L'Euguélionne

Louki Bersianik
En 1970, des femmes manifestent devant le Parlement du Canada, réclamant la légalisation de l’avortement.credit: Photo: Errol Young
En 1970, des femmes manifestent devant le Parlement du Canada, réclamant la légalisation de l’avortement.
Photo: Errol Young
Publié le : vendredi 15 mars 2019
Grands essais

L'Euguélionne

En remettant en question les inconscients de la culture patriarcale, l’auteure exhortait les femmes à s’émanciper de la «langue de l’occupant».

Avec une introduction de Lucie Joubert

Considéré dans ce texte

La culture patriarcale. Le sexisme de la langue. L’Académie française. La formation des noms féminins. Les augustelles et les professantes. La côte d’Adam.

À propos de ce texte

Œuvre phare des années 1970 au genre inclassable—bien que rangée lors de sa première édition en 1976 sous la bannière du roman—, L’Euguélionne a marqué la littérature féministe québécoise, et la littérature tout court, par le regard ironique qu’elle porte sur la société patriarcale de l’époque. Avec son titre énigmatique, dérivé du mot grec signifiant évangile (εὐαγγέλιον), et ses versets moqueurs qui en font une parodie iconoclaste de textes sacrés, l’ouvrage de Louky Bersianik s’emploie à revisiter, à travers les yeux d’une extraterrestre faussement étonnée, les particularités de notre civilisation.

C’est ainsi que l’Euguélionne, arrivée sur la Terre dans l’espoir de trouver sa «planète positive», s’interroge, au verset 899, avec l’air de ne pas y toucher: «Qui a décidé que vous deviez être soumises? Qui a décidé que vous deviez être dominées, subordonnées, obéissantes? Qui a décidé que c’était la nature qui voulait ça pour vous?» Durant son séjour, elle côtoiera, entre autres célébrités, St Siegfried, ersatz de Freud, qui essaie de faire avouer à Zazie, personnage inspiré de Queneau, qu’elle aimerait posséder «la p’tite chose de [s]on p’tit frère»:

— Ça m’arrive des fois, dit l’enfant, nostalgique.

— Tiens, tu vois bien, dit le Maitre. Et quand cela t’arrive-t-il?

— C’est toujours quand ma mère m’oblige à faire la vaisselle que ça me prend c’t’envie-là. Parce que lui alors, y’a toujours congé. Vous trouvez ça juste, vous?

Tous les poncifs du discours patriarcal sont mis à mal avec une insistance jouissive qui confine parfois, il faut le dire, à un certain didactisme. En cela, L’Euguélionne flirte carrément avec la satire, donne des leçons, prend parti, insiste, répète, s’entête, pour que passe le message. Dans les versets ici reproduits, Bersianik, par extraterrestre interposée, s’en prend par exemple au sexisme de la langue, inégalité originelle s’il en est. Faisant écho à Benoîte Groult, qui a déjà souligné malicieusement que le mot ménagère n’avait pas de masculin pour plus de sécurité, et à Nicole Brossard, qui affirme que les femmes parlent nécessairement avec un accent, Bersianik pourfend non seulement les règles grammaticales sexistes, mais aussi l’obligation pour les femmes de se plier à une langue qui les exclut, les marginalise et les neutralise.

L’extrait qui suit donne d’ailleurs un excellent aperçu du caractère hybride de l’ouvrage: des données précises, lapidaires et incontestables se glissent dans une narration aux intonations parfois surréalistes. C’est dans cette déconstruction même que prend forme le plus complet—et le plus hirsute—des exposés que la littérature ait offerts sur l’héritage patriarcal et les ravages qu’il exerce sur la condition humaine.

On aimerait croire que les conclusions auxquelles en arrive l’étrangère, après cette prise de contact avec les Humains qui la laisse en fin de compte amèrement déçue, sont datées, dépassées. Hélas, il reste du chemin à parcourir. Mais l’Euguélionne serait fière de ce que son souvenir soit porté par la réédition, en 2012, de ses aventures et par une librairie féministe nommée en son honneur, à Montréal, qui poursuit sa mission d’éveilleuse de conscience. 


Lucie Joubert est l’auteure de deux essais sur l’ironie et l’humour des femmes. Elle a aussi publié un ouvrage sur la non-maternité volontaire, L’envers du landau: regard extérieur sur la maternité et ses débordements (Triptyque, 2010).

CE MOT «HOMME» MOT À MOT

663. Et qu’est-ce que l’HOMME, dit l’Euguélionne, s’il existe encore? Est-il genre, est-il sexe, est-il espèce? Et qu’est-ce qu’UN Homme? Est-ce une femme, est-ce un Homme, est-ce un loup, est-ce un hircocerf, est-ce un hibou?

664. Qu’est-ce que l’Homme? dit l’Euguélionne. Est-ce une invention et qui en a le brevet? Est-ce une copie et qui en a l’Original? Est-ce un fantôme et où est le Vivant?

665. Pourquoi dit-on que l’Homme est un loup pour l’Homme? Et pourquoi est-il un Loup-Garou pour la femme? Et pourquoi apprend-on aux enfants à l’école que le Masculin l’emporte sur le féminin? Pourquoi le Masculin conquiert-il le monde tandis que le féminin lave la vaisselle? Pourquoi le Masculin lit-il son journal tandis que le féminin s’occupe des enfants? Et pourquoi dit-on dans les dictionnaires au mot HOMME qu’il est considéré «spécialement» comme possédant les qualités de courage, de hardiesse, de droiture, «propres à son sexe»? Et pourquoi la femme doit-elle passer à travers un interminable rideau de larmes dans sa tentative désespérée de réintégrer votre espèce? Et pourquoi n’est-il pas bon pour l’Homme que la femme soit Humaine? Et pourquoi donne-t-on à la femme cette conscience malheureuse d’être femme? Et pourquoi l’Homme se moque-t-il quand il la voit se débattre, comme si c’était sa vache ou son chien qui réclamaient l’égalité? Pourquoi l’Homme a-t-il domestiqué la femme comme il a domestiqué les vaches et les chiens? Et pourquoi l’Homme est-il surpris et agacé quand la femme exige l’égalité, ou fait-il des gorges chaudes ou hausse-t-il les épaules, ou a-t-il un petit sourire en coin quand il en parle publiquement, exactement comme si c’était sa vache ou son chien qui lui demandaient des comptes au sujet des lois et des règles de grammaire? Ou au sujet des règlements ludiques qui veulent que ce soit toujours le roi qui l’emporte sur la reine ou sur la dame? Et pourquoi tous les Hommes sur la terre acceptent-ils comme allant de soi que votre espèce soit mâle? Et pourquoi y a-t-il encore tant de femmes sur la terre qui acceptent cela comme allant de soi? Et pourquoi les mâles de votre espèce ont-ils capitalisé l’espèce comme ils ont capitalisé l’argent, comme ils ont capitalisé le pouvoir et comme ils ont capitalisé le savoir?

666. Et pourquoi faut-il sur votre planète que les uns soient lapidaires et les autres lapidés? Et pourquoi, dit l’Euguélionne, pourquoi croyez-vous encore que rien n’est plus Humain que d’être inhumain?


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