Mines contre développement

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Le reportage

Mines contre développement

Le nouveau package deal de l’aide canadienne

Depuis quelques années, l’aide internationale canadienne a changé de visage: elle vise maintenant à faciliter les investissements privés, voire à prévenir les conflits générés à l’étranger par nos entreprises. Le Canada aurait-il laissé les clés du développement international à l’industrie minière?

Considéré dans ce texte

Quiruvilca, Pérou. Bev Oda et sa «nouvelle meilleure amie». L’or, l’argent et le sous-développement. Barrick Gold. L’aide internationale comme peace-keeper. L’ACDI, la RSE, le MAECD et deux-trois autres sigles sympathiques. L’acceptation sociale des exploitations minières. Le gout du cochon d’Inde grillé.

On aurait beau vouloir presser le pas, on n’avance jamais bien vite, dans les rues étroites de Quiruvilca. Lorsqu’on entreprend de remonter les flancs de la cuvette dans laquelle la ville est blottie, les conversations s’estompent dans des halètements et des hoquets asphyxiés. À 4 000 mètres d’altitude, entre bavarder et avancer, il faut choisir.

L’histoire non plus n’avance pas bien vite, à Quiruvilca, tant elle manque elle aussi d’oxygène. Cette ville péruvienne de près de 10 000 habitants, perchée dans les hauteurs andines de la région de La Libertad, parait figée dans son rôle originel de camp minier. La route qui y mène est parsemée des vestiges de la mine Quiruvilca—qui lui a donné son nom en 1916—et de ses étranges régurgitations, coulées de boue grises et durcies sur lesquelles rien n’a jamais repoussé. Au centre de la place d’armes, la statue d’un mineur au regard sévère rappelle que la diversification économique ne s’est pas faite: comme à son premier jour, Quiruvilca dépend encore des mines, qui ouvrent et ferment au gré des cycles économiques et transforment en gruyère les pâturages environnants.

Bien qu’elles y aient indéniablement «créé de la richesse»—tel que le prescrit l’époque—, le district est resté pauvre: le revenu mensuel moyen plafonne à 54$ (la moitié de la moyenne régionale), le quart des familles n’a pas l’eau courante et la moitié des enfants souffre de malnutrition chronique et d’anémie.

Comment expliquer qu’une région d’où l’on a extrait des millions d’onces d’or et d’argent puisse croupir depuis un siècle dans le sous-développement? Dans une de ces coïncidences dont l’histoire a le secret, ce sont les Canadiens—d’abord venus exploiter les sous-sols—qui se sont saisis de cette question.


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Quiruvilca, laboratoire de la nouvelle aide canadienne

Les habitants de la région font connaissance avec le Canada en 1995. Cette année-là, une société de Vancouver, Pan American Silver Corp, fait l’acquisition de la mine, dont elle porte rapidement la production à plus de trois millions d’onces d’argent par an.

Dans les années 2000, d’autres sociétés canadiennes s’installent dans le district, telle la torontoise Barrick Gold, qui inaugure une mine d’or à une dizaine de kilomètres de la ville, en 2005. C’est à cette époque que Vision mondiale Canada décide d’implanter un programme de développement dans la région.

Loin de juger leurs objectifs incompatibles, l’organisation non gouvernementale (ong) et la minière tombent rapidement d’accord sur les causes de la pauvreté et les moyens de la combattre.

«Nous avons constaté les mêmes carences dans les communautés, en premier lieu l’inefficacité du gouvernement local», se souvient Onome Ako, directrice de la responsabilité sociale des entreprises (rse) à Vision mondiale. La Libertad est l’une des régions péruviennes qui tirent le plus de revenus des activités minières, rappelle-t-elle. «Comment s’assurer que les gouvernements locaux utilisent ces revenus au profit des enfants? Barrick Gold se posait la même question.»

  • Quiruvilca credit: Photo: Valérian Mazataud
    Quiruvilca
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Il n’en fallait pas plus pour faire de Quiruvilca le laboratoire de la nouvelle formule d’aide canadienne au développement. Le 29 septembre 2011, la ministre de la Coopération internationale, Bev Oda, annonce le lancement d’un projet pilote de partenariat entre Barrick Gold, Vision mondiale et l’Agence canadienne d’aide au développement (acdi). Deux projets similaires sont aussi lancés en Afrique, pour une enveloppe totale de 6,7 millions$.

Qu’une ONG et une minière canadienne collaborent n’est pas nouveau: le modèle est courant depuis 10 ou 15 ans. Mais que l’ACDI dégage des fonds pour soutenir ces projets en fait tiquer plus d’un. L’année suivante, lors du 80e anniversaire de l’Association canadienne des prospecteurs et développeurs, la ministre Oda franchit une ligne symbolique, en présentant l’industrie minière canadienne comme sa «nouvelle meilleure amie». Comment en sommes-nous arrivés là?


Du dressage à l’apprivoisement

Ce rapprochement décomplexé signe la fin d’un bras de fer entamé en 2006, lors des Tables rondes nationales initiées par les libéraux de Paul Martin. Les organismes civils proposent alors de soumettre les minières canadiennes à un cadre législatif contraignant, afin que cessent les scandales auxquels elles sont régulièrement associées, et qui entachent la réputation de l’industrie et du Canada tout entier.

Or, l’idée de se voir soumises à des normes contraignantes ne plait pas à nombre de minières, qui prônent plutôt la «flexibilité». Elles organisent alors leur propre sommet, au cœur du campus de l’École Munk des affaires internationales de l’Université de Toronto. Autour de la table se trouvent Barrick Gold, Vision mondiale et Care Canada, mais aussi l’ACDI, à titre d’observatrice. Selon Onome Ako, c’est à ce moment qu’est évoquée pour la première fois l’idée d’un triple partenariat.

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    Quiruvilca
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«Pour les minières, c’était l’occasion de faire contrepoids aux ong dites progressistes, qui exigeaient un mécanisme d’imputabilité», pointe Jennifer Moore, coordinatrice du programme de l’Amérique latine à MiningWatch, un regroupement associatif militant pour la protection de l’environnement et les droits des autochtones. Faut-il contraindre les sociétés à la responsabilité sociale, ou plutôt les y inciter? C’est tout l’enjeu du bras de fer qui oppose les Tables rondes et l’Initiative Devonshire.

En 2009, soit deux ans après le dépôt du rapport des Tables rondes, les conservateurs font leur choix: leur stratégie de RSE, intitulée Renforcer l’avantage canadien, mise sur la promotion des bonnes pratiques, reléguant aux calendes grecques l’adoption d’un cadre contraignant. Du côté des Tables rondes, la déception est énorme.


L’investisseur, nouveau champion du développement

Qu’est-ce qui explique que le vent ait autant tourné, dans le débat sur le rôle des minières canadiennes dans les pays en développement?

D’abord, force est d’admettre que l’époque où l’aide canadienne constituait la principale relation économique du Canada avec les pays en développement est bel et bien révolue. En regard des investissements directs étrangers (IDE), elle est même reléguée à un rôle mineur. Selon le Comité permanent des Affaires étrangères et du Commerce international (CPAECI) à la Chambre des communes, le budget de l’aide canadienne en 2009 était de 5 milliards$, tandis que les IDE s’élevaient à 120 milliards$.

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    Au fond à droite, la halde à stériles de Lagunas Norte, où sont déversées les roches sans valeur.
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Ce constat est mondial. «L’aide n’est qu’une partie de la solution au développement», statuait l’Organisation de coopération et de développement économiques en 2011, à Busan, en Corée. Dans cette nouvelle donne, les agences de développement jouent désormais le rôle de facilitateurs dont la mission est de transformer, sur le terrain, les investissements en croissance économique. «Pour surmonter les obstacles au développement, il importe de tirer parti des possibilités qu’offrent les flux de ressources privées pour la réduction de la pauvreté et la croissance économique inclusive», recommande le CPAECI dans son rapport sur la question.

Le nouveau mandat de l’ACDI, consacré un an plus tôt dans sa stratégie Soutenir la croissance économique durable (2010), reflète ce changement de paradigme. «Dans trop de pays en développement, des obstacles comme la mauvaise gestion financière, la corruption et l’instabilité politique font passer au second plan les occasions d’investissement, d’innovation et de concurrence», y lit-on. L’ACDI s’efforce donc de comprendre «ce qui empêche la croissance économique dans chaque cas, et de mieux cerner et appliquer les mesures les plus efficaces pour générer une croissance économique durable». Dans sa mission, elle s’entoure des ONG... et du secteur privé canadien.


ACDI: la mort d’un commis voyageur

Fondée en 1968 par Pierre Elliott Trudeau, l’acdi a été intégrée en mars 2013 au ministère des Affaires étrangères et du Commerce, auquel on a ajouté un d pour «développement» (MAECD). En théorie, l’intégration—dont l’idée circulait depuis quelques années—a pour but d’harmoniser défense, diplomatie, développement et commerce, à l’image de ce qui se fait en Scandinavie.

«Le problème est que, dans la pratique, le développement a tendance à tomber au bas de la liste des priorités», déplore John Cameron, professeur en développement international à l’Université Dalhousie d’Halifax. «La discussion devient alors: comment le gouvernement peut-il ajuster ses politiques de développement afin qu’elles servent les intérêts du MAECD?» Il faut dire qu’en pratique, l’indépendance de l’ACDI vis-à-vis du MAECD avait déjà l’épaisseur du papier à cigarette. Au moins, maintenant, «la hiérarchie est limpide», concède M. Cameron.


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    La route qui mène au projet de Cañariaco Norte.
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Les ONG entre l’érable et l’écorce

Deuxième constat: dans les pays en développement, c’est le secteur extractif (gaz naturel, pétrole et mines) qui est à la proue des investissements canadiens. En 2011, les actifs des minières canadiennes à l’étranger s’élevaient à près de 150 milliards$, dont 87 milliards dans les seules Amériques et près de 32 milliards en Afrique. L’année suivante, l’ensemble des investissements étrangers issus des industries extractives atteignait près de 20% des ide canadiens en 2012, au deuxième rang derrière la finance.

Il n’est donc pas surprenant que les ong canadiennes croisent régulièrement sur leur chemin des intérêts canadiens. Au Pérou, par exemple, on compte plus de 70 sociétés canadiennes dans le seul secteur minier. «Le Pérou est l’un des pays où nous travaillons de concert avec des sociétés minières, parce que nous œuvrons dans les mêmes zones», note Mme Ako, de Vision mondiale.

Vision mondiale n’est pas seule à opérer ce rapprochement, à en croire Chantal Havard, directrice des communications au Conseil canadien pour la coopération internationale, qui regroupe 80 ong. «Ces sociétés sont très présentes dans les pays en développement. Elles y jouent un rôle important et pas toujours positif.»

Si certaines ong sont enclines au dialogue, d’autres estiment irréconciliables leurs objectifs respectifs. Mais —troisième constat—les temps sont durs pour celles qui font cavalier seul, notamment en raison du nouveau mécanisme d’appels à propositions, mis en place par l’ACDI en juillet 2010, et des coupures répétées dans le budget de l’aide. «Il n’y a plus de stabilité ou de prévisibilité dans la façon dont les organisations sont financées», estime Mme Havard. «Plusieurs ont dû interrompre des programmes qui fonctionnaient pourtant bien.» En 2012, l’ACDIa vu son budget amputé de 400 millions$: il plafonne désormais à 3,2 milliards$.

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    Des mineurs à la sortie de leur tiers de travail, le long de la rue principale de Quiruvilca.
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C’est dans ce contexte où «il y a de moins en moins d’argent consacré à l’aide», comme le rappelle Mme Havard, que les fameux projets pilotes ont été annoncés. «C’est sûr que ça fait réagir un peu d’apprendre qu’une partie de ces fonds-là est utilisée pour financer des projets où des sociétés minières extrêmement rentables sont impliquées», déplore-t-elle. Dans ces «mariages de raison» entre ONG et minières, l’ACDI fait clairement -figure d’entremetteuse.


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La «trinité des motifs» et le coming out de l’aide canadienne

Doit-on pour autant déchirer sa chemise sur ces partenariats entre l’ACDI et le secteur privé? L’histoire de l’ACDI tout entière n’est-elle pas traversée de cette tension entre altruisme désintéressé, intérêts politiques et commerciaux, cette fameuse «trinité des motifs», consacrée par l’auteur Keith Spicer?

S’il est admis que les objectifs ponctuels des affaires étrangères—de la guerre froide à l’Afghanistan—ont toujours interféré, à des degrés divers, dans les politiques de l’ACDI, on sait moins que, côté commerce, on a aussi passablement tiré sur la couverte de l’aide.

En 1959, soit neuf ans avant même la création de l’ACDI, un mémorandum du cabinet des ministres proposait déjà que l’on sélectionne les projets d’aide sur la base de leur contribution à l’économie canadienne. Un tiers-monde riche élargirait certainement le marché des exportations canadiennes, notait pour sa part le ministère du Commerce en 1968.

«Dès le début du programme d’aide internationale, on visait l’exportation de technologies et de produits canadiens, et donc la création d’emplois canadiens», rappelle quant à lui Stephen Brown, professeur de sciences politiques à l’Université d’Ottawa et co-auteur de Struggling for Effectiveness, un essai couvrant la dernière décennie de l’aide canadienne. La tendance ne s’est jamais démentie, revenant en force dans les périodes de récession et suscitant, chaque fois, son lot de critiques. La stratégie de Jean Chrétien de 1995, intitulée Le Canada dans le monde, s’était d’ailleurs attiré les foudres des médias. «Plus de commerce, moins d’aide», avait titré le Toronto Star.

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    Nimia Rodriguez Tamallo et ses enfants. Nimia exerce le métier de couturière dans son propre atelier. Cette mère de famille de 40 ans a décroché un prêt auprès de l’entreprise de microcrédit péruvienne Credivision, à qui la canadienne Barrick Gold a versé 500 000 $ afin de soutenir le démarrage d’entreprises dans la région.
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On traite de décisions politiques —la répartition du pouvoir et des ressources—comme de simples questions techniques de management. Des préalables importants sont exclus de la discussion: le cadre règlementaire, les accords, les contrats, la possibilité de dire non.

Les partenariats avec le privé ne sont pas nouveaux non plus. Jusqu’en 2009, l’ACDI disposait d’un Programme de coopération industrielle (PCI) visant à encourager les entreprises à proposer des projets de développement. L’expérience s’est avérée un échec retentissant, à en croire son évaluation de 2007: en 30 ans, à peine 16% des partenariats avaient fonctionné, malgré plus d’un milliard$ d’investissement. De plus, sitôt transféré au ministère des Affaires étrangères et du Commerce (MAEC), le PCI a été suspendu en raison d’une enquête sur la corruption. «On nous dit que ça va être différent cette fois, sans nous expliquer en quoi», s’interroge M. Brown.

Au final, les projets pilotes de Bev Oda recyclent de vieilles idées. Pour le politologue Brown, ils sont tout au plus «un genre de coming out». John Cameron, professeur en développement international à l’Université Dalhousie d’Halifax, partage son avis, tout en reconnaissant que le discours du gouvernement actuel a le mérite d’être limpide: l’aide doit servir les intérêts canadiens. «Cette justification existait avant et beaucoup de projets servaient, de fait, des intérêts canadiens, dit-il. Mais jamais de façon aussi explicite qu’aujourd’hui.»


L’ACDI, peacekeeper des mines canadiennes

La mode actuelle veut que ce soit la croissance brute—la fameuse «création de richesse»—qui sorte les pays de la pauvreté, et non les mécanismes publics de redistribution, de planification et de règlementation.

Mais pour Bonnie Campbell, directrice du Centre interdisciplinaire de recherche en développement international et société à l’uqam, la nouvelle stratégie de l’acdi mise sur le mauvais cheval. «On répète que s’il y a investissement et croissance, il en résultera développement et réduction de la pauvreté, sans reconnaitre qu’il n’y a aucun exemple historique de développement dans le monde où il n’y a pas eu intervention de politiques publiques», dit-elle.

Le pari du nouveau modèle d’aide canadien est d’autant plus risqué qu’il repose sur l’industrie minière, dont la contribution au développement est loin d’être établie. En effet, comme à Quiruvilca, rien n’indique que les investissements miniers dans les régions pauvres contribuent effectivement à leur développement.

Pourquoi? Les avis diffèrent sur le sujet. Pour certains, c’est l’incapacité des gouvernements locaux à gérer efficacement les revenus miniers qui est en cause. «Il est important que le gouvernement ait la capacité de fournir des services à sa population et, inversement, que celle-ci ait la capacité de les exiger», note à ce sujet Onome Ako.

Pour d’autres, toutefois, c’est le modèle de l’exploitation à grande échelle qui, en soi, pose problème—la multiplication des conflits miniers dans les pays en développement devrait suffire à nous en convaincre. On en compte 105 rien qu’au Pérou.

Dans sa stratégie de RSE, le ministère des Affaires étrangères, du Commerce et du Développement (MAECD) convient du bout des lèvres que «l’industrie est confrontée à des enjeux sociaux et environnementaux particuliers dans les pays en développement», mais c’est —encore une fois—pour en attribuer la responsabilité aux gouvernements hôtes. Pour faire face à ces «situations complexes», le MAECD se propose d’aider les sociétés minières à user de leurs programmes de RSE pour prévenir les conflits.

Il peut sembler étrange, dans un contexte aussi explosif, que l’aide canadienne repose sur une industrie à ce point mal aimée des communautés qu’elle prétend aider. Dans cette gestion au cas par cas des conflits miniers, où une RSE à géométrie variable sert d’outil de négociation auprès des communautés, l’aide canadienne fait figure de peacekeeper.


Un problème de gouvernance?

Le hic avec la thèse des «lacunes de gouvernance», c’est qu’elle évacue d’emblée l’origine politique de ces conflits, souligne Mme Campbell. «On traite de décisions éminemment politiques—la répartition du pouvoir et des ressources—comme s’il s’agissait de simples questions de management, déplore-t-elle. On fait de la gestion de conflits, non pas en ouvrant un débat de fond sur le droit de ces communautés, mais dans le but de fournir une légitimité aux sociétés canadiennes.»

Les «situations complexes» dont fait mention le MAECD sont, en fait, généralement simples. Le Canada milite depuis des années pour que les Amériques ouvrent leurs marchés aux investissements miniers. Il a déjà signé des traités de libre-échange avec le Pérou et la Colombie (2008), et en signera bientôt avec le Honduras.

Or, la faiblesse des processus de consultation dans ces pays a fait en sorte que des centaines de concessions minières ont été cédées sans l’approbation des communautés locales, créant un écart grandissant, aux yeux de celles-ci, entre la légalité et la légitimité des projets. C’est justement dans cette zone grise qu’interviennent les programmes de RSE des minières, qui doivent calmer la grogne et convaincre les communautés de leur rôle clé dans leur développement.

Plusieurs communautés ont toutefois la désagréable impression que ces programmes visent en fait à leur faire oublier qu’elles n’ont jamais eu la chance de dire non. Car elles savent à quelle enseigne loge l’acdi: tout au long des années 2000, l’agence a nettement contribué—à travers son projet de réforme du secteur minier PérouCanada—à mettre en place un mécanisme permettant aux minières de négocier directement avec les communautés des compensations sociales pour leurs projets, sans jamais que leur cadre légal soit remis en question.

Dans ses trousses d’information, l’ACDI prend même soin d’aviser les minières que, au Pérou, les autochtones ne disposent pas d’un droit de véto sur les projets, interférant directement dans le débat sur l’application du principe de consentement préalable, libre et informé que ceux-ci réclament à grands cris.

«Déjà, l’arène [de la RSE] est circonscrite, parce qu’on a exclu de la discussion des préalables importants: le cadre règlementaire, les accords, les contrats, la possibilité de dire non, note Mme Campbell. Quelle place laisse-t-on à ceux qui n’en veulent tout simplement pas? On est dans la gestion des attentes de la population, mais la question du projet comme tel n’est jamais sur la table.»


Quiruvilca: la dépolitisation d’un conflit

À Quiruvilca, l’acdi a versé 500 000$ pour s’attaquer aux problèmes de gouvernance. Vision mondiale a mis en place une table de concertation—la Mesa—pour réunir les acteurs de la région et prévenir les conflits. «En invitant Barrick Gold à la Mesa, on donne à la population l’occasion de faire connaitre ses attentes, de partager ses inquiétudes et de gérer les tensions», indique Wendy Therrien, directrice des relations avec le gouvernement canadien chez Vision mondiale.

Cependant, lors de notre visite en mars 2013, ce ne sont pas les problèmes de gouvernance qui occupent les esprits. Les municipalités du district et les Comités de défense—sortes d’associations civiles créées pour l’occasion—ont accepté de s’assoir avec Barrick Gold pour trouver une issue au conflit dans lequel est plongée la communauté depuis que la minière canadienne a mis la main sur la concession de Lagunas Sur, un terrain voisin de sa mine qui borde cinq petits lacs cristallins.

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    Le village de Mamagpampa dans le district de Cañaris, à une heure de route du projet exploratoire de Candente. C’est ici que l’entreprise concentre une grande partie de ses efforts de rse. C’est aussi dans ce district que l’opposition au projet est la plus virulente. Pour calmer la grogne, le gouvernement péruvien a décidé d’électrifier la région en janvier 2013.
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Dans le centre sportif, des éleveurs de tout le district sont venus exiger de la minière qu’elle renonce à Lagunas Sur et lève une fois pour toutes la menace qu’elle fait planer sur les lacs. Ils défient Barrick Gold en se proposant de reprendre les manifestations entamées en février 2013, pendant lesquelles une centaine de personnes avaient bloqué l’accès au site et paralysé plusieurs jours les opérations.

L’équipe de Vision mondiale a préféré se tenir à l’écart de cette négociation et se garde bien de prendre publiquement position. Pour une raison nébuleuse, les Comités de défense ne figurent d’ailleurs pas à la Mesa qu’elle a créée. Pas question de se lancer dans des considérations politiques, explique-t-on. «Notre objectif, c’est que la communauté puisse parler pour elle-même, pas d’être un intermédiaire ou une voix pour elle», répond Mme Therrien.

À l’intérieur du centre sportif, les négociateurs commencent à peine à digérer leur plat de résistance—du cochon d’Inde frit sur un lit de pommes de terre—que les Comités, excédés, rompent les négociations: Barrick Gold refuse de céder sa concession, mais promet qu’elle n’a aucune intention d’y creuser une autre mine. Les élus lancent au passage une flèche au gouvernement central, qui n’a même pas cru bon de se joindre à la négociation. «C’est pour ça qu’on manifeste!» lance Lenín Garzon, le porte-parole des Comités, à une assemblée galvanisée. «Parce que la loi ne nous protège pas!»

À l’extérieur, un chien blanc moutonneux barbote dans un ruisseau de sang causé par un paysan qui, en amont, s’affaire à dépecer son alpaga. La pluie se met à tomber en grosses trombes sur les toits de tôle ondulée qui recouvrent la ville. On n’avance effectivement jamais bien vite, à Quiruvilca.


Épilogue. L’aide canadienne, un package deal?

Quelques jours plus tard, nous prenons place dans un véhicule tout terrain en direction de Cañariaco Norte, dans la région de Lambayeque, où une société d’exploration de Vancouver, Candente Copper, s’affaire depuis dix ans à délimiter un gisement de cuivre. Si tout se passe bien, le projet pourrait éventuellement produire quelque 128 000 tonnes de cuivre par an, et près d’un million d’onces d’argent.

Assis à nos côtés, le jeune responsable du programme de RSE, James Armstrong, nous explique l’ampleur de sa tâche: lancer des projets de développement qui pourraient convaincre les autochtones des bienfaits du projet minier... et par conséquent assurer son acceptation par la population, afin que Candente Copper puisse opérer sans être inquiétée. «La rse, ça sécurise l’acceptation sociale», explique-t-il. «Nous voulons extraire du minerai, mais au Pérou, l’acceptation sociale est la chose la plus difficile à obtenir. C’est un travail de tous les jours. Il faut que chacun touche sa part du gâteau.

L’acceptation sociale est la chose la plus difficile à obtenir. C’est un travail de tous les jours. Il faut que chacun touche sa part du gâteau.

Pour lui, Candente Copper, actrice de première ligne dans le développement de cette région historiquement oubliée de l’État, fait figure de véritable pionnière. «On a les moyens de fournir des investissements rapidement, sans paperasserie, se félicite-t-il. Avec l’État, c’est plus lent.» Candente assume d’ailleurs avec brio son rôle de «partenaire stratégique» à Lambayeque, ses investissements ayant «ouvert» la région tant aux ONG qu’à l’État lui-même. De fait, les villages ont maintenant accès à l’électricité, le gouvernement ayant décidé de tirer ses lignes quand des autochtones se sont opposés au projet minier.

Dans cette offensive concertée contre la pauvreté, le rôle de l’aide canadienne parait clair. «On a besoin de l’expertise des ong, admet M. Armstrong. Ça nous donne une crédibilité qu’on n’aurait pas si on était tout seuls. Inversement, celles-ci ont plus de chance de recevoir du financement public si elles s’associent à des minières», explique-t-il. «Les ong reçoivent de moins en moins de dons, elles manquent de fonds pour financer leurs projets. Or, les partenariats les aident à obtenir du financement de l’aCDI. C’est une alliance stratégique.» À Lambayeque, Candente s’est d’ailleurs associée à Socodevi, un réseau de coopératives de Québec qui a reçu également des fonds de l’acdi pour travailler avec Antamina—géant minier du pays, aux prises avec six conflits environnementaux, selon MiningWatch.

Plusieurs estiment que le Canada a laissé les clés du développement au seul secteur extractif—d’où la désagréable impression que c’est désormais lui qui dicte les priorités de l’aide canadienne. «Dans la liste des pays prioritaires annoncée en 2009 par Stephen Harper, on voit que l’accent a été mis sur les intérêts commerciaux canadiens dans les Amériques, note Stephen Brown, de l’Université d’Ottawa. On a laissé tomber des pays pauvres en Afrique et ajouté des pays à revenus moyens où des sociétés minières canadiennes avaient des intérêts, ou avec lesquels on négociait des traités de libre-échange.»

Selon lui, l’aide canadienne fait désormais figure d’«accompagnement» aux investissements. «Pour moi, c’est un genre de package où on dit: acceptez nos mines et vous allez recevoir de l’aide au développement, fournie par le secteur public.» Bref, les investissements et l’aide au développement font partie d’un tout indistinct, à prendre ou à laisser. Une formule qui lui rappelle le modèle chinois: «En Chine, on mêle investissement, commerce et aide au développement, on ne fait pas de distinction, dit-il. J’ai l’impression que le Canada aussi veut se défaire de cette obligation de séparer les critères de l’aide et les intérêts commerciaux.»

On aurait tort d’annoncer la mort de l’aide canadienne. On le voit: au Pérou, elle se porte très bien, merci. Elle fleurit désormais dans le sillon des investissements miniers, les ong et les minières s’entraidant dans leurs missions respectives. Mais, en regard de la prolifération des conflits miniers dans le pays, on est en droit de se demander qui, au juste, aide qui. 


Antoine Dion-Ortega est journaliste indépendant. Particulièrement intéressé par les industries extractives, il a visité de nombreuses mines en Amérique du Sud. Il a collaboré au Devoir, au Toronto Star, à Corporate Knights ainsi qu’au magazine spécialisé de l’Institut canadien des mines.

Géographe fort d’une expérience professionnelle de dix ans en matière d’énergies renouvelables, Pierrick Blin se spécialise depuis deux ans dans le domaine des ressources naturelles en tant que journaliste indépendant.

Valérian Mazataud est un photographe français installé à Montréal depuis 2007. Il travaille surtout avec des médias québécois, comme Le Devoir, La Presse et L’actualité, et s’intéresse particulièrement aux minorités, aux réfugiés et aux affaires internationales.

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