Sept manières de faire le bien (mais mieux)

Marie-Claude Élie-Morin
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Sept manières de faire le bien (mais mieux)

Considéré par certains comme l’éthicien le plus important de notre époque et par d’autres comme un dangereux extrémiste, Peter Singer affirme que nous avons tous la responsabilité d’agir pour alléger les souffrances dans le monde. Mais comment faire le bien, le mieux possible?

Professeur émérite en bioéthique à l’Université de Princeton, Peter Singer est un personnage controversé qui n’a pas fini de bouleverser nos idées reçues. Il s’est surtout fait connaitre par ses écrits sur les droits des animaux—La libération animale, publié en 1975, a été le fer de lance du mouvement végétalien. Partisan de l’utilitarisme, il s’intéresse depuis plusieurs années à l’efficacité de nos dons charitables et a contribué, avec d’autres penseurs, à la création d’un nouveau mouvement : l’effective altruism. C’est le sujet de son dernier essai, intitulé The Most Good You Can Do. L’«altruisme efficace» nous demande d’envisager nos actions et nos contributions charitables (en particulier les dons en argent versés à différents organismes humanitaires) de manière raisonnée afin qu’elles aient le plus d’impact possible pour les personnes dans le besoin. En d’autres mots, ce mouvement nous invite à réfléchir avant de donner.

Au vu de la pauvreté extrême, de la souffrance et des maladies évitables dans le monde, Peter Singer affirme que nous avons tous la responsabilité d’agir. Mais comment? Voici quelques-unes de ses idées résumées.



Vivre modestement et faire don de tout revenu superflu

L’un des gestes élémentaires de l’altruiste efficace est d’établir le seuil de qualité de vie au-delà duquel son revenu pourrait être plus utile à ceux qui sont dans le besoin. Un peu de simplicité volontaire, beaucoup de planif ication financière: plusieurs tenants du mouvement arrivent même à vivre plutôt confortablement dans des villes chères comme Boston ou New York. Ils prennent soin de leurs enfants, s’offrent des voyages et mettent de l’argent de côté, tout en faisant don de 10, 30, 50, voire 70 % de leurs revenus. 

Dans les faits, il suffirait que tous les habitants des pays développés donnent 1% de leurs revenus annuels (ce qui équivaudrait à un total de 125 milliards $) pour réduire de moitié la pauvreté dans le monde. À titre comparatif, les ventes d’alcool—aux États-Unis seulement—représentent 116 milliards $ par année.


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Gagner plus d’argent pour en donner davantage 

Les partisans de l’altruisme efficace ne sont pas tous des travailleurs humanitaires en mission au fin fond de l’Afrique. Certains choisissent de travailler en Occident, en informatique ou en finances, puisque ces secteurs offrent un revenu beaucoup plus élevé; il leur est ensuite possible de donner une grande partie de cet argent à des organismes d’aide efficaces. Au final, un individu qui gagne 150 000$ par année et qui en remet la moitié à des œuvres caritatives aura un impact égal ou supérieur à celui de trois individus qui acceptent un poste de travailleur humanitaire à 25 000$ par année.



Faire un choix de carrière intelligent

Ceux qui ne se sentent pas appelés par une carrière en haute finance ou qui n’ont pas envie d’être le prochain Bill Gates devraient plutôt songer à mettre leurs talents au service d’organisations, d’initiatives indépendantes ou d’institutions susceptibles de combattre les inégalités dans le monde. Les employés de la Banque mondiale, par exemple, sont bien placés pour la réformer de l’intérieur et rendre ses programmes plus efficaces. Les chercheurs en médecine peuvent aider à soulager des millions de personnes malades en choisissant bien leur domaine de travail. Les habiles communicateurs peuvent contribuer à faire connaitre des enjeux importants. Chacun devrait se demander comment il peut faire le plus de bien possible dans le monde en fonction de ses intérêts et de ses compétences.



Utiliser sa raison plutôt que (seulement) ses émotions

La Fondation Rêves d’enfants consacre en moyenne 7 500$ à la réalisation du rêve d’un seul enfant malade, que ce soit un voyage, un spectacle ou une rencontre avec une célébrité. Avec la même somme, l’Against Malaria Foundation peut acheter 2 500 moustiquaires qui protègeront plus de 4 500 personnes contre les piqures d’insectes infectés par le virus. Selon les chiffres établis par la Fondation, le même montant pourrait donc ultimement sauver la vie de trois enfants, et même plus. Mais ces enfants et leurs familles vivent loin de nous; nous ne voyons pas leurs visages, contrairement à ceux des jeunes malades de la Fondation Rêves d’enfants. Souvent, nous faisons un choix émotif. Inversement, les altruistes efficaces s’intéressent d’abord à l’impact empirique de leur don—même si cela peut sembler contre-intuitif, au départ, d’appuyer un organisme lointain.



Donner au bon endroit

Quelques figures fondatrices du mouvement de l’altruisme efficace consacrent leurs efforts à évaluer différentes organisations caritatives à travers le monde. Par exemple, le site GiveWell.org, fondé par les analystes financiers Holden Karnofsky et Elie Hassenfeld, effectue une analyse méthodique des retours sur investissement de centaines d’entre elles, et publie annuellement un palmarès des plus «performantes». De manière générale, les altruistes efficaces font des recherches sur les organisations qu’ils envisagent de soutenir, posent des questions sur l’utilisation des fonds et les couts administratifs, et arrêtent leur choix le plus objectivement possible, en fonction des retombées concrètes en bénéfices humains. L’ouverture d’esprit est capitale, car il s’avèrera probablement plus rentable, au final, de soutenir la lutte aux parasites intestinaux au Kenya que le diner de Pâques de la Maison du Père, même si c’est ce que l’on fait depuis dix ans.



Concentrer ses dons

Distribuer 3$ par-ci et 10$ par-là procure un sentiment de satisfaction temporaire à celui qui donne, mais la recherche démontre que les individus qui concentrent leurs dons annuels à un seul endroit ont plus d’impact sur la cause choisie. En outre, les petits dons éparpillés sont souvent annulés par les couts administratifs encourus pour les traiter.



Passer le mot

Imaginez le scénario suivant: vous voyez une petite fille en train de se noyer dans un lac. Si vous plongez dans l’eau pour la sauver, vous allez ruiner votre paire de chaussures chères. Mais vous y allez quand même, n’est-ce pas? Une vie humaine vaut plus qu’une paire de chaussures. Or, dans le monde, 17 000 enfants meurent quotidiennement des suites de maladies que nous pourrions prévenir, comme la malaria, la diarrhée, la rougeole et la pneumonie. «En quoi ces enfants sont-ils différents de la petite fille dans le lac?», demandent les altruistes efficaces, nous forçant à nous interroger sur nos choix et à réévaluer l’impact de nos contributions philanthropiques. C’est à force de discussions sur les meilleures façons d’agir éthiquement que nous arriverons—peut-être—à envisager l’éradication de la pauvreté comme une possibilité, et non plus comme une idée farfelue. 


Marie-Claude Élie-Morin est journaliste indépendante, scénariste en documentaire et auteure de l’essai La dictature du bonheur (VLB éditeur).

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