L'ange dans les rues de Montréal

Larry Tremblay
credit: Photo: Jason Thibault
Photo: Jason Thibault
Publié le :
Fiction

L'ange dans les rues de Montréal

Le père de L'Orangeraie et du Dragonfly of Chicoutimi nous livre une histoire inédite. 


Un ange tombe du ciel. Il s’évanouit. Des passants, sans le voir, le piétinent. Un chien pourtant le renifle, lève la patte sur lui, se soulage. L’ange ouvre un œil. Couché sur le dos, il aperçoit un trou dans le ciel, cause de sa chute. Il se relève d’un coup d’ailes.

Un bus, coin Sherbrooke/Saint-Laurent, l’attrape dans sa course, le frappe, le coince entre ses portes, l’échappe, l’écrase sous ses pneus, le traine accroché à son parechoc, l’étire, le largue rue Prince-Arthur. Il s’aplatit contre une affiche de Casse-Noisette, spectacle présenté à Noël pour le cœur rose des enfants. Qui, dans cette ville, a les yeux pour remarquer, sous les bottes d’un soldat de plomb, la tête d’un ange aux boucles naufragées?

Des gouttes claires coulent de la fente de ses yeux. L’ange relève sa tunique, soie verte souillée de neige, découvre ses pieds rosis par le froid. II ouvre la bouche, une bulle de buée s’en échappe. Il s’étonne de produire une chose aussi fragile et aussi belle. Tremblant, il cherche furieusement une poche où mettre ses mains dans les plis de sa tunique que le froid empèse. Un lac gèle. C’est la poitrine de l’ange où en temps normal une torche flambe.

La tempête se lève. L’ange zigzague dans les rues de Montréal, entre dans un café, avenue du Parc. Il frotte ses mains, observe derrière la fenêtre la disparition des autos dans les rafales, la disparition des visages dans les vêtements. Il fait semblant de manger ce qu’il trouve dans les assiettes des clients. La torche, dans sa poitrine, se rallume, digère sans gouter ce qui tombe dans ses flammes.

L’ange dégèle. Ses boucles dégoulinent.

Il admire les couteaux, les sucriers, les bocaux de cornichons, les décorations en papier d’aluminium, les étoiles accrochées au plafond que le passage des serveuses fait tournoyer dans l’odeur des repas. Il descend aux toilettes, s’amuse avec le savon qu’il fait gicler de son contenant de métal. Un hautparleur diffuse Le petit renne au nez rouge dans un bruit joyeux de grelots. Un client tire la chasse d’eau, se peigne, un cure-dent valse entre ses lèvres. L’ange imite le client, renifle l’odeur de merde et d’eau de Cologne qu’il a laissée derrière lui. Dans le miroir éclaboussé, éclairé par un néon, il rencontre son visage pour la première fois. Il admire sa translucidité évanescente, l’oublie dans un sursaut d’épaules et remonte dans la grande salle animée. Les clients discutent dans le brouhaha des mastications et des ustensiles entrechoqués:

Ils ont dit, c’est la tempête du siècle.

Les bureaux vont fermer à 16h.

Moi, je m’enferme jusqu’à lundi.

Heureusement, j’ai acheté tous mes cadeaux.

L’ange met du sel sur sa langue, ouvre la porte du restaurant, disparait dans un tourbillon de neige. Il n’est plus question de jour ou de soir, mais de bleu et de froid. La ville éblouie mêle ses cartes. L’ange trouve beaux les phares des voitures, saute d’un faisceau à l’autre jusqu’au pied du mont Royal. Il contemple d’un œil incertain un ange de pierre, imposante statue érigée sur un socle, qui déploie ses ailes imperturbables dans la bourrasque. L’ange soulève péniblement les siennes, alourdies de neige, haillons inutiles qu’il traine dans les rues de la ville saccagée par le blanc.



Son regard est attiré par une minuscule tache de rouge qui ose dépasser de la neige. L’ange déblaie, gratte, fait apparaitre une boite postale. Il se fourre la tête puis le corps dans l’étroite ouverture. Ses ailes ne passent pas. L’ange tire sur elles, les déchire un peu, tombe sur le courrier accumulé. Il le tasse comme il peut, se fait un nid et se réchauffe, enseveli sous des dizaines de cartes de Noël, de petits cadeaux empaquetés, stylos, mouchoirs, paquets de dattes, boucles d’oreilles, billets de loterie, photos de voyage, flacons de parfum, montres, chaussettes.

L’ange s’assoupit, le visage blotti contre une enveloppe 8 × 14. Son souffle brouille l’adresse. De l’encre violette tache ses lèvres. Un mot s’est imprimé à l’envers, sur la joue de l’ange:
EUQIBMAZOM

Il ouvre l’enveloppe, en retire une grande feuille. Un enfant a dessiné, avec des crayons de cire, une maison, une cheminée, de la fumée, un bonhomme de neige, un arbre aux branches nues, des enfants, un chien jaune, des traineaux, des mitaines rouges, un chapeau noir.

Il souffle dans ses paumes pour les réchauffer. Dix petites lumières s’allument au bout de ses doigts. L’ange peut alors lire ce que l’enfant a écrit derrière son dessin:

À papa, en Afrique. Pauvre papa, là-bas, il n’y a pas de neige. Ici, je m’amuse beaucoup dehors avec mes amis.

Jean-Christophe

Il plonge sa main dans le tas de lettres, en prend une au hasard, l’ouvre:

L’hiver s’annonce difficile depuis que tu es parti. Tout fonctionne de travers. L’auto m’a lâchée en pleine rue. Le système de chauffage fait défaut. J’attrape grippe sur grippe. Le petit aussi. Heureusement, il s’en remet vite. Plus vite que moi. J’ai dû me faire refaire deux dents. J’attends toujours des nouvelles pour mon remboursement d’assurances.

Ta Jeanne

L’ange décide aussitôt de s’appeler Jeanne et l’annonce naïvement au froid métallique de la boite postale: «Je m’appelle Jeanne!» Il ouvre ensuite un paquet enveloppé de papier brun:

Des chaussettes de laine rouge pour mes petits pieds d’amour, en attendant que les miens réchauffent les tiens.

Ton grand Marcel

P.-S. Je les ai tricotées moi-même mais ne le dis surtout pas!

L’ange enfile les chaussettes, se met debout, piétine le courrier, danse, saute, aplatit les paquets, donne des coups de poing dans les parois de la boite postale, pousse l’ouverture, s’envole, impatient d’essayer ses chaussettes dans 30 cm de neige nouvelle.

Le trou par où est tombé l’ange se referme pour de bon dans le ciel opaque. Un phare de silence promène en rond sa lueur sur l’effacement des toits. La neige tombe, somnambule, s’éveille à l-’impact, retombe dans un sommeil horizontal plus étanche. Le vent se tait, fatigué tout à coup.

L’ange enfonce dans le négatif de la nuit des pieds de laine rouge. Il déambule dans les rues de Montréal avec des épaulettes de neige, ouvre les yeux sur des paupières qui n’en finissent pas de s’ouvrir sur d’autres paupières. Rêve-t-il ou voit-il blanc comme voient les anges aveugles? Il marche, les ailes proches du coma. Ses pas font des trous aussitôt remplis. Près d’un lampadaire, il lève la tête, observe le poudroiement lumineux, la tache du globe qui grésille. Jamais il ne pourra remonter là-haut.



Il se réfugie dans une cabine téléphonique, coin Saint-Denis/Rachel. Dans le silence de la nuit, il la nomme Nid de verre, décide d’en faire un phare, un repaire, une pause, une cage à rêves. Au moment où le sommeil rôde autour de lui, une femme, alourdie d’un manteau gris aux bords salis, pousse les portes de la cabine. L’ange a l’habitude de dormir debout, les pieds flottant dans les airs. La femme le traverse de but en blanc sans deviner sa présence, l’éparpille dans la cabine comme un tas de vieux journaux, met 25¢ dans la fente de l’appareil, compose en tremblant un numéro dont elle chuchote les chiffres. L’ange reçoit sur la tête les larmes chaudes de la femme grise. Le téléphone sonne interminablement dans la nuit. L’ange se colle sur la femme. Il y a un bébé dans son ventre. Il l’aperçoit, tête en bas. Il est minuit, l’heure des douleurs au cœur. La femme au manteau, défaite, meurtrie, part en laissant une flaque de neige fondante sur le sol grillagé. Le combiné pend au bout de son fil. Une voix tout à coup répond.

— Allo? Allo? C’est toi, Marie? Je sais que c’est toi, je reconnais ton silence.

L’ange, ahuri, s’approche du combiné: quelle luxueuse sensation d’entendre une voix sortir de cet appareil noir!

— C’est fini, tu m’entends? Ne m’appelle plus! Tu t’accroches à des vagues qui vont finir par nous noyer tous les deux.

L’ange siffle à la voix de longues notes aigües qui strient le silence, puis des doubles croches forgées dans l’os de son sternum. Il siffle dans la bêtise de la nuit, dans le verre gelé de cette cabine. Il siffle pour lui et pour la voix.

— Ne m’appelle plus, Marie. Notre baiser est mort. Tu m’entends: mort!

Clic!

L’ange siffle, siffle à la voix. Ses joues lui font mal. Il siffle dans le combiné qui pend au bout de son fil, mais la voix a raccroché dans le vide de la cage de verre. L’ange bourdonne comme un oiseau-mouche, fait du surplace, butine le combiné de sifflements mouillés, tire la langue, paquet de pétales humides qu’il crache dans la cage de verre. Allo? Allo? croit-il crier dans le combiné. Il s’aplatit sur le sol de la cabine, flaire l’odeur de la femme au manteau aux bords salis, fouille dans sa tunique sans poche. Comment pourrait-il avoir de l’argent pour jouer au téléphone et entendre de nouveau la voix? Où trouver des rondelles de métal pour les insérer dans la fente de cet appareil froid?

Qui entend le sifflement des anges? Qui, à l’heure du songe, ouvre le coquillage du mystère? L’ange dans les rues de Montréal, monté  au plafond de la cabine, observe les traces de bottes laissées par la femme au manteau. Il regarde ses pieds de laine rouge. Une émotion inconnue le trouble. Il relève sa tunique, la retrousse jusqu’aux cuisses. Trois ou quatre poils montrent leur tête noire sur sa peau hésitante. Jamais il n’a remarqué à cet endroit une semblable apparition. Jamais il n’a vu un noir aussi têtu. Seulement peut-être quand, à vol d’oiseau, il admirait la cime des épinettes, perdues dans le nord du sommeil. Il se ramasse en boule, s’engouffre dans le creux de ses ailes et enfin s’endort. Une lueur de lampion colore son cœur. Glaçon suspendu dans sa lanterne de verre, il s’étire jusqu’à l’aube.

Il se réveille dans l’absence, le silence. Est-il retourné dans les linges du ciel? La cabine s’est-elle arrachée à la torpeur terrestre? A-t-elle décollé, propulsée par le kérosène du rêve?

L’ange doute.

Au ciel, l’absence n’a pas ce silence et le silence, pas cette absence. Il écarte ses ailes ankylosées aux plumes bleuies de froid. Un, deux, un, deux, trois, il exécute un double salto arrière, un triple saut avant, vrille, explose dans l’air gris de la cabine. Balle de squash, il rebondit d’un mur à l’autre, piaffe, s’écroule, halète. Comme un génie dans sa lampe, il écrase l’arête de son nez grec contre la vitre gelée de la cabine téléphonique, coin Saint-Denis/Rachel. La chaleur de sa tête imprime un hublot dans le givre. Une lumière blanche se presse autour.

L’ange cligne des yeux, tangue. Autour, le blanc tremble. Oscille. Craque. Un rai de lumière transperce la cabine. L’ange soupçonne qu’une émeraude, entre les plis de l’aube, se glisse.

À son tour, le silence oscille.

La peau de l’ange, sortie de son hébètement, se mouille de sueur, paillettes que ses pores libèrent. Jamais transpiration n’a eu cet éclat. L’ange s’ébroue, éclabousse de gouttelettes les vitres qui dégèlent aussitôt. Glorieux, le jour entre dans la cabine. Index levé à l’est, l’ange sent le chatouillement du soleil au bout de son doigt. Il remonte sa tunique, raide comme un accordéon, et fonce vers la porte bloquée, pousse, pousse encore, recule, rage, gonfle sa poitrine, ouvre enfin un chemin dans 80 cm de neige accumulée au pied de la cabine téléphonique.



L’ange libéré frissonne, drap secoué par le vent du nord-ouest. La ville a disparu sauf l’espace.

Une deuxième fois, l’ange doute: le ciel est-il tombé sur la terre? Qui a effacé les couleurs? Quelle est cette housse immaculée qui -recouvre l’œil et ce qu’il voit? Ne reste plus que des lignes, des angles. Les escaliers s’étirent en glissoires courbes. Un pompon blanc trône sur chaque lampadaire. Où sont les rues, les trottoirs, la ligne de démarcation, le fil noir entre chaque chose? Devantures, façades, portes ont l’air de lévriers stupéfaits. Les automobiles ensevelies respirent comme des chameaux endormis depuis mille ans.

Blancs, les pas de l’ange dans l’étonnement du monde. Blanc, le ciel qui se confond avec le matin.

L’ange danse, patine, fait «ah ah», dit «allo, allo» à tout ce qui l’entoure. Ivre de blanc, il marche, apparait, disparait, réapparait dans la neige. Il éternue, tombe sur le cul. Il n’en revient pas: quel étonnant frisson, cette drôle d’explosion! Il veut aussitôt accomplir de nouveau cet exploit, mais ne sait pas comment. Il souffle avec son nez, remue les lèvres, agite les paupières, fait de grands sauts dans la neige, agite les ailes comme un forcené. Rien n’y fait. N’éternue pas qui veut. Mais voilà qu’une eau brillante s’écoule de ses narines. Il rit: «Encore une merveille que mon corps vient de produire!» Il se couche sur le dos, avale un flocon kamikaze. Il repense au bébé qu’il a aperçu dans le ventre de la femme aux larmes chaudes. Il tire la langue, joue avec les mots et la neige qui tombe dans sa bouche. Il invente une chanson:

«Je m’appelle Jeanne.

Je laisse sonner dans la nuit.

J’habite dans des chaussettes de laine rouge.

Clic, clic, j’entends le silence!»

Quand il se relève, une blessure le fend en deux. Il continue de chanter sans rien comprendre à ce qui lui arrive, tachant la neige de son sang nouveau. La ville n’a jamais connu blessure plus belle.

(À suivre...)


Larry Tremblay a publié une trentaine de livres comme auteur dramatique, romancier, poète et essayiste. Son œuvre est traduite dans une quinzaine de langues. Son roman L’orangeraie (Alto, 2013) a remporté de nombreux prix, dont le Prix des libraires du Québec et le Prix littéraire des collégiens, et connait un retentissement international.

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