Le Jell-O intérieur

Francine Pelletier
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Le Jell-O intérieur

Même bardées de diplômes et fortes de longues années d’expériences dans leur domaine, trop de femmes tremblent encore à l’idée de prendre leur parole en public ou de négocier leur salaire. Cet extrait de Second début, notre Document 07, s’intéresse au manque d’estime de soi de celles qui ne devraient pas douter de leurs capacités.

Francine Pelletier

Aucune femme occidentale ne changerait de place aujourd’hui avec une femme musulmane. En Arabie saoudite, les femmes n’ont pas le droit de descendre d’un avion si elles ne sont pas accompagnées d’un homme, ce qui limite sérieusement les perspectives de voyage. Elles n’ont pas le droit de conduire une voiture, de travailler, d’étudier ou même de subir une chirurgie sans l’approbation d’un homme. Comme des chiens à leur cabanon, elles vivent attachées. Mais on se leurre si on pense que les femmes, de ce côté-ci du Rideau de fer sexuel, vivent en parfaite liberté. Les attaches, chez nous, ne sont pas externes, mais internes.

Malgré tous les progrès réalisés, les femmes sont toujours assujetties, dans leur tête du moins. Il semble y avoir peu de corrélation entre la place qu’elles prennent sur le marché du travail, la redéfinition de leur rôle dans la société et leur conception d’elles-mêmes. Cela a été pour moi la révélation de mon enquête sur les femmes et la sexualité. Grattez un peu le vernis d’une femme bien mise, sexy, qui semble parfaitement en contrôle, n’affichant aucun complexe par rapport à sa sexualité, et vous trouverez très souvent une personne qui n’a pas entièrement confiance en elle, qui doute toujours de ses capacités, bref, qui ne s’aime pas beaucoup. La fameuse estime de soi. On aurait cru, avec tout ce dont on peut être fières aujourd’hui, qu’elle aurait monté en flèche. Pas du tout. Ce que j’appelle le «Jell-O intérieur» tremble toujours au fond de beaucoup de femmes, et je m’inclus là-dedans.

Il y a plus de 25 ans maintenant que je suis appelée à prendre la parole en public. Ce n’est jamais simple, jamais les deux doigts dans le nez. Je regarde les Patrick Lagacé, Antoine Robitaille, Gabriel Nadeau-Dubois... Ils n’ont l’air aucunement anxieux, perturbés, mal à l’aise. Moi, qui ai plus d’expérience qu’eux, je me débats comme un diable dans l’eau bénite pour avoir l’air calme. Ils parlent avec la facilité d’un robinet qui coule, sans ce pénible dédoublement qui pousse à se regarder agir, à être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de son corps. Plus la conscience des regards portés sur soi est aigüe, plus on risque d’être désemparé, c’est sûr. La peur d’être jugé, la peur surtout de ne pas être à la hauteur, pèsent lourd.

C’est un paradoxe du féminisme que d’avoir valorisé le règne du féminin, d’avoir appris aux femmes à se reconnaitre dans d’autres femmes, à aimer leur identité féminine, sans nécessairement s’aimer elles-mêmes. Ce qu’on conçoit intellectuellement et ce qu’on ressent intérieurement, comme nous le rappelait Nelly Arcan, accusent parfois un certain décalage. Est-ce seulement une question de temps? Le temps que l’ascenseur contenant mon nouveau moi, ma Gloria Steinem, descende de ma tête jusqu’à mes orteils? Ou y a-t-il autre chose qui ronge la confiance, le bienêtre et la sérénité des femmes?

C’est un paradoxe du féminisme que d’avoir valorisé le règne du féminin, d’avoir appris aux femmes à se reconnaitre dans d’autres femmes, à aimer leur identité féminine, sans nécessairement s’aimer elles-mêmes.

On dit souvent que la confiance innée chez certains hommes, l’optimisme qu’ils affichent par rapport à eux-mêmes viendraient du fait qu’ils ont été dorlotés par leur mère, et par leur entourage en général. En plus, bien sûr, des privilèges systémiques dont ils bénéficient depuis toujours. Cette confiance indécrottable expliquerait pourquoi, malgré le manque de diplômes et parfois de compétences, les hommes réussissent à tirer leur épingle du jeu sur le marché du travail, à réussir aussi bien et même mieux que les femmes qui les ont pourtant plantés sur les bancs d’école.

Regardez autour de vous. Quarante ans après la révolution féministe, il serait normal de voir un plus grand nombre de femmes à l’avant-plan. Il suffit d’un quart de siècle pour élever des jeunes filles qui deviendront des femmes ayant toutes les raisons de se comporter de façon plus libre, plus assurée. Des femmes dont la voix ne tremblerait pas quand elles prennent la parole et dont les mères, souvent féministes, n’ont surement pas privilégié leur progéniture mâle.

Mais, à en juger par la scène médiatique québécoise, les projecteurs sont bien plus souvent dirigés vers des hommes: Tout le monde en parle, Deux hommes en or, Les francs-tireurs, La soirée est (encore) jeune, Puisqu’il faut se lever avec l’incontournable Paul Arcand... La scène culturelle accuse un biais semblable et, sur la scène politique, c’est pire encore. Lors de la course à la chefferie du Parti québécois de 2015, on retrouvait une seule femme candidate, alors que la toute première course, en 1985, en comptait deux (Pauline Marois et Francine Lalonde). Comme l’écrit Sheryl Sandberg, la première femme à s’être retrouvée à la tête d’un empire informatique (Google): «Le temps est venu d’admettre que la révolution féministe a frappé un mur.»

Alors, qu’est-ce qui explique la difficulté des femmes à grimper les échelons? Mis à part la maternité qui, bien sûr, freine les ambitions professionnelles. Mais le fait d’avoir des enfants n’explique pas tout. Dans son bestseller Lean In: Women, Work, and the Will to Lead, Sheryl Sandberg, mère de deux enfants, pointe justement du doigt le Jell-O intérieur: «En plus des obstacles extérieurs, les femmes se retiennent elles-mêmes, intérieurement. Nous nous empêchons d’aller de l’avant de toutes sortes de façons, par un manque de confiance, en ne levant pas la main et en nous retirant de la table alors qu’il faudrait y planter les coudes.»

Aujourd’hui aux commandes de Facebook, Sandberg a été très critiquée pour avoir mis sur le dos des femmes une partie de la responsabilité du retard qu’elles accusent. Il est sans doute un peu délicat de les pointer du doigt, puisqu’elles ne bénéficient toujours pas des mêmes avantages que les hommes. Par contre, j’ai beaucoup de difficultés avec ces critiques, féministes pour la plupart, qui mettent automatiquement en cause la discrimination systémique, jamais les femmes elles-mêmes. C’est l’aspect du féminisme (de toute idéologie, en fait) qui m’embête: une certaine complaisance dans la victimisation, une propension à voir les choses en noir et blanc, avec les bons—toujours les mêmes—d’un côté et les méchants de l’autre.

La situation des femmes est plus difficile à cerner aujourd’hui, justement parce que tout n’est pas noir ou blanc. La discrimination actuelle tient moins à des préjugés qu’à des attitudes—et pas seulement celles des patrons, celles des femmes également. L’écart salarial entre hommes et femmes journalistes à Radio-Canada, par exemple, s’explique en partie par le fait que ces dernières ont tendance à exiger moins d’argent.

Des siècles de domination masculine ont fondé les attitudes négatives et discriminatoires qui perdurent chez certains hommes, mais d’où vient ce manque de confiance chez les femmes? Pourquoi beaucoup d’hommes, qui pourraient se sentir ébranlés devant l’ascension féminine, affichent-ils toujours une confiance à toute épreuve? Pourquoi beaucoup de femmes, qui devraient se sentir mieux dans leur peau, le sont-elles si peu?

La façon dont nous voyons le monde, ce ressort qui nous connecte personnellement à l’univers, ne dépend pas seulement de la société qui nous entoure; c’est aussi quelque chose qui se construit dans l’intimité, qui se façonne dès l’enfance, dans le plus profond de soi-même. La confiance nait d’un sentiment de sécurité inaliénable, de l’assurance non seulement qu’il ne nous arrivera rien, mais que, quoi qu’il advienne, nous vaincrons, nous serons capables de nous en sortir.

Or, les femmes se sentent toujours minées de l’intérieur. Je crois que la guerre sexuelle larvée à laquelle elles sont confrontées, la guerre de placard ignorée qu’est la violence conjugale ou sexuelle, y est pour quelque chose. L’hypersexualisation aussi. Il s’agit là des deux boulets qui, à mon avis, ont contribué à entraver le mouvement des femmes depuis la fin des années 1980, mais, aussi, à les fragiliser individuellement.


Francine Pelletier est cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose, publié dans les années 1980. Au fil de sa carrière, elle a réalisé des documentaires, écrit pour La Presse et Le Devoir, en plus d’évoluer en anglais, notamment à titre de reporter pour l’émission The Fifth Estate diffusée sur les ondes de la CBC.


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Second début est le 7e titre paru dans la collection Documents.

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