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Publié le : vendredi 15 mars 2019
Correspondances

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En mots ou en images, sept voyageurs nous donnent des nouvelles de leur coin de planète.

  • Wagon de métro réservé exclusivement aux femmes sur la ligne Keio, à Tokyo.

#EllesAussi

Japon—En mai 2017, la journaliste japonaise Shiori Ito faisait les manchettes après avoir accusé un journaliste proche du premier ministre Shinzō Abe de l’avoir violée en 2015. En raison de la forte réaction publique, de l’humiliation subie et des menaces de mort qu’elle a reçues à la suite de son témoignage, la jeune femme a finalement choisi de s’exiler au Royaume-Uni.

Malgré son image ultramoderne et avant-gardiste, la troisième économie du monde accuse un retard important sur la plupart des pays développés dans au moins un domaine, celui de la parité. En effet, bien qu’égales aux yeux de la loi, les femmes japonaises continuent de faire face à nombre d’obstacles, notamment sur les plans social et professionnel. En 2018, le pays a d’ailleurs été classé 110e sur 149 par le Forum économique mondial dans son rapport annuel sur la parité entre les sexes.

On pourrait excuser le visiteur de passage au Japon de ne pas se rendre compte de cet état de fait. Il verra les femmes occuper toutes sortes de postes, surtout dans le secteur du service à la clientèle, et les deux sexes se côtoyer partout sans restrictions. Les apparences peuvent toutefois être trompeuses: les inégalités sont criantes, entre autres en politique et sur le marché du travail. À la Diète, le parlement du pays, environ 10% des sièges étaient occupés par des femmes en 2017, et peu d’entre elles occupent des postes de direction, autant dans le secteur public que privé.

Dans le cadre de mon travail à Tokyo, il m’arrive souvent de devoir composer avec cette réalité. Lorsque je rencontre des représentants du ministère des Affaires étrangères du Japon, mes interlocuteurs sont presque toujours des hommes. Les femmes sont souvent confinées à -l’accueil des visiteurs et au service du thé. J’ai été surpris, en 2017, après avoir été invité à une rencontre au Bureau pour la promotion de l’égalité des sexes, organe du Cabinet du premier ministre, de voir que le conseiller principal était un homme. La jeune femme qui l’accompagnait n’a pas dit un mot avant que je ne lui pose une question à la toute fin, alors même que notre entretien portait sur la politique du gouvernement en matière de parité.

Comme l’illustre l’épisode Shiori Ito, les femmes qui tentent d’attirer l’attention sur ces inégalités et les agressions dont elles sont victimes sont souvent mal traitées par la société japonaise, qui valorise par--dessus tout la discrétion et l’harmonie collective. Ainsi, même si la journaliste a obtenu le soutien d’un grand nombre de femmes sur les réseaux sociaux et incité quelques personnalités publiques à dénoncer le harcèlement qu’elles ont subi, il n’est pas étonnant que beaucoup l’aient condamnée pour avoir osé faire des vagues. Et malgré les efforts d’ONG œuvrant à la défense des droits des femmes, le mouvement #MeToo, qui a forcé la plupart des pays occidentaux à mener une réflexion sur les comportements machistes depuis 2017, est resté bien plus marginal qu’en Occident.

Même si les Japonais se disent généralement conscients de ces problèmes, on ne perçoit pas une volonté réelle d’agir pour faire bouger les choses. La culture nippone est foncièrement conservatrice, les changements ont tendance à s’y faire de façon très lente et graduelle, surtout lorsqu’il s’agit d’attitudes sexistes profondément enracinées. Malheureusement, les contrecoups qu’ont dû encaisser les femmes comme Shiori Ito risquent de faire hésiter celles qui voudraient s’impliquer davantage pour améliorer leur sort.


Benoit Hardy-Chartrand est professeur auxiliaire à -l’Université Temple, à Tokyo, depuis 2018 et chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM.

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