Montréal fétiche

Dahlia Namian
Photo: Bibliothèque et Archives Canada,
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Idées

Montréal fétiche

Les photos rétrofuturistes d’Expo 67 émerveillent, mais tout n’était pas que fleurs et farandoles autour de ce qu’on a appelé Terre des hommes. Dans son extrait de La société de provocation: essai sur l’obscénité des riches, paru chez Lux Éditeur, l’autrice nous invite à reconsidérer notre vision idéalisée et fétiche du progrès urbain en revenant sur l’histoire enfouie de l’exposition universelle de Montréal.

L’ensemble des expositions universelles qui suivirent celles de Londres en 1851, y compris celle de Paris, furent l’occasion, pour les élites économiques et politiques, de façonner les villes à l’image de leur vision et de leur place dans le monde. L’Exposition universelle de Montréal, en 1967, ne dérogera pas à cette règle. 

Dans le documentaire Expo 67 mission impossible, l’exploitant en chef de l’exposition, Philippe de Gaspé Beaubien II, raconte comment l’accomplissement de ce chantier colossal, en quatre ans à peine, était non seulement le gage de modernisation de la ville, mais une marque de réussite pour tout un peuple enfin capable de se prouver qu’il n’était pas «né pour un petit pain»: « On m’a toujours dit: “Philippe, t’es né pour un p’tit pain.” [Ce n’est] pas vrai! Après l’Expo, ce n’était plus un petit pain, c’était le pain complet1Guylaine Maroist, Michel Barbeau et Éric Ruel, «Expo 67 mission impossible», Production de la ruelle, 2017, 68 minutes!» Mais Philippe de Gaspé Beaubien II, comme le laisse présumer son nom à particule, est loin d’être né dans la misère: il est l’héritier d’une des vieilles fortunes familiales de la noblesse made in Quebec. La famille de Gaspé Beaubien, qui détenait jusqu’à récemment l’entreprise Télémédia, forme l’une des plus grandes fortunes familiales du Québec estimée à 800 millions de dollars. En 2017, dans une entrevue accordée à Radio-Canada, Philippe II déplorait la relation honteuse des Québécois avec le succès: «On est toujours un peu comme ça comme Canadiens français: on a toujours eu notre complexe et les gens qui réussissent autour de nous, on essaie de les ramener à notre niveau, même plus bas. [...] C’est dommage.2«Philippe Beaubien de Gaspé, un bâtisseur à l’héritage colossal», Les grands entretiens, ICI Première, 13 septembre 2017»

Si le patrimoine financier de cette dynastie familiale s’est maintenu dans le temps, seuls quelques bâtiments et installations de l’Expo sont restés en place après l’événement. Des cartes postales, porte-clés, cendriers et autres objets éphémères continuent quant à eux de se vendre, pour des sommes modiques, à quelques rares collectionneurs nostalgiques. Mais dans le récit de la Révolution tranquille, l’Expo 67, qualifiée à l’époque par la presse française de la «plus gigantesque exposition de tous les temps3Cité dans Van Troi Tran, «Expo 67 de Montréal, un événement marquant», Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, s.d.», est érigée en symbole emblématique d’une prise de conscience et d’une réconciliation des Québécois avec une identité, voire un destin, digne des plus hautes ambitions.

Paradoxalement, cette « catharsis identitaire4Pauline Curien, «Une catharsis identitaire. L’avènement d’une nouvelle vision du Québec à Expo 67», Anthropologie et sociétés, vol. 30, no 2, 2006, p. 129-151.», façonnée à coup de millions de dollars, s’est accomplie au prix de l’expropriation, du délogement et de l’évacuation des familles pauvres du centre-ville. En 1964, l’un des plus vieux quartiers ouvriers de Montréal, Village-aux-Oies, a été rasé au bulldozer pour faire place à une partie du site de l’Exposition universelle5Voir à ce sujet l’ouvrage de Catherine Charlebois et Paul-André Linteau (dir.), Quartiers disparus. Red Light, Faubourg à m’lasse, Goose Village, Montréal, Cardinal, 2014, p. 174-175, faisant suite à l’exposition «Quartiers disparus».. Le maire Drapeau n’avait pas trouvé mieux que d’effacer les traces visibles de la pauvreté, en anéantissant tout un quartier pour faire place à la construction d’un stade de football, l’Autostade, qui sera lui-même démoli par la suite et remplacé par un vulgaire stationnement anonyme.

La volonté de cacher la ville ouvrière frappera d’autres quartiers, comme le Red Light, le Faubourg à m’lasse et la Petite-Bourgogne, qui passeront tous dans le tordeur de la modernisation de Montréal. La métropole s’érigeait ainsi en monument à la prospérité et à la fonctionnalité économique, rasant au passage les traces matérielles et culturelles de ce peuple né dans et pour la misère.

Montréal emboîtait ainsi le pas à toutes les grandes et moins grandes métropoles de l’Amérique du Nord. La volonté des élites montréalaises de nettoyer la ville des vestiges de l’ère industrielle, de ses lieux de vie jugés vétustes et insalubres, s’est traduite par un «réaménagement moderne du territoire» imposé au détriment des plus démunis. En 1969, quelques années après l’Exposition universelle de Montréal, le romancier mal aimé du Québec Mordecai Richler a commenté sa surprise face à la redécouverte de sa ville natale après un exil de deux décennies à Londres. À son retour, Montréal était recouverte d’un vernis de prospérité recouvrant l’austérité et la saleté des quartiers populaires de son enfance:

Regagnant Montréal dix-neuf ans après, à l’été 1967 (l’été de notre glorieuse Expo), au retour par avion de Londres la démodée via New York la délabrée, je fus frappé par la prospérité de la ville. [...] J’y entrai par des autoroutes à voies superposées qui plongeaient ici, surgissaient là, débouchant sur un îlot de prospérité, un centre-ville hérissé d’immeubles de rapport et d’hôtels, ces derniers si neufs d’aspect qu’on les eût crus sortis de leurs caisses la nuit précédente. La Place Ville-Marie. Le métro. L’île Notre-Dame. Habitat [67]. La Place des Arts. Cette corne d’abondance ne pouvait être la ville où j’avais grandi et que j’avais désertée.

Mordecai Richler cité dans André Lortie, « Montréal 1960, les ressorts d’une réidentification », Strates, no 13, 2007.

Le changement d’horizon spectaculaire de la ville, tel que commenté par Richler, reflétait toute l’ambivalence identitaire du «Québec moderne» en ces années charnières: pendant que l’on rasait les quartiers les plus pauvres, les mouvements de révolte favorables aux gagne-petit subissaient une violente répression. Les plus démunis se voyaient ainsi attaqués sur tous les fronts. 

Avec l’enterrement de la ville ouvrière ou, du moins, de ses marqueurs les plus visibles, c’est la présence physique et culturelle d’un peuple soumis à la domination des élites économiques que l’on souhaitait effacer de l’espace, à défaut de pouvoir l’éliminer complètement. Les belles autoroutes neuves, les tours modernes, les nouveaux appartements au goût du jour agissaient tels des fétiches sur l’esprit public. Ils recouvraient de leur nouveauté clinquante la violence sociale et économique pourtant bien présente dans la société. En contemplant la ville nouvelle, on avait le sentiment qu’au Québec, désormais, tous pouvaient se croire sortis de la cuisse de Jupiter, comme monsieur de Gaspé Beaubien.


Dahlia Namian est sociologue. Elle enseigne à l’École de travail social de l’Université d’Ottawa. Ses travaux de recherche portent sur la pauvreté et l’exclusion.


Pour aller plus loin

La société de provocation, un livre de Dahlia Namian paru chez Lux Éditeur le 2 mars 2023

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