Sept étapes pour humaniser la police

Marie-Claude Élie-Morin
Photo: Gerry Lauzon
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Sept étapes pour humaniser la police

Boucliers, balles de caoutchouc, gaz poivre, pistolets à impulsion électrique et prise en souricière des manifestants : les forces policières occidentales se militarisent à mesure que la grogne contre les restructurations économiques néolibérales augmente, constate la sociologue Lesley J. Wood. Comment faire pour inverser la vapeur et humaniser la police?

Au printemps 2012, l’agente Stéfanie Trudeau (mieux connue sous le surnom Matricule 728) a été blanchie des accusations d’excès de force qui pesaient sur elle, après qu’elle eut poivré des manifestants directement au visage. «J’avais des ordres à respecter [...]. Si c’était à refaire, je referais exactement la même chose », déclarait-elle il y a quelques mois à Tout le monde en parle. Elle résumait ainsi le discours d’une force policière qui n’hésite plus à recourir aux armes non létales pour maitriser la population, perçue comme une menace. Or, cette logique militaire a de quoi inquiéter. Comment pourrait-on se doter de forces policières plus humanistes? Lesley J. Wood, auteure de Mater la meute: la militarisation de la gestion policière des manifestations (Lux éditeur, 2015), nous donne quelques pistes.



Saisir l’occasion de discuter du genre de police que nous voulons

Même s’il est inquiétant de constater à quel point elles se militarisent, on doit reconnaitre que les forces policières occidentales vivent présentement leur propre crise sociale. Les nombreux scandales de brutalité policière aux ÉtatsUnis et l’émergence de la campagne #Blacklivesmatter ont provoqué des conversations importantes sur le profilage racial et l’usage excessif de la force. Plus près de chez nous, les agissements de Matricule 728 et les blessures graves subies par plusieurs manifestants au cours du printemps 2012 ont obligé la police à répondre de ses actes. L’usage accru des pistolets électriques a également fait l’objet de débats très houleux à Toronto, la population ayant été ébranlée par la mort d’Aron Firman, ce jeune Ontarien décédé à la suite d’une altercation avec des agents de police, en 2010.



Repenser l’indépendance absolue des corps de police

L’une des particularités des corps de police nord-américains est qu’ils bénéficient d’une grande indépendance en ce qui concerne l’allocation de budgets pour la formation et l’équipement de travail. Lorsque les décideurs d’un service de police envisagent l’adoption d’une arme controversée, ils sont très influencés, par exemple, par l’opinion d’autres agences qu’ils respectent et admirent, comme la grc ou le fbi, ou des équipes d’élite swat—mais ils ne se demandent pas si l’usage de ces armes est approprié. Les recherches ont démontré que, laissés à eux-mêmes, les corps policiers ont tendance à procéder à une escalade sécuritaire. Il faudrait donc limiter davantage leurs dépenses et remettre en question leurs décisions d’adopter ou non l’usage de certaines armes ou techniques militaires. Les gouvernements municipaux et locaux ont un rôle de chien de garde à jouer, et la participation des citoyens aux débats municipaux est cruciale. De plus, les fabricants d’armes non létales et les «experts en sécurité» exercent un puissant lobby auprès des agences de police occidentales—une influence qui mérite d’être dénoncée.



Mettre fin aux discours déshumanisants de part et d’autre

Depuis les fortes contestations envers l’Organisation mondiale du commerce à Seattle en 1999, les autorités policières de plusieurs villes d’Amérique du Nord profitent des conférences de presse tenues avant chaque manifestation anticipée pour faire savoir que les militants manigancent d’asperger les agents d’urine ou d’acide—et cela, en dépit du fait qu’aucune preuve ou accusation formelle en ce sens n’ait été déposée. En plus de déshumaniser les manifestants, cela justifie l’augmentation des budgets policiers et la militarisation des tactiques. D’un autre côté, plusieurs militants n’hésitent pas à tenir des propos injurieux à l’égard des forces policières, ce qui conforte ces dernières dans leurs préjugés et contribue également à la faillite du dialogue.



Protéger la vie privée des citoyens

Les balles de caoutchouc, les boucliers et le gaz poivre ne sont que la partie visible de la militarisation de la police. Les techniques de renseignement, d’infiltration et de surveillance se développent à la même vitesse, mais dans l’ombre. Opérant selon une logique d’évaluation et de neutralisation de la menace, les forces policières réussissent à justifier l’intrusion dans la vie privée et l’arrestation de militants qui n’ont par ailleurs commis aucun crime. Il est temps de remettre en question ces pratiques.



Envisager une police non armée

Le temps est peut-être venu de discuter de la possibilité de désarmer carrément la police, plutôt que de débattre de la pertinence de dépenser 1,3 million$ pour l’achat de nouveaux pistolets à impulsion électrique, comme c’est le cas à Toronto. Plusieurs pays dans le monde, dont la Grande-Bretagne, l’Irlande, la Norvège, l’Islande et la NouvelleZélande, ont des forces policières non armées—et jouissent pourtant de taux de criminalité très bas.



Responsabiliser les médias

Les forces policières modernes sont devenues expertes dans l’art de formuler des «clips» faciles à communiquer dans les médias, une compétence que les groupes militants, plus protéiformes, n’ont pas encore maitrisée. De plus, lors des grands sommets (comme celui du g20 à Toronto en 2010), la police organise fréquemment des tournages pour inciter les journalistes à parler du périmètre de sécurité et des nouveaux équipements dont elle dispose pour contrer les manifestants. Or, la couverture médiatique d’une police militarisée est très efficace pour décourager la mobilisation sociale



S’attaquer au vrai problème: les inégalités

Il est déplorable que des personnes qui osent revendiquer une société plus juste pour les démunis et un partage plus équitable de la richesse soient fichées, encerclées, poivrées et traitées comme des terroristes. Le conflit apparait toutefois inévitable, car le rôle actuel des policiers est de maintenir le statuquo, même si celui-ci perpétue les inégalités. La lutte pour l’équité s’est toujours butée aux forces de l’ordre : dans les années 1960, les militants antiracisme ont gouté les premiers aux tactiques militaires de la police américaine. Depuis ce temps, beaucoup de progrès ont tout de même été réalisés en matière d’égalité des droits pour les minorités. Mais les mentalités évoluent lentement, et les forces policières doivent périodiquement remettre en question leurs façons de faire. 


Marie-Claude Élie-Morin est journaliste indépendante, scénariste en documentaire et auteure de l’essai La dictature du bonheur (VLB éditeur).

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