Mentir, venir de loin

Paul Serge Forest
Publié le : jeudi 25 août 2022
Fiction

Mentir, venir de loin

De passage dans la Ville Lumière, l'énigmatique Paul Serge Forest s'enfonce dans les méandres du pétrole pour pondre ce récit inédit.

C’est à la radio, probablement, ou ailleurs sur son téléphone que Paul-Serge a découvert l’existence d’Au champ pétrolier, premier recueil de Maude Blain: des poèmes sur le pétrole, donc sur tout. Nouveau Projet louangeait une «grande réussite stylistique à l’écologisme assumé», «une ironie neuve et percutante». «Vers verts», avait considéré écrire la critique. Non, avait-elle tranché: trop facile.

Dans son lit, en refermant le livre, Paul-Serge s’était interrogé sur cette métaphore du pétrole—sang, voix, veine et souillure, marais, homme, irrévocabilité, sperme et flegme, drap, sens, marée—qui le traversait comme un pipeline. Puis, assommé par le sommeil, il s’était écroulé sur sa taie d’oreiller en polyester. Quelques mentions subséquentes du recueil autour de lui—une amie enthousiaste, une sélection aux Prix du Gouverneur général—évoqueraient un bon souvenir, mais sans ranimer dans son corps les bouleversements qu’y enfouissent les lectures prégnantes.

Plate à dire, oui.

Mais ça n’allait pas en rester là.


De Maude Blain, on ne connaissait rien au moment de la parution d’Au champ pétrolier. Qu’une image donnée au lectorat pour qu’il y projette les émotions de la lecture, ainsi adoucies puisqu’ancrées en un visage. La photo était professionnelle, voire léchée: pas un crisse de pli dans la face, sourire timide, œil poétique. Covid oblige, à la radio, la poète parlait depuis son cellulaire. Sa voix lointaine et douce languissait parfois. Et elle parlait du pétrole, toujours du pétrole. «Jus de dinosaure», l’avait entendue dire Paul-Serge en faisant la vaisselle, «temps liquide».

Les journaux rapportaient peu de faits biographiques: une charge de cours en philo à l’Université d’Ottawa, un jeune fils…


C’est l’apéro. Le tourne-disque joue Ornette. À travers ses lunettes en polycarbonate, le garçon de Paul-Serge regarde les pièces de polypropylène sur l’échiquier. Il vient d’apprendre à roquer à l’école et il tente de libérer les cases entre son roi et sa tour.

— Je sais que tu veux faire le grand roque, mâche des pinottes sel et vinaigre son père.

— Hein! Comment t’as deviné?

— Attends. Dans quelques coups, tu vas mieux voir d’où vient mon attaque.

— Papa?

Boris sait que son père part le lendemain pour Paris, parler pendant 12 jours de ce livre qu’il est trop petit pour comprendre, mais qu’il adore quand même. Son regard dérive depuis le début de la partie.

— Quoi, mon grand?

— Tu vas vivre tout seul, à Paris?

Paul-Serge, sans s’en rendre compte, approche de la main crispée de Boris le bol d’arachides.

— Tout seul?

— Est-ce que tu vas avoir une famille là-bas? Une amoureuse? Un animal?

Paul-Serge sent un trouble dans le petit corps de son fils; ça le prend dans l’âme. Il tente d’avaler quelques gorgées de bière brune pour faire passer les sanglots subreptices accrochés à son épiglotte. Il en comprend la cause, oui, mais pas complètement la force.

— Je vais juste être seul la nuit, dans ma chambre d’hôtel. Le jour, je vais rencontrer plein d’amis. Ma famille, elle est ici, dégage son fou Paul-Serge.

— Ah. D’accord! se reprend des pinottes Boris, ouvrant une brèche.

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