S’imposer dans le débat

Françoise David
credit: Photo: Bernard Brault
Photo: Bernard Brault
Publié le : jeudi 22 septembre 2022
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S’imposer dans le débat

En 2012, Québec solidaire faisait son entrée au débat des chef·fe·s. Un baptême du feu pour Françoise David qui défendait les couleurs du parti à l’époque. 

Propos recueillis par Lisa-Marie Gervais.

Je n’aurais jamais imaginé à quel point le débat des chef·fe·s allait être important pour moi. En 2012, le consortium des médias, formé de Radio-Canada et de Télé-Québec, a accepté que Québec solidaire soit représenté par quelqu’un d’autre qu’Amir—le seul député du parti—car j’étais officiellement porte-parole, ce qui m’a ouvert la porte toute grande à la victoire.

Amir voulait absolument que ce soit moi qui prenne part au débat. Il savait que j’en avais besoin pour être élue. Disons-le: il était un peu inquiet, mais avait tout de même bon espoir que je saurais tirer mon épingle du jeu, même si nous avions des manières bien différentes de nous adresser aux médias. Amir, dans un débat, c’est assez relevé, mettons. Je ressentais une énorme pression, car je savais que ce n’était pas gagné d’avance. J’en ai écouté, des débats des chef·fe·s dans ma vie. C’est tout un show! Un show important pour qui veut remporter une élection.

Le jour du débat a probablement été le plus stressant de ma vie. J’avais une boule dans l’estomac. J’étais incapable de manger. La nervosité a commencé à descendre quand je me suis retrouvée au maquillage. Je savais que je m’étais bien préparée et qu’à ce stade-là, je ne pouvais pas faire mieux. Je me disais: «Fais ton possible, Françoise. Deux millions de personnes regarderont le débat, mais bon, fais juste ton possible...» Et il y a eu une sorte de lâcher-prise qui a fini par s’opérer.

Chaque segment du débat, divisé en quatre thèmes, durait une trentaine de minutes et ça a commencé par l’économie, ce qui n’a jamais été ma grande force, même si j’ai beaucoup appris au fil des ans. Je suis bien meilleure sur les questions sociales. Sans surprise, je ne me suis pas vraiment distinguée. Je me connais, je le sais quand je n’offre pas le meilleur de moi-même. Dans la loge, mon équipe était inquiète. Elle me sentait hésitante et nerveuse.

J’essayais de me trouver une place dans la mêlée. Même si l’animatrice tentait de faire respecter l’équité du temps de parole, je voyais bien que les trois autres chef·fe·s, Jean Charest1Jean Charest a siégé 14 ans à la Chambre des communes, comme député du Parti progressiste- conservateur du Canada. En 1998, il a démissionné pour prendre la tête du PLQ. Il a été élu premier ministre du Québec en 2003, poste qu’il a occupé jusqu’en 2012., Pauline Marois2Élue députée pour la première fois en 1981, Pauline Marois a pris la tête du PQ en 2007. En 2012, elle est devenue la première femme à occuper la fonction de première ministre du Québec. et François Legault3François Legault a d’abord été élu en 1998 au sein du gouvernement péquiste de Lucien Bouchard, avant de démissionner en 2009. Il est revenu en politique deux ans plus tard comme chef de la CAQ et a pris les commandes de l’État en 2018., avaient beaucoup de facilité à s’interrompre et à renchérir. Ils et elle étaient très combattif·ve·s. Je n’ai pas voulu céder au ton acrimonieux des débats.

Plus le temps avançait, plus j’étais à l’aise. Le troisième segment du débat des chef·fe·s portait sur les politiques sociales. À un moment donné, les autres chef·fe·s se sont mis·e·s à s’obstiner

sur le nombre de médecins de famille qu’on avait au Québec, ou qu’on devrait avoir. Au bout de trois ou quatre minutes, j’ai levé la main et je suis intervenue pour les rappeler à l’ordre. (J’ai appris par la suite que mon équipe avait bien ri dans la loge quand elle m’a vue, en bonne élève, demander la parole!) Je ne pouvais pas croire qu’un débat sur la santé allait simplement consister à ce qu’on se questionne sur le nombre de médecins de famille dont on avait besoin. Le système de santé, c’est aussi la prévention! J’ai également rappelé à Jean Charest que depuis l’arrivée des libéraux au pouvoir, la privatisation faisait de plus en plus son chemin dans le système de santé. Je me sentais pleinement dans le débat.

J’ai néanmoins tenu à souligner un beau geste de sa part: l’augmentation du salaire minimum4Entre 2003 et 2012, le gouvernement Charest a augmenté le salaire minimum à dix reprises, le faisant passer de 7,30$ à 9,90$.. Il faut savoir reconnaitre les bons coups de nos adversaires. Je lui ai quand même dit qu’à sa place, je ne fanfaronnerais pas trop sur son bilan anticorruption. J’ai concédé à Pauline Marois que nous partagions certaines choses, comme le désir de souveraineté, tout en défendant la vision de QS. À quoi bon un pays qui ne se préoccupe pas également de justice sociale et d’environnement?

J’ai marqué des points quand François Legault a minimisé l’importance de la souveraineté en laissant sous-entendre qu’elle était loin d’être à l’ordre du jour de l’électorat: «Vous savez, madame David, les gens ne se battent pas dans l’autobus pour avoir un référendum.» Je lui ai répondu du tac au tac, avec humour: «Vous savez, monsieur Legault, je prends beaucoup l’autobus et je peux vous dire qu’il n’y a pas de batailles.» Il n’a pas pu s’empêcher de sourire.

À la fin du débat, quand j’ai quitté le plateau de télévision, j’ai demandé à mon chum si ça s’était bien passé. Il m’a regardé d’un air surpris. Apparemment, j’avais gagné le débat!

Je n’en croyais pas mes oreilles. Dans la loge, tout le monde était debout et criait. Les médias sociaux et les commentateur·trice·s me déclaraient vainqueure. J’étais consciente d’avoir tout donné, je n’aurais pas pu faire mieux compte tenu de mon inexpérience, mais jamais je n’aurais imaginé remporter le débat. J’étais stupéfaite.


Françoise David est née à Montréal. Après avoir travaillé dans les services publics, elle coordonne le Regroupement des centres de femmes du Québec, puis dirige la Fédération des femmes du Québec pendant sept ans. En 2006, elle participe activement à la fondation du parti de gauche Québec solidaire, dont elle sera présidente et porte-parole. Élue à titre de députée de Gouin en 2012, elle quitte la vie politique début 2017.

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