guérir du mal de l’infini, il montre le lien fort entre démocratie et décroissance. En quoi la décroissance économique est-elle pour vous un projet politique?

La décroissance n’est pas plus un projet politique que la croissance. Admettre que la décroissance est plus politique reviendrait à dépolitiser la croissance économique, comme si c’était un mouvement naturel des sociétés humaines. Ce n’est pas le cas. La croissance est le fruit de politiques, elles-mêmes découlant de jeux de pouvoirs et d’intérêts particuliers dans un contexte sociohistorique donné. Les «politiques de croissance» menées par de nombreux gouvernements n’ont rien d’apolitique.

L’un des premiers objectifs de la décroissance comme théorie critique est de problématiser l’hégémonie de la croissance, érigée dans notre imaginaire collectif comme un fait indiscutable. On présente souvent la décroissance comme un pas de côté, un projet de société basé sur d’autres valeurs et d’autres logiques que celles du productivisme, du consumérisme et de l’utilitarisme. C’est un changement de direction, d’une économie grosse et rapide à une économie plus petite et plus lente, mais aussi plus conviviale, partageuse et respectueuse du vivant.


Pourriez-vous expliquer la notion de découplage? Pourquoi ne faut-il pas croire que la crise climatique sera résolue par les progrès technologiques?

Le découplage est un concept utilisé par les économistes pour décrire une dissociation entre le PIB et l’empreinte écologique. Lorsque l’on parle de «croissance verte», cela veut dire une croissance découplée des atteintes à l’environnement. Constatant de faibles baisses d’émissions de gaz à effet de serre, certains gouvernements déclarent avoir «verdi» leur croissance. Mais attention: pour pouvoir affirmer que la croissance économique est soutenable, il faudrait complètement dissocier les activités économiques de toutes les pressions environnementales, pas seulement les émissions de carbone. Et encore, cette dissociation ne suffit pas si une économie reste en dépassement des limites planétaires. Une croissance verte digne de ce nom serait donc une augmentation de la production et de la consommation entièrement contrebalancée par une baisse suffisamment importante de l’empreinte écologique globale. Cette croissance-là n’a jamais existé, et je n’ai vu aucune preuve empirique ou théorique convaincante qu’elle puisse se matérialiser.

Il faut prendre garde aux excès d’optimisme: le progrès technique ne nous sauvera pas. Dans les pays de l’OCDE, la proportion des éco-innovations, c’est-à-dire les inventions visant à faire baisser la quantité d’énergie utilisée par les matériaux, stagne depuis des années à environ 15% du nombre total de brevets accordés. Pour chaque brevet promettant le développement d’une meilleure batterie, vous avez un mégachalutier, un nouveau mégaserveur, etc. On comprendra bien qu’innover ne suffit pas, il faut aussi exnover. On peut toujours inventer une meilleure voiture électrique et l’introduire sur le marché (innovation), cela ne garantit pas que l’on réussisse à en faire rapidement sortir les voitures thermiques (exnovation). Et puis, développer de nouveaux produits ou procédés prend des années. Nos échéances à 20305Le Plan de réduction des émissions du Canada a pour objectifs la réduction des émissions de gaz à effet de serre de 40% sous les niveaux de 2005 d’ici 2030 et l’atteinte de la carboneutralité d’ici 2050. Selon le Rapport d’inventaire national du gouvernement canadien, publié en mars 2025, qui permet de faire le suivi des données sur les émissions de 1990 à 2023, celles du Canada auraient diminué de 8,5% par rapport à 2005. À l’échelle planétaire, l’Accord de Paris (2015) vise une réduction de 45% d’ici 2030. sont incompatibles avec la vitesse actuelle des éco-innovations. Iront-elles 10, 30, ou 100 fois plus vite dans les années à venir? Il existe de sérieuses raisons d’en douter. Dans tous les cas, continuer à détruire la planète en espérant un jour pouvoir la réparer est un pari risqué. Pour reprendre l’image de Jason Hickel6L’anthropologue Jason Hickel (1982-) s’oppose à l’idée que le développement humain devrait être mesuré sur la base de la croissance économique. Il croit également que le concept de croissance verte pour les pays les plus fortunés est illusoire, et qu’il est impossible de restreindre le réchauffement de la planète à deux degrés en maintenant les cibles de croissance actuelles., cela reviendrait à sauter d’une falaise en espérant se construire un parachute avant de toucher le sol.


La postcroissance, c’est l’idéal d’une société où le pouvoir d’agir ne découlerait pas essentiellement du pouvoir d’achat.


Dans votre ouvrage Ralentir ou périr, vous critiquez sévèrement la notion de PIB. En quoi cet outil de mesure est-il nocif?

Le PIB est un indicateur qui a près de 100 ans. Il a été développé dans l’urgence pendant la Grande Dépression aux États-Unis. Aujourd’hui, ce tour de passepasse statistique est devenu un véritable totem. Nous associons le PIB et sa croissance avec richesse et prospérité. Mais le PIB n’est qu’un indicateur de vitesse, sorte de podomètre monétaire. Il nous dit la vitesse à laquelle l’économie tourne (et encore, seulement une partie), mais ne nous dit pas dans quelle direction elle va. Mesurer la prospérité en points de PIB est aussi absurde que de mesurer le bonheur en kilomètres.

On s’obstine un peu bêtement à amasser des points de PIB à grands coups de «politiques de croissance», alors que cet indicateur fait abstraction des choses les plus essentielles, à commencer par la nature. La véritable richesse, ce n’est pas l’empilement des billets de banque, mais la pleine santé, l’accès aux biens et services essentiels, la vitalité démocratique et la résilience des écosystèmes sans lesquels aucune société ne peut véritablement fonctionner. Pire, la maximisation du PIB peut devenir dangereusement contreproductive lorsqu’elle nous amène à sacrifier des ressources écologiques irremplaçables, tout ça pour quelques points en plus sur un tableau Excel.


En quoi la décroissance permet-elle une autonomie accrue des sujets, voire une plus grande liberté, comme le soutenait André Gorz7André Gorz (1923-2007) était un philosophe et journaliste français. Pionnier de l’écologie politique, sa critique du capitalisme défendait l’idée d’une société émancipée du salariat et des échanges marchands. À lire: Éloge du suffisant (PUF, 2019).? Autrement dit, quels effets la décroissance peut-elle avoir sur l’existence sensible des gens?

Dans une économie de croissance, les individus sont contraints d’être «capitalistes malgré eux», comme l’explique Denis Colombi8Le sociologue français Denis Colombi (1983-), dans ses travaux sur le travail et la pauvreté, montre que les individus sont captifs du capitalisme en raison de mécanismes qui en font à la fois une organisation de l’économie et une culture.. Pour pouvoir se soigner, payer son loyer, envoyer ses enfants à la garderie, il faut augmenter son pouvoir d’achat plus vite que les autres. Cette compétition crée un biais en faveur des activités les plus lucratives. On se retrouve à faire des écoles de commerce plutôt que des écoles d’art, à créer des startups et des licornes plutôt que des associations et des coopératives, à faire des heures supplémentaires plutôt que des siestes supplémentaires. C’est la croissance devenue grand récit du capitalisme qui nous impose indirectement des choix de vie. La simplification des besoins et le partage équitable des richesses, deux piliers du paradigme de la décroissance, ont pour objectif de libérer certains aspects de la vie sociale de cette logique économique expansive. C’est l’idéal d’une société où le pouvoir d’agir ne découlerait pas essentiellement du pouvoir d’achat.


Les pensées de la décroissance sont liées à une économie des biens et des besoins ainsi qu’au productivisme qui y est corrélé. Or, dans nos sociétés, nombre d’individus se sentent—à tort ou à raison—déconnectés du domaine de la production, à tout le moins dans leur travail, car celui-ci est essentiellement immatériel. Comment penser la décroissance dans le contexte d’une économie largement «dématérialisée»?

Nos économies ne sont pas véritablement dématérialisées. Regardez autour de vous. L’ordinateur sur lequel je tape ces mots est composé de matériaux et il a été fabriqué par des travailleur·euse·s utilisant des outils, eux aussi composés de ressources naturelles, dans un bâtiment. Il est alimenté par de l’électricité et a nécessité différentes formes d’énergie pour être inventé, fabriqué, assemblé, transporté, vendu, etc. Le PIB canadien a beau être composé de services à plus de 70%, l’empreinte matérielle du Canadien et de la Canadienne moyen·ne·s est de 40 tonnes par an9Cette donnée provient du site Material Flows, qui permet de mesurer l’empreinte matérielle d’un pays, en tenant compte de son activité extractive, de son commerce intérieur et extérieur, de sa consommation et de sa productivité., ce qui place le Canada à la 11e position parmi les pays les plus gourmands en ressources au monde. On célèbre les panneaux solaires d’un Apple Store à Ottawa comme de la «croissance verte» en oubliant un peu facilement que seule une infime partie de l’empreinte écologique d’un téléphone est causée par son point de vente et que, sans énergie ni matériaux, il n’y aurait tout simplement rien à vendre.


Nombreux·euses sont les penseur·euse·s de la décroissance à critiquer la notion de salariat et les modes actuels d’organisation du travail. Quelle est votre position sur la question?

Dans ma thèse The Political Economy of Degrowth (2019), j’ai défendu une triple position vis-à-vis de la décroissance et du travail. Le premier objectif est double: réduire le temps de travail pour partager les emplois pendant une période de contraction de l’activité, tout en libérant du temps libre pour d’autres activités. Travailler moins est une stratégie efficace pour éviter l’exclusion sociale pendant une période de grandes transformations économiques, mais cela devrait aussi être considéré comme un objectif majeur de politique économique. Maximiser la sieste intérieure brute plus que le produit intérieur brut.

Le deuxième objectif vient s’assurer que tout travail soit décent, c’est-à-dire socialement utile et écologiquement soutenable. Tou·te·s les travailleur·euse·s devraient percevoir un revenu suffisant, ne pas mettre en danger leur santé et être capables de gérer une partie de leurs propres tâches. J’avais finalement parlé de «posttravail», c’est-à-dire d’un changement de notre vision du travail. Le travail ne devrait plus être motivé par la recherche abstraite de l’argent, mais se concentrer plutôt sur la satisfaction concrète des besoins humains fondamentaux. Cela rejoint des demandes pour la démarchandisation du travail10Dans Le manifeste travail: démocratiser, démarchandiser, dépolluer (Seuil, 2020), Isabelle Ferreras (1975-), Julie Battilana (1977-) et Dominique Méda (1962-) proposent de «démarchandiser le travail», c’est-à-dire de protéger certains secteurs économiques des lois du marché afin de garantir des emplois respectant la dignité des individus., qui proposent des outils comme l’autogestion d’entreprise, c’est-à-dire la gestion des entreprises par leurs employé·e·s; la garantie d’emploi; et certaines formes de revenu universel et de salaire à vie.


  • Timothée Parrique au Festival de la décroissance de Saint-Maixent-l’École, en France, en 2024. (Skimel)

Quelles sont les mesures concrètes à mettre en place pour la transition économique que vous souhaitez?

Dans une étude de 2022, nous avions, avec des collègues chercheur·euse·s, relevé 530 propositions dans la littérature sur la décroissance. Simplifions le programme en trois grandes familles de mesures. Les premières visent à tempérer les impératifs de croissance: limites à la publicité, lutte contre l’obsolescence organisée, critères de non-lucrativité pour les entreprises, comptabilité socioécologique, gouvernance démocratique, restructuration de la dette publique, nouveaux indicateurs de prospérité, etc. Le deuxième chantier a pour objectif de réduire de manière sélective la production et la consommation des biens et services les plus polluants et les moins essentiels: plafond carbone national, quotas d’artificialisation des sols à l’échelle des villes, tarification progressive de l’eau, interdiction des produits dangereux, rationnement équitable de certaines denrées rares, etc. En parallèle, il faudra également—et c’est le troisième chantier—mettre en place un certain nombre de filets de sécurité pour protéger les plus vulnérables: garantie d’emploi, sécurité sociale de l’alimentation, revenu minimum garanti et revenu de transition écologique, régulation des prix, annulation de certaines dettes, etc.


Essayer de comprendre la croissance en ne regardant que les dollars, c’est comme essayer de lire un livre en ne regardant que les voyelles.


La décroissance trouve des détracteur·trice·s à droite de l’échiquier politique, qui y voient un retour à une économie primitive et un effritement de la qualité de vie. Que leur répondez-vous?

À quoi bon perdre sa vie à la gagner? demandent les jeunes Chinois·es derrière le mouvement tang ping11Le terme tang ping, qui désigne le rejet d’une culture du travail caractérisée par l’hyperassiduité, la performance et la compétition, ainsi que l’adoption de valeurs anticonsuméristes et d’un mode de vie frugal, serait apparu en Chine en 2021 dans une publication sur le réseau social Tieba, qui aurait été supprimée depuis. Plusieurs y voient une profonde remise en question de la valeur à la fois instrumentale et morale du travail par la jeunesse. («s’allonger par terre»). Même questionnement en France avec les nombreux «appels à déserter12En 2022, des étudiant·e·s de AgroParisTech en appellent, lors de la cérémonie de remise de diplômes, à déserter les emplois «destructeurs» dans le secteur agro-industriel.» des étudiant·e·s. L’idéal consumériste, inventé de toutes pièces par des publicitaires, et la fable travailliste du succès par l’acharnement professionnel peinent à convaincre les nouvelles générations. Elles ont raison: le bonheur par l’avoir est une fausse promesse. Les études à l’échelle des individus nous montrent bien que ce n’est pas l’argent qui rend heureux, fait confirmé par des études macroéconomiques qui montrent que, passé un certain seuil de PIB par habitant, la croissance perd sa corrélation avec la qualité de vie.

Pour la philosophe Kate Soper13La philosophe britannique Kate Soper (1943-) a proposé dans son œuvre les principes d’une vie «bonne», et d’une prospérité qui ne soit pas liée à la croissance. À lire: Post-Growth Living: For an Alternative Hedonism (Verso, 2020)., nous avons besoin d’un «hédonisme alternatif» qui soit centré sur l’être plutôt que sur l’avoir. «Moins de biens, plus de liens» est d’ailleurs l’un des premiers slogans du mouvement pour la décroissance. On pourrait aussi parler de «simplicité volontaire», de «sobriété heureuse», de «minimalisme» et de «buen vivir»14La simplicité volontaire désigne un mode de vie qui consiste à réduire la consommation de manière délibérée. Au Québec, Serge Mongeau (1937-2025), médecin et cofondateur des éditions Écosociété, a été l’un de ses principaux promoteurs. Vers la sobriété heureuse est le titre d’un ouvrage de Pierre Rabhi (1938-2021), agriculteur et figure de la pensée écologique en France, qui prône le rétablissement d’un lien viscéral avec la nature ainsi que la modération des besoins et des désirs afin de rompre avec la mondialisation. Le «buen vivir» (vie bonne, bien vivre) est un principe issu des peuples autochtones des Andes inscrit dans la constitution de l’Équateur et de la Bolivie. Il suppose lui aussi une vie en harmonie avec la nature, et sert de projet politique inclusif et tourné vers les générations futures., des philosophies de consommation qui concilient sobriété avec bienêtre. C’est paradoxal de critiquer la décroissance au nom de la qualité de vie, alors que c’est précisément son objectif de permettre le fonctionnement d’une «économie du bienêtre15L’économie du bienêtre met les besoins des humains et ceux de la planète devant les impératifs de la croissance économique.».


La décroissance a également ses opposant·e·s à gauche, qui y voient une simple forme d’éthique individuelle. Que leur répondez-vous?

J’ai toujours trouvé cette critique curieuse. Instinctivement, vu que la croissance est un concept macroéconomique, on comprendra assez facilement que la décroissance doit également se penser à un niveau d’action collectif. La simplicité volontaire est l’éthique individuelle de consommation associée à la décroissance, de la même manière que le consumérisme est l’éthique individuelle de consommation associée au capitalisme néolibéral. Critiquer la décroissance sous prétexte que la simplicité volontaire (l’un des nombreux éléments du paradigme décroissant) est insuffisante, c’est l’équivalent de critiquer un plat après n’avoir gouté que l’un de ses ingrédients.

Une économie du bienêtre doit s’appuyer sur une sobriété organisée. Nous pourrons nous permettre de produire moins seulement si nous arrivons à mieux partager les choses que nous avons déjà. Au lieu de gaspiller des milliers d’heures à fabriquer, transporter, vendre, etc., cette perceuse que nous avons tou·te·s au fond du garage, nous pourrions l’emprunter à la ressourcerie du quartier. Le partage selon la logique des communs est un système plus écologiquement sobre que la propriété privée. Cette logique ne s’applique pas à tout, mais permet déjà d’économiser des ressources précieuses tout en créant du lien social, ce qui entretient la confiance, lutte contre la solitude et renforce la résilience sociale.


Le climat politique actuel semble relativement mal s’accommoder de la perspective décroissantiste. L’élection de Donald Trump et le technofascisme qu’il traine dans son sillage ne semblent pas tendre vers un ralentissement du monde. Au Canada, la situation n’est guère plus reluisante, pas plus que dans nombre de pays européens. Quelle est votre lecture politique de ce zeitgeist plutôt morose?

Nous nous retrouvons dans le pire scénario possible. Le green deal européen, critiqué depuis des années par les décroissantistes pour son manque d’ambition, est aujourd’hui vilipendé par certain·e·s comme un programme radical. Des lois, fruits de longues années de dialogues et de coopération, sont taillées au hachoir par des intérêts privés qui ne prennent même plus la peine de se voiler la face. Certaines entreprises abandonnent leurs cibles climatiques, certains gouvernements sortent des conventions internationales, et les médias​—en partie possédés par ceux et celles qui bénéficient directement de l’inaction écologique—nourrissent une posture écologicorassuriste à base de croissance verte et de capitalisme propre. La censure de termes neutres, comme «climat»16Les mots «climat», «crise climatique», «pollution» et «énergie propre» font partie des 120 mots que l’administration Trump souhaite voir bannis des sites gouvernementaux américains, tout comme «biais» et «privilège», d’ailleurs., marque une nouvelle étape dans le négationnisme écologique. J’ai du mal à imaginer l’étape d’après; interdire la couleur verte?


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Pensez-vous qu’il y ait des aspects réformables dans le capitalisme? Ou celui-ci est-il en quelque sorte prisonnier de sa «pulsion de mort» (d’après l’expression de Gilles Dostaler et Bernard Maris17Gilles Dostaler (1946-2011) était professeur d’économie à l’UQAM, spécialiste de Keynes. Bernard Maris (1946-2015) était journaliste et économiste français; il a été assassiné lors des attentats contre le journal Charlie Hebdo. Ensemble, ils ont cosigné le livre Capitalisme et pulsion de mort (Albin Michel, 2009), qui postule que le capitalisme est mu par des forces qui le poussent à détruire et à s’autodétruire.)? Comment penser à une planification de l’économie hors des paramètres du capitalisme?

Le capitalisme est un système économique où les caractéristiques suivantes sont dominantes: la concentration privée des moyens de production, l’appropriation individuelle du surplus, l’allocation par le marché, la poursuite de la croissance et l’organisation du travail à travers le salariat. Pour moi, une économie à proprement parler décroissante (ou plutôt postcroissante) ne garderait aucune de ces priorités. Nous pouvons imaginer une économie où les infrastructures essentielles de production sont régies par une propriété publique ou sociale, avec des entreprises à but non lucratif, la prédominance des communs par rapport au marché, la poursuite du bienêtre dans un état stationnaire et la démarchandisation du travail. C’est en ce sens que nous pouvons dire que la décroissance porte en elle un antidote au capitalisme.


Avez-vous quelques exemples d’utopies concrètes de décroissance qui vous semblent reproductibles à plus grande échelle?

Les exemples sont nombreux. En 2025, la Ville de La Haye a interdit la publicité pour les combustibles fossiles et les services à forte intensité de carbone, comme les croisières et les vols en avion; depuis 2019, la Nouvelle-Zélande planifie son économie autour d’un «budget bienêtre»; en 2007, l’Équateur a proposé un mécanisme inédit pour financer la non-exploitation de ressources fossiles; de nombreuses villes de France expérimentent la gratuité des transports de proximité et la tarification progressive de l’eau. Chaque territoire pourrait dès aujourd’hui créer sa propre monnaie alternative, interdire certaines formes de publicité, voter des moratoires sur les nouvelles constructions, mettre en place une garantie locale de l’emploi, rendre le vote de son budget participatif, choisir ses indicateurs de prospérité, encourager les ressourceries et les réseaux de partage, instaurer une sécurité sociale de l’alimentation, organiser des conventions citoyennes.

La généralisation de certains de ces comportements serait conséquente. Imaginez si toutes les banques devenaient des sociétés coopératives d’intérêt collectif avec un multisociétariat qui définirait des priorités d’investissement non pas en fonction de la lucrativité, mais de l’utilité sociale. Imaginez si chaque territoire avait des coopératives d’activités et d’emplois lui permettant dès lors d’effectuer sereinement sa redirection écologique sans être bloqué par le chantage à l’emploi des grandes entreprises. Imaginez une économie où, selon des logiques de rationnement convivial, comme la «gratuité de l’usage et du renchérissement du mésusage» (Paul Ariès)18Le politologue Paul Ariès (1950-) est connu pour ses travaux sur la surconsommation, sur l’histoire de l’alimentation et sur la simplicité volontaire. À lire: Désobéir et grandir (Écosociété, 2017)., les ressources naturelles seraient équitablement partagées selon les besoins de chacun·e au lieu d’être vendues au plus offrant. Changement après changement, nous nous retrouverions dans une économie complètement différente du capitalisme écocidaire actuel. 


Julien Lefort-Favreau est professeur de littérature et d’études culturelles au Département d’études françaises de l’Université Queen’s. Son essai «L’urgence et la patience» est paru dans Nouveau Projet 30.

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