Mes six derniers mois

Françoise David
 credit: Illustration: Audrey Malo
Illustration: Audrey Malo
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Billet

Mes six derniers mois

L’ancienne députée de Gouin et porte-parole parlementaire de Québec solidaire nous raconte son dernier semestre (et un peu plus!).

Le 21 novembre 2016, mon fils m’appelle: les contractions ont débuté. Je tourne en rond dans mon appartement à Québec, fébrile. Quelques heures plus tard, je m’envole pour Cap-aux-Meules, aux Îles-de-la-Madeleine. Ma belle-fille, Sonia, m’a fait ce cadeau inouï: «Veux-tu assister à mon accouchement?» J’en pleurais, n’en croyais pas mes oreilles. Évidemment, j’ai accepté, surprise et honorée par tant de générosité. «Ce n’est quand même pas de ta faute si tu as eu un garçon», a-t-elle ajouté. Vu comme ça, pourquoi pas?

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La nuit du 22 au 23 novembre, nous nous relayons auprès de Sonia pour l’appuyer dans le marathon le plus éprouvant qu’une personne ait à vivre. Si seulement les hommes étaient conscients des douleurs que traversent les femmes qui accouchent, peut-être les traiteraient-ils mieux? Il n’y aurait pas d’humanité sans elles, après tout. C’est ce que j’écrirai à mes amies le lendemain de l’évènement.

Au matin, un ultime cri de Sonia et le moment inoubliable de la naissance d’Éva nous unissent dans le bonheur. L’équipe soignante s’occupe du bébé tout en douceur. Les temps ont changé, depuis 1980! J’ai accouché sous perfusion constante, 16 heures sur le dos, sans pouvoir bouger ni crier. Ce que je viens de vivre a été bien différent: tout le personnel hospitalier a été respectueux des désirs des parents. Éva repose maintenant, endormie, sur le ventre de sa mère. Dans cette chambre d’hôpital à Cap-aux-Meules, il n’y a rien d’autre que l’émotion: la joie, la tendresse. Un temps en dehors du monde. Pourtant, c’est le début du monde.

Je reste trois semaines aux Îles-de-la-Madeleine, avec mon conjoint. Nous vivons des moments magiques avec Éva. Nous parlons, aussi. Je termine une réflexion amorcée il y a plusieurs mois: je quitte la vie politique.


J’ai longuement et fréquemment expliqué pourquoi je posais ce geste lourd de conséquences. Qu’il me suffise de dire que la fatigue physique et psychologique de l’automne 2016, combinée à quatre années très intenses, devenait insoutenable. Et puis, ma petite-fille vit aux Îles; c’est joli, mais c’est loin de Montréal! L’enfance passe vite et je veux faire partie de celle d’Éva.

Le 19 janvier 2017, j’annonce donc mon départ.

Ça a l’air simple, dit comme ça. Durant les deux mois précédant ma déclaration, j’ai pourtant dû assumer ma peine, et celle des personnes autour de moi. J’ai ressenti des émotions très fortes, dont la peur de décevoir. Je craignais la critique de ceux qui ne supportent pas que des députés quittent leurs fonctions en cours de mandat. Je me suis aussi sentie coupable à l’idée d’abandonner les gens de Gouin. J’ai planifié mon départ dans les moindres détails, réécrit ma déclaration au moins cinq fois. Le 19 janvier, j’étais prête. Bien des entrevues plus tard, j’ai recommencé à respirer et à dormir, dormir! Les citoyens de mon comté—et bien d’autres, partout au Québec—m’ont appuyée, encouragée, remerciée. Je leur en garde une immense reconnaissance.


Le 1er février, ma petite merveille vient d’avoir deux mois. Je redécouvre le plaisir de jouer par terre avec un bébé déjà agile. Elle me sourit et je fonds. Juste ça.


En avril, comme à presque chaque étape de ma vie: l’Afrique. En 1969, au terme de mes études collégiales, c’était le Rwanda; en 2001, à la suite de mon départ de la Fédération des femmes du Québec, le Mali; et maintenant, l’Afrique du Sud, pays de Nelson Mandela. Pourquoi l’Afrique? Parce que ce continent contient le meilleur et le pire de l’humanité. J’aime ces cultures où politique, art et musique se marient avec aisance. Et j’affectionne par-dessus tout ces populations courageuses, résilientes, rieuses, accueillantes.

C’est un mois de découvertes, de langueur, de discussions fécondes et de repos dans des paysages idylliques. Ma visite de Robben Island, où Nelson Mandela a été emprisonné pendant 18 ans, est inoubliable. Nous passons dix jours avec Lucie Pagé, journaliste québécoise, et son mari, Jay Naidoo, syndicaliste et ministre sous Mandela. Des gens engagés, brillants, profondément solidaires. De quoi requinquer l’ex-politicienne fatiguée!


Le 23 mai, ma petite merveille a six mois. Je suis de retour aux Îles avec mon chum pour 12 jours de plaisir, de homards, de promenades en poussette, de jeux débiles qui font rire Éva—des gloussements et petits cris stridents. Ce sera désormais mon histoire: si loin de l’enfant aimée, mais si proche par la pensée, l’émotion, la hâte de la retrouver. Je n’ai pas de regrets. J’apprends maintenant à concilier ma vie, mes projets, avec cet amour inconditionnel pour une enfant des Îles. À suivre…


Françoise David est née à Montréal. Après avoir travaillé dans les services publics, elle coordonne le Regroupement des centres de femmes du Québec, puis dirige la Fédération des femmes du Québec pendant sept ans. En 2006, elle participe activement à la fondation du parti de gauche Québec solidaire, dont elle sera présidente et porte-parole. Élue à titre de députée de Gouin en 2012, elle quitte la vie politique début 2017.

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