Plage Laval

Rafaële Germain
«Le Chat», personnage emblématique de Laval-Ouest, s’en va à la plage pour fumer sa pipe matinale.
«Le Chat», personnage emblématique de Laval-Ouest, s’en va à la plage pour fumer sa pipe matinale.
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Essai lyrique

Plage Laval

En quittant le Mile End pour un coin de Laval pas tout à fait entré dans le 21e siècle, on dit peut-être adieu aux fromagers, aux boucheries bios et aux pianos publics. Mais on risque de découvrir, entre les saules pleureurs et les campes trois saisons, que les lieux qui nous ressemblent le moins sont peut-être ceux qui ont le plus à nous apprendre.

Considéré dans ce texte

Laval-Ouest et les résistants qui y habitent. Les crues printanières et les bécosses emportées par les eaux. La faune et la végétation en milieux humides. Les raisons secrètes et sournoises, lovées en nous, qui nous font choisir l’endroit où nous vivrons.

Chaque printemps, lorsque la rivière des Mille Îles menace de sortir de son lit, les médias viennent faire un tour à Laval-Ouest. On voit alors se promener le long des rives les petites fourgonnettes à antenne de Radio-Canada, de la cbc ou de tva, d’où sortent de pimpantes journalistes à l’enthousiasme déconcertant. Les gens du coin en parlent, se moquant joyeusement de ce monde de la ville qui s’énerve pour si peu—ils en ont vu d’autres, eux! Ils se souviennent des années où ils allaient acheter de la bière en canot, eux!—et se plaignant, à mots pas couverts du tout, que la seule personne interviewée ait été de race noire. Pas parce qu’ils sont racistes (ils ne sont pas racistes), mais parce qu’une personne de race noire, no offense, c’est sûr que c’est pas quelqu’un du cru.

Le no offense, c’est pour moi.

Nous nous sommes installés à Laval-Ouest il y a un peu plus de trois ans, sous les huées/imitations-du-bruit-qu’on-fait-quand-on-vomit de nos amis du Plateau. Que diable -allions-nous chercher dans ce petit quartier aux allures de village, connu surtout (quand il l’est) pour être habité par ce que le White trash a de plus beau à offrir? Les résidents du quartier, apparemment, se posaient aussi la question, et certains d’entre eux se sont rapidement empressés autour de nous comme on le ferait autour d’enfants ayant perdu leurs parents au centre d’achats. Nous n’étions pas d’ici, nous ont-ils gentiment expliqué, et, no offense, on ne devient pas «de Laval-Ouest» juste en y achetant une maison. Ils semblaient croire, sans pour autant le formuler, qu’il s’agissait d’un état d’esprit.

Aussi nous regardaient-ils aller, l’air de nous trouver presque touchants, alors que nous nous installions là, dans le vieux chalet des Glencester sur le bord de leur rivière, comme s’il s’agissait d’une maison comme une autre, dans un quartier comme un autre.

À moins d’y avoir de la famille ou de proches amis, vous n’êtes probablement jamais venus à Laval-Ouest. Ce n’est pas un quartier que l’on visite, ni même que l’on traverse. Les résidents de Saint-Eustache ou de Deux-Montagnes le longent en prenant le pont Arthur Sauvé, mais pourquoi pénètreraient-ils dans les rues bordées de hauts peupliers et de maisons disparates? Entouré de boisés et de terres agricoles, délimité par la rivière, Fabreville, le rang Saint-Antoine et le chemin de fer, Laval-Ouest n’est pas une destination. On ne va pas à Laval-Ouest, on y vit.

Depuis longtemps, même. Les Amérindiens fréquentaient les plages du coin bien avant l’arrivée des Blancs, qui ont plus tard donné à l’endroit le doux nom de Plage Laval. Nom qui est demeuré jusqu’en 1951, quand la municipalité est officiellement devenue la ville de Laval-Ouest. Y vivaient alors «731 familles françaises, 494 anglaises, 236 juives et 66 d’autres origines». La nature exacte de ces «autres origines» reste vague, mais nous comptons parmi nos amis qui vivent ici depuis toujours des Autrichiens ayant «peut-être» du sang juif et des Siciliens ayant assurément du sang amérindien. Il y a aussi Jean-Guy, joueur d’accordéon émérite et vétéran de deux guerres (lesquelles? Mystère), qui prétend avoir été élevé par des castors qui, à moins d’avoir été juifs, entrent certainement dans la dernière catégorie.

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Ces gens nés ici vouent à leur patelin un amour indéfectible, et en tirent une fierté un peu incompréhensible et donc extrêmement touchante. Quand on leur demande de nous parler du Laval-Ouest d’autrefois, la grande majorité de leurs anecdotes tourne autour du fait que c’était un quartier tough, ce qui fait d’eux, par association, des gens tough (ils le sont, dans une certaine mesure).

Ils se souviennent affectueusement des belles années de ce qui fut autrefois une station balnéaire populaire, qui voyait déferler chaque été des hordes (oui, des hordes!) de Montréalais n’ayant pas assez d’argent pour se payer des maisons sur les lacs cristallins des Laurentides, mais tout de même assez pour quitter la ville et venir prendre le frais dans des campes trois saisons sur le bord de la rivière. La grande plage jadis surpeuplée est toujours là, flanquée d’une pancarte nous informant du fait que la baignade et l’usage d’armes à feu sont interdits. Des bernaches chicanières y cacardent à l’aube.

Ils se souviennent aussi des fameuses crues printanières qui, avant la construction du barrage du Grand-Moulin, faisaient déborder la rivière jusqu’à la 24e rue. Une bonne partie du quartier était alors inondée, et les jeunes esprits créatifs des années 1950 en profitaient pour aller récupérer en canot les bécosses emportées par le courant. Ils les revendaient ensuite à leurs propriétaires pour la mirobolante somme de 25 cents, un racket qui m’enchante à peu près à tous les niveaux.

Ils parlent souvent de leur jeunesse, parce qu’ils savent que nous aimons entendre leurs histoires (ce sont tous des conteurs assez splendides) et parce qu’ils aiment, eux, parler du temps d’avant. Que faisaient-ils? Comme tous les jeunes, ils se cherchaient des lieux déserts et un peu inquiétants où vivre leur adolescence à l’abri des regards adultes. À Laval-Ouest, dans les années 1970, ils ont trouvé la carcasse du Miss Laval, un diner où les vacanciers des décennies précédentes venaient commander des crèmes soda et des burgers à 15 cents. Après la fermeture de la plage pour cause de pollution excessive des eaux, les vacanciers ont abandonné le quartier, mais le Miss Laval est resté, désert. On fumait des joints et on regardait la pluie tomber sur la rivière, c’était le bon temps.

  • Un joyau du quartier, sur la pas-du-tout-ironiquement nommée rue Riviera.

Puis le Miss Laval a été rasé, et les jeunes de la génération suivante se sont rabattus sur l’ancien hôpital psychiatrique. (Aurait-il pu ne pas y avoir d’ancien hôpital psychiatrique? Bien sûr que non.) Ils se souviennent des chaises avec leurs courroies de rétention au niveau de la tête. On snifait de la mess et on faisait semblant de se faire électrocuter, c’était le bon temps.

Quelques années plus tard, la police a «mis des chiens dans le sous-sol pour empêcher les jeunes d’entrer dans l’asile», puis, plus tard encore, l’hôpital désaffecté a été transformé en résidence pour personnes âgées, et les vieux, enfin, ont réussi là où les chiens avaient échoué.

L’asile, le diner désert, les motards, les bécosses emportées par les eaux, tout cela n’est à leurs yeux que couleur, que raisons de plus pour aimer ce lieu où ils vivent.

Exagèrent-ils? Surement un peu, mais je préfère croire que non. Si exagération il y a, cela dit, elle s’exerce du côté de l’amour. L’asile, le diner désert, les motards, les bécosses emportées par les eaux, tout cela n’est à leurs yeux que couleur, que raisons de plus pour aimer ce lieu où ils vivent. Parce que si certains résidents de quartiers dits tough n’attendent que l’occasion de les quitter, les «Laval-Ouestois» born and bred ne peuvent concevoir aller rester ailleurs. Ils ont déménagé, et même souvent, mais toujours à l’intérieur des étroites limites de ce quartier qu’ils aiment comme d’autres aiment leurs enfants.

Ils se qualifient, entre eux, de survivors. Leur page Facebook, «Laval-West Survivors» (on est très anglo à Laval-Ouest), est dédiée à «those of us born on the wrong side of the track». C’est littéral, dans leur cas: le chemin de fer sépare Laval-Ouest de Laval-sur-le-Lac, un des quartiers les plus cossus du Québec, qui doit bien se demander ce qu’il a pu faire pour hériter d’un voisin si peu recommandable.

La question se pose alors: qu’est-ce qui préside aux destinées d’un quartier? Les rives de Laval-Ouest sont aussi belles, sinon plus, que celles de Laval-sur-le-Lac. Devant chez nous, la rivière est large et tranquille, parsemée d’iles verdoyantes où poussent d’occasionnelles maisons (dont une habitée à l’année). Mais voilà: ce qui, du «bon» bord de la track, évoque les nobles rivages d’un petit fleuve français fait penser, de notre côté, à un bayou louisianais, dans toute sa gloire humide et pas apprivoisable. Est-ce dû aux boisés remplis de muriers sauvages qui longent la rivière et restent inondés plusieurs mois par année? Aux maisons qui parfois sont comme des poèmes, structures bancales aux galeries isolées avec du cellophane et aux jardins envahis d’herbes folles et de pickups rouillés?

Il y a, bien sûr, ces fameuses inondations qui ont longtemps annoncé le printemps aussi fidèlement que l’arrivée des oies sauvages. Il fallait un certain type de personnalité pour accepter gaiement cette situation, et les gens qui ont toujours vécu ici l’acceptaient gaiement. C’était l’occasion d’aller se visiter en pédalo, de faire la piastre avec les bécosses des autres, et de passer les semaines suivantes portes et fenêtres ouvertes pour faire sécher la maison.

Si les inondations ne sont plus aussi fréquentes, le coin reste quand même en bonne partie «zone inondable 0–20 ans» —ce qui signifie, en ce qui me concerne, qu’il me reste deux bonnes années avant de pouvoir vérifier si mon sous-sol constitue une barboteuse adéquate pour les grands brochets de la rivière des Mille Îles. Un litige à ce sujet oppose d’ailleurs l’administration de la Ville à certains résidents: le zonage aurait été volontairement faussé par de sombres fonctionnaires (ah, la fonction municipale lavalloise!), ce qui a dévalorisé du coup presque toutes les propriétés du quartier. Sauf que, se demande régulièrement un de mes voisins qui semble trouver cette agitation hilarante et un peu vaine, qui pensait sincèrement faire un bon coup—ou même, à la limite, un coup pas trop pire—en achetant à Laval-Ouest?

La réponse: des optimistes, des gens qui s’en câlissent et des romantiques d’abord attirés par les bouleversants couchers de soleil, qui sont finalement restés parce que, franchement, le quartier est irrésistible. J’appartiens, en ordre croissant, aux trois catégories.

  • Norm New, voleur de bécosses à la retraite et spécialiste en dépannages en tous genres, dans son jardin de la 23e avenue.

Nous venions pourtant de loin. Qu’a-t-il pu nous arriver de si terrible, se demandent encore certains de nos amis, pour que nous quittions l’Éden du Plateau (du Mile End, même!)? Quelle chute, quel péché nous ont propulsés loin des échoppes à fromage, des boucheries biologiques et des pianos publics? La maison spacieuse à prix modique reste un incitatif crédible, mais dénué de toute noblesse: il fallait plus que cela. Et il y avait plus que cela, mais nous ne le savions pas encore.

Ici, j’ai appris que les lieux que nous adoptons nous attirent pour des raisons qui leur sont intrinsèques, mais qui, surtout, nous sont intérieures. Utile leçon de vie, apprise sur le bras d’un quartier qui n’a certainement jamais cherché à donner de leçon à qui que ce soit, sur quoi que ce soit. Ce sont des raisons secrètes et sournoises, qui restent lovées en nous jusqu’à ce que le temps patient les révèle.

Et il en fallait, du temps, pour tomber amoureux de Laval-Ouest. Bien sûr, il y avait le bord de la rivière, les arbres immenses qui font de presque chaque rue un tunnel de verdure, les oies sauvages et les couples-pour-la-vie de canards colverts qui s’ébaudissent devant notre clôture. Il y avait les trois petites loutres de rivière qui vivent devant la maison et se chamaillent perpétuellement, soulevant l’idée que le trip à trois est peut-être encore tabou chez les mustélidés. Il y avait le coyote roux, apparu un hiver un peu avant le coucher du soleil alors qu’il traversait à toute allure la rivière, petite flamme sur la grande blancheur du paysage. Il y avait les saules pleureurs, parce que come on, des saules pleureurs. Et il y avait la lumière, surtout, qui, à travers les frondaisons des grands érables, se détaille en milliers de pièces d’or et s’étend comme du beurre, le soir, sur la nature et les choses. Quand la rivière est parfaitement étale, à la brunante, et que les oies dessinent sur sa surface rosie par le reflet du ciel de longs V paresseux, nous nous disons encore que nous ne voudrions pas vivre ailleurs.

Mais l’enchantement s’arrêtait à ces charmantes considérations esthétiques et fauniques. Durant les six premiers mois qui ont suivi notre déménagement, notre connaissance de notre nouveau chez-nous s’est résumée à ce qui était directement devant notre maison et à ce que nous découvrions en allant marcher, toujours le long de la rivière—parce que pourquoi, quand on vit près d’une rivière, marcher ailleurs que sur ses berges?


Quand la rivière est parfaitement étale, à la brunante, et que les oies dessinent sur sa surface rosie par le reflet du ciel de longs V paresseux, nous nous disons encore que nous ne voudrions pas vivre ailleurs.

Parce que, quand l’hiver arrive, il fait crissement frette sur les berges d’une rivière. Et puisqu’il fallait bien sortir (j’avais un tout petit bébé; «prendre l’air quotidiennement» me semblait être d’une importance capitale), j’ai commencé à arpenter les rues perpendiculaires à la rivière, où les bourrasques soufflaient un peu moins fort. Et c’est alors qu’ils se sont dévoilés à moi, un à un, à demi cachés par des rideaux d’arbres matures et jamais émondés: de splendides taudis d’une arrogance exquise, trop heureux de faire tache entre les bungalows proprets et les quelques maisons chics construites par des optimistes en passe d’être déçus.

Ce sont pour la plupart d’anciens chalets, encore aujourd’hui chauffés au bois et rénovés plus ou moins bien par leurs habitants qui, de toute évidence, n’ont jamais été dérangés par la moindre règlementation en matière de salubrité. S’ils sont moins nombreux que les maisons «normales», ils colorent tout le quartier, lui donnant un air de léger abandon, comme si toute force de l’ordre s’était arrêtée à ses frontières, laissant la vie pousser ici comme elle veut, dans la joie et le désordre. On se met à soupçonner, en observant ces cabanes, qu’il y a certains avantages à être des laissés-pour-compte: plus personne ne vous surveille, tout vous appartient.

Le désir de bien paraitre? Quelle farce, semblent dire les jardins en friche que nul besoin de conformité n’est jamais venu dévierger. Des bardeaux d’asphalte maintenus par des briques colmatent les trous des toits, des 2 x 4 servent de poutres de fortune et les terrains sont jonchés d’objets hétéroclites témoignant d’une vie pleine et sauvage.

Une piste d’hébertisme improvisée, n’ayant jamais été effleurée par l’idée qu’un certificat de sécurité puisse être nécessaire à son existence, danse entre les troncs d’arbres. Le vieux pneu accroché à une corde est roi et maitre ici. Il attend les enfants sous les saules et les chênes, au milieu des graminées. Dans les fenêtres, un drapeau canadien, des lumières de Noël qu’on laisse à longueur d’année, un drapeau québécois: on n’a pas la politique pointilleuse. Des chiens bâtards à tendance pitbull dorment sous les porches, entre les caisses de bière vides et les Big Wheels. Les propriétaires sont souvent dehors, ils apprennent à leurs enfants à faire du bicycle, ils fument des cigarettes de contrebande, ils bisounent sur une carcasse de vieille Corvette en écoutant du Lynyrd Skynyrd, ils font des feux de camp, ils jouent aux fers en buvant des grosses, ils rient beaucoup et trouvent toujours que votre fille a donc bien grandi, hé que ça pousse vite.

Hollywood a ses maps to the stars, moi, j’ai la mienne, et je trouve mes stars autrement brillantes.

  • Un vieux pneu, de la corde, une couple de planches et quelques clous: une cour avant est transformée en parc.

En passant l’autre jour devant un de mes taudis préférés, je remarquai sur les marches du perron un homme et, à côté de lui, une forme qui s’agitait. «Regarde, ai-je dit à ma fille, un...» J’allais dire «chien» mais non, c’était un cochon, un énorme cochon adulte. J’ai donc terminé ma phrase par «cochon», ma fille a corroboré en imitant le grouinement de la bête, et l’homme nous a saluées gaiement. Ce n’est que plusieurs mètres plus loin que j’ai pris conscience du plus surprenant dans tout cela: je n’avais même pas été surprise.

Est-ce parce que j’ai été élevée dans des lieux bien propres, aux toitures solides et aux gouttières entretenues, avec tout ce superflu qui permet de ne même pas réaliser qu’on est choyé, que j’éprouve tant d’affection pour le croche et le louche? Une psychanalyse à cinq sous le dirait. Mais toujours est-il que j’aime ces maisons comme j’aime les chats bâtards et orphelins.

Ceux qui se promènent sur mon terrain—au grand dam de mes chats élevés dans ce que l’un de mes amis appelle «les ruelles en bois franc du Plateau»—sont des matous couettés et poqués et, dans un cas, borgne. Ils jettent sur tout ce qui les entoure et n’est pas source de nourriture un regard d’une morgue absolue, ils sont fiers et laids et magnifiques. Ils vivent en parfaite autarcie et sont plus badass que je ne le serai jamais, que jamais même je n’oserais rêver l’être. Ils sont les petites métaphores cotonnées de ce quartier sur lequel ils règnent.

Un quartier qui, à trente-minutes-pas-de-trafic du centre-ville, fait un immense finger au reste du monde. À une époque où la découverte d’une nouvelle tendance, aussi éphémère/improbable/insignifiante soit-elle, est un sport international (mais pas autant que le fait de discuter de ladite tendance ou, mieux encore, de ce que la discussion sur ladite tendance veut dire sur nous, nous, nous), Laval-Ouest tourne résolument le dos à toute effervescence.

Bien sûr, quelques MacMansions incongrues poussent ici et là, énormes bâtisses sans charme qui semblent mal à l’aise dans le décor, comme autant de filles qui auraient débarqué en tenue de gala à une soirée où tout le monde a mis son vieux linge mou. Leurs propriétaires s’accrochent sans doute à l’espoir que d’autres suivront, mais leurs voisins, bien dans leur vieux linge mou, n’y croient guère. Ils ne veulent pas trop y croire, en fait, et quand on leur parle de l’expansion des banlieues, de l’inévitable urbanisation du territoire, ils haussent les épaules, peu impressionnés. «Laval, ville d’avenir»? Pas de trouble avec ça, semblent-ils dire. Tant que l’avenir, comme le reste du monde, a l’élégance de ne pas trop se pointer à l’ouest de la 148.

Resteront-ils protégés, ces êtres farouches et fiers, par les inondations potentielles et la réputation encore peu reluisante de ce quartier qu’ils aiment si tendrement? En arpentant les rues où jamais un urbaniste n’a mis le pied, on se prend à souhaiter que oui.

Quand, comme moi, on s’est déraciné pour mieux venir s’enraciner dans la terre limoneuse de Laval-Ouest, on se prend aussi à se demander ce que peut bien signifier une telle affection pour un lieu qui en rien ne nous ressemble. Les voilà donc enfin révélées, ces raisons secrètes et sournoises. Elles parlent de la nécessité d’aller voir ailleurs si on n’y serait pas et de découvrir, ô stupéfaction, qu’on y est.

C’est qu’ayant hérité d’une nature foncièrement sauvage, mais malheureusement tout aussi désireuse de plaire, j’ai tout à apprendre de la glorieuse indépendance d’esprit qui règne sur ce petit quartier. Il y a là, à mon sens, une autre belle leçon. Je ne sais pas si les gens qui vivent ici sont des survivors, mais ce sont, à leur manière, des résistants. Ils sont l’âme et l’essence d’une communauté où, ultime irrévérence à notre époque, le désir d’appartenance ne s’applique qu’à soi-même. 


Née à Montréal en 1976, Rafaële Germain habite Laval-Ouest depuis 2011. Elle s’y promène avec son mari et sa fille, y écrit des romans (Volte-face et malaises), des séries télévisées (Les Bobos) et des essais lyriques sur son nouveau quartier. Elle revient régulièrement dans la grande ville, pour collaborer à Bazzo.tv, entre autres, et pratiquer l’art ancestral du parking en parallèle.

Photos: Pierre-Alexandre Bouchard

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