Si le vent est bon

Samuel Mercier
 credit: Photo: Guillaume D. Cyr
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Le reportage

Si le vent est bon

L’anguille n’est peut-être pas le poisson le plus attachant, mais sa pêche se pratique depuis des millénaires au Québec. Cette activité est cependant gravement menacée, même si une poignée de pêcheurs dévoués tentent de perpétuer la tradition. Nous sommes allés à la pêche avec eux.

Considéré dans ce texte

La pêche à l’anguille. Sigmund Freud et les gonades. La colonisation glorieuse de la Nouvelle-France. Une ouverture sur les autochtones pour ne plus reparler d’eux par la suite. Les distributeurs à eau. Aristote et les Entrailles de la Terre.

La route qui descendait vers le quai de Rivière-Ouelle a abrubtement dévoilé le fleuve Saint-Laurent, sa lumière toujours changeante et les montagnes de Charlevoix au loin. Le froid de l’automne ou le matin donnait une teinte jaune aux rayons qui perçaient les nuages, et il y avait quelque chose d’austère dans le bruit des vagues. Les poteaux de la pêche à l’anguille étaient décorés d’étranges drapeaux de plastique, de joncs et de varechs accrochés là par le courant et les marées. Au loin, on pouvait entendre les voiliers d’oies qui s’envolaient vers les terres où les chasseurs les attendaient.

Pour aller chercher le contenu de ses boites à anguilles les plus éloignées, le pêcheur Simon Beaulieu devait marcher dans l’eau glacée jusqu’à la taille. Il a ouvert la première boite. À travers le varech, j’ai aperçu trois pauvres anguilles qui se tortillaient au fond. Pas grand-chose de plus dans les autres pièges.

Du côté de Rémi Hudon, un autre pêcheur, on m’a aussi ouvert la première boite. À l’intérieur: un sac de chips, un poulamon, deux anguilles. Pour la pêche miraculeuse, il faudrait repasser.

«Pourquoi se donner tant de mal pour si peu?», ai-je demandé plus tard à Rémi. «Y a pas de question à se poser. Il s’est toujours fait de la pêche, il va s’en faire encore. C’est comme une suite logique, qui coule. C’est particulier, la pêche. T’as tout le temps espoir.»

L’anguille n’est pas un poisson qui attire la sympathie. Ma grand-mère me racontait souvent les peurs que causait cette espèce de serpent visqueux, quasi immortel selon plusieurs, et qui était autrefois le mets désigné du Carême. On imagine aisément les jeunes filles de l’époque s’enfuir devant ce long machin gluant tentant de se tortiller hors de sa boite, et faire la moue par la suite en le voyant bouilli dans leur assiette.

Aujourd’hui, il ne reste plus grand-chose de cette peur atavique pour la simple raison que, depuis des décennies, l’anguille a disparu de la table des Québécois. Au-delà des habitudes changeantes de consommation et du délaissement de certains plats traditionnels, cette baisse de popularité n’est certainement pas étrangère au fait que les stocks représentent aujourd’hui une fraction de leurs niveaux historiques1Malgré sa popularité de jadis, l’anguille est aujourd’hui un poisson méconnu au point que plusieurs la confondent avec l’anguille électrique, qui n’existe pas au Québec. En fait, l’anguille électrique n’est même pas du genre anguilla, et vit dans les bassins de l’Amazone et de l’Orénoque. Un lieu d’origine qui.

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    Rémi Hudon dans une de ses boites à anguilles.
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Durant les années 1980 et 1990, c’est presque 99% des anguilles pêchées au Québec qui étaient exportées vers l’Asie. Aujourd’hui, la ressource est si mal en point que les acheteurs étrangers se sont tournés vers d’autres sources d’approvisionnement, et que les quelques poissons encore pêchés sont principalement vendus aux Asiatiques de Toronto. L’anguille québécoise n’a cependant pas toujours fini ses jours au sommet d’un nigiri. C’est même à grandes bouchées d’anguille que s’est bâtie la Nouvelle-France.

Il est encore possible de voir l’importance passée de ce qu’on a appelé «la manne de l’habitant» dans l’organisation des terres près du Saint-Laurent, où chaque propriétaire avait un accès au fleuve afin de pouvoir pêcher l’anguille. Mais cette «manne inconcevable qui se trouvait à toutes les portes, qui ne coutait qu’à prendre et qui apportait avec [elle] tout son assaisonnement», pour reprendre l’expression d’un missionnaire, ne servait pas qu’aux premiers colons. Depuis des millénaires, les autochtones se rendaient aux abords du Saint-Laurent pour y tendre leurs pêches. On confectionnait d’ailleurs la babiche qui servait à tresser les raquettes à partir des peaux d’anguilles. Il est ainsi possible de dire que c’est à dos d’anguille que les premiers colons ont exploré les étendues enneigées de la Nouvelle-France.

Les autochtones attrapaient ces poissons à l’aide de fascines plantées dans la vase, perpendiculairement au littoral, de manière à créer une sorte d’entonnoir dans lequel ils s’engouffraient à marée haute, pour être ensuite entrainés dans une boite ou une cage par le courant de la marée baissante. Ces fascines de bois tressé ont aujourd’hui été remplacées par des filets, et on ne prend plus d’anguilles à rompre les pièges, mais la technique de pêche demeure essentiellement la même. Ceux qui ont déjà visité le Bas-Saint-Laurent ont peut-être vu ces perches de bois qui s’avancent comme des bras tendus vers le large dans les mers d’automne. Quand j’étais petit, il était encore possible de rencontrer plusieurs dizaines de ces pêches le long du Saint-Laurent. Il n’en reste plus qu’une douzaine.


Les règles de l’engagement

On imagine souvent les biologistes comme on les voit dans les documentaires animaliers, en train de tirer une fléchette anesthésiante à un tigre ou de plonger au fond des mers avec Jacques-Yves Cousteau. Pourtant, le bureau de Guy Verreault, biologiste au ministère des Ressources naturelles (mrn), ressemblait à celui de n’importe quel autre fonctionnaire, avec des murs d’isoloirs, une machine à café, un distributeur à eau et ses cônes en carton ciré. Seules quelques photos de pêche à l’anguille trahissaient sa spécialisation.

Le briefing a été plutôt simple: j’avais deux règles à respecter. La première était de ne pas arriver en retard à un rendez-vous avec un pêcheur (plusieurs d’entre eux sont des agriculteurs et doivent s’occuper de leurs animaux; ils n’ont donc pas une seconde à perdre, surtout lorsque les heures de marée basse coïncident avec la traite). La deuxième était de ne jamais révéler le nombre d’anguilles attrapées par un pêcheur à l’un de ses collègues, quoi qu’il advienne. «Ils vont te le demander, tu vas voir», m’a prévenu Guy Verreault.

Si le commun des mortels connait peu de choses sur l’anguille, les scientifiques n’en savent pas beaucoup plus. Par exemple, personne ne peut dire encore exactement comment elle se reproduit. Ce n’est qu’en 1922 que des biologistes ont pu déterminer que les petites anguilles européennes (anguilla anguilla) et américaines (anguilla rostrata) naissaient dans la mer des Sargasses, située dans l’Atlantique, au sud-est des Bermudes2Un lieu d’origine qui contribue certainement au mystère entourant l’anguille.. Avec une superficie deux fois grande comme celle du Québec, cette «mer», créée par la confluence de plusieurs courants océaniques, reste cependant un territoire imprécis.

Le mythe ne date pas d’hier. Aristote, dans son Histoire des animaux, prétendait par exemple que «les anguilles viennent de ce qu’on appelle les Entrailles de la Terre, qui se forment spontanément dans la vase et dans la terre humide. [...] Ces prétendues Entrailles de la Terre se trouvent dans la mer et dans les eaux douces, aux lieux où se produisent de grandes pourritures». De son côté, le jeune Sigmund Freud, alors qu’il fréquentait l’Université de Trieste, a consacré ses premiers travaux au sexe des anguilles, fouillant désespérément les entrailles des poissons pour y trouver les gonades mâles. Ces années infructueuses passées avec «les mains tachées du sang blanc et rouge des animaux marins, les yeux pleins de brillants monceaux de cellules qui [le] hant[aient] jusque dans [ses] rêves», pour reprendre le propos d’une de ses lettres, le pousseront sans doute à se tourner vers des gonades plus humaines.

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    La vieille cabane de pêche des Hudon a survécu aux glaces et aux grandes marées qui menacent le remblai sur lequel elle est posée.
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    La pêche est presque toujours passée de génération en génération.
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Les recherches sur le sexe des anguilles ne sont pas aujourd’hui beaucoup plus avancées, la presque totalité des poissons qui se retrouvent dans les cours d’eau d’Amérique et d’Europe étant des femelles. Guy Verreault, pourtant un spécialiste de l’anguille américaine, n’a été en mesure d’observer que deux mâles durant toute sa carrière. Inutile de dire que leur mode de vie est encore mystérieux.

Les biologistes savent cependant que les anguilla rostrata femelles qui fréquentent les cours d’eau québécois arrivent ici alors qu’elles sont encore sous la forme de petites civelles transparentes. Elles prennent par la suite une forme dite «jaune», qu’elles garderont durant plusieurs années, -vivant en moyenne de 15 à 30 ans en eau douce. Arrivées à maturité, elles deviennent des anguilles argentées (c’est leur ventre qui prend cette couleur) et entreprennent la grande migration qui les mènera jusqu’à l’espace imprécis de la mer des Sargasses—peut-être les véritables Entrailles de la Terre—, où on imagine qu’une rencontre nuptiale se fait avec les mâles, plus petits et plus secrets encore.

L’anguille retourne également dans la mer des Sargasses pour y mourir. Déjà, quand elle quitte les lacs et les rivières du Québec, elle ne se nourrit plus, gardant avec elle ses réserves de graisse (20% de sa masse corporelle, qui lui donnent peut-être «tout son assaisonnement»), et elle se laisse porter vers le large au gré des courants. C’est durant ce passage que les pêcheurs du Kamouraska la prennent dans leurs pièges.


Une camionnette couleur d’oie

Pour la tournée des pêches, qui se faisait dans une camionnette blanche du MRN, j’étais accompagné des biologistes Guy Verreault, Johanne Dussureault et Daniel Poirier.

Ce dernier était venu du bureau du MRN à Baie-Comeau pour améliorer ses connaissances, parce que l’anguille migre peut-être aussi dans les cours d’eau de la Côte-Nord. «En fait, m’a-t-il expliqué, notre territoire est tellement vaste qu’on ne sait à peu près pas ce qu’il y a dans nos cours d’eau.» Cette absence de données scientifiques peut paraitre anodine, mais il y a sans doute matière à s’inquiéter, puisque c’est justement sur la Côte-Nord que se développent de grands projets hydroélectriques, comme celui de la Romaine.

Il est difficile d’identifier une cause unique pour expliquer la diminution des populations d’anguilles dans le Saint-Laurent. Les changements climatiques, en modifiant les courants océaniques, ont peut-être leur rôle à jouer, la pollution du fleuve et de ses affluents également.

Une chose est certaine, les barrages ont un impact, m’a expliqué Guy Verreault. Le fleuve à lui seul est bloqué à plusieurs endroits par des ouvrages comme Moses-Saunders, Beauharnois et Pointe-des-Cascades, mais les affluents du Saint-Laurent sont aussi entravés par 5 260 de ces constructions humaines. Lorsqu’ils sont infranchissables, ces barrages bloquent la montée des poissons vers leurs sites naturels d’engraissement. Mais l’anguille est un poisson agile, capable de contourner des obstacles que les saumons ne franchissent pas, parfois même en rampant sur le sol sur plusieurs mètres.

Lorsqu’ils ne sont pas infranchissables, les barrages munis de turbines deviennent des pièges mortels pour les poissons. Alors que quelques espèces peuvent survivre à la descente, le corps allongé de l’anguille lui laisse assez peu de chances de s’en tirer en un morceau. Les compagnies d’électricité comme Hydro-Québec et Ontario Power Generation ont beau installer des passes migratoires à coups de millions de dollars, la technologie ne permet pas encore de s’assurer que le poisson emprunte le bon trajet à la descente.


Apprendre à courir

La camionnette blanche s’est arrêtée dans la cour de la ferme laitière de Georges-Henri Lizotte et de son fils Pierre. La casquette Eprinex vissée sur son crâne laissait voir des cheveux blancs, mais Georges-Henri est de ceux qui ont toujours travaillé de leurs mains et contre lesquels la plupart des journalistes perdraient au tir au poignet. «Si c’était pas de l’ouvrage, je vivrais vieux», nous a-t-il dit dans un flot nerveux de blagues.

La famille Lizotte pêche l’anguille depuis presque toujours. C’est sur son terrain, situé sur une pointe à l’embouchure de la rivière, que les habitants de Rivière-Ouelle se sont défendus avec succès contre les Anglais, qui voulaient bruler le village en 1759. C’est aussi sur ce terrain que se pratiquait une grande pêche au béluga, au début du 20e siècle.

Les biologistes se sont approchés des bacs où les anguilles étaient gardées vivantes en attendant l’acheteur qui viendrait les chercher. Leur tâche était de trouver les poissons marqués par des émetteurs pit (Passive Inductive Transponders) pour divers projets de recherche. Johanne Dussureault est la biologiste qui rencontre les pêcheurs la plupart du temps pour ce faire, et elle entretient avec eux une certaine complicité. Les cheveux blonds cendrés et les yeux bleus, habillée en vêtements de sport, elle était le genre de fille que l’on s’attend à croiser au sommet d’un mont des Chic-Chocs.

Elle m’avait montré auparavant comment on anesthésie les anguilles—pour les disséquer ou pour leur implanter des émetteurs—dans une poubelle de plastique remplie d’une solution d’éthanol et de clous de girofle. Cette expérience m’avait permis de comprendre à quel point le mythe de l’anguille immortelle était fondé. Entre autres parce que les anguilles mettaient plusieurs minutes à s’endormir dans la solution à l’odeur collante, quelque part entre le médicament contre le rhume et le lendemain de veille. Même une fois mort et disséqué, le poisson continuait à remuer, rendant la tâche difficile aux techniciens de laboratoire.

Il est difficile d’identifier une cause unique pour expliquer la diminution des populations d’anguilles dans le Saint-Laurent. Les changements climatiques, la pollution et les barrages hydroélectriques ont sans doute leur part de responsabilité.

Johanne Dussureault a plongé un détecteur dans l’eau où flottait l’écume visqueuse des anguilles. Les poissons ne sont pas faciles à manipuler à cause du mucus qui les recouvre et de leur force impressionnante. Il faut avoir la main habituée pour ne pas les laisser s’échapper lorsqu’ils se tortillent. Il n’y avait cependant pas beaucoup d’anguilles dans les bacs de Georges-Henri Lizotte, puisque la pêche n’avait pas encore commencé à «débourrer». En effet, l’essentiel des prises d’une année de pêche peut se faire en l’espace de quelques jours—d’où le «débourrage»—alors que les poissons descendent le Saint-Laurent en groupe.

Pendant que les biologistes triaient les poissons, Georges---Henri m’a expliqué que la vente des anguilles dépendait d’un seul acheteur de Saint-Hyacinthe, qui déterminait en quelque sorte les prix. «C’est de notre faute. Il aurait fallu garder nos marchés locaux.»

Au cours des années 1960-1970, la montée des prix sur les marchés asiatiques a en effet attiré plusieurs nouveaux pêcheurs qui, plutôt que de se concentrer sur la vente locale, préféraient vendre toute la marchandise d’un seul coup et l’envoyer par avion de l’autre côté du Pacifique. La pêche à l’anguille était encore la deuxième en importance au Québec, après la morue. Mais à partir des années 1980, la dégringolade des stocks a été telle que la plupart des acheteurs se sont désintéressés des quelques prises encore récoltées.

Dans les années 1980, c’est près de 400 tonnes d’anguilles qui étaient prises chaque année. Désormais, il s’en prend autour de 30. Devant l’hécatombe, le mrn a lancé en 2009 un programme de rachat massif des permis, qui a contribué à diminuer significativement le nombre de pêcheurs. Étant donné le petit nombre de poissons pêchés, la plupart des pêcheurs n’ont pas hésité à prendre l’argent et à jeter l’éponge. Ceux qui restent sont souvent les plus dévoués, d’autant plus qu’à environ 10$ le kilo, les revenus compensent assez mal les couts d’entretien et la charge de travail considérable que cela demande.

Le milieu de la pêche à l’anguille est petit, et la plupart des pêcheurs entretiennent de bonnes relations entre eux. Par contre, il existe encore un tabou entourant le nombre de prises. Cette réticence vient peut-être de la compétition datant du temps où les battures étaient constellées de pêches à l’anguille et où certains n’hésitaient pas à déplacer leurs poteaux pour améliorer leurs chances de prendre (cette pratique a depuis été interdite). Comme me l’a expliqué plus tard Simon Beaulieu, neveu de Georges-Henri Lizotte et nouveau président de l’Association des pêcheurs d’anguille du Québec, c’est entre autres choses ce tabou du nombre qui a empêché les pêcheurs de s’allier pour former, par exemple, une coopérative qui aurait pu leur permettre de mieux contrôler les prix et la mise sur le marché du produit.

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    La pêche de Rémi Hudon est plantée stratégiquement à la sortie d'une baie pour profiter du courant de la marée.
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    La camionnette des Hudon parcourt depuis longtemps le chemin qui mène de la ferme au quai.
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Au-delà des barrages, un autre facteur sans doute majeur (mais pas encore suffisamment documenté) de la disparition de l’anguille du Saint-Laurent est la pêche commerciale à la civelle qui se pratique dans les Maritimes. Des pêcheurs—mais surtout des vendeurs—y font fortune en exportant ces petites civelles vivantes, qui sont envoyées par avion à des acheteurs coréens et revendues ensuite au Japon ou en Chine; les normes environnementales y sont moins strictes et permettent de faire grandir à moindre cout en aquaculture des anguilles qui finiront dans les restaurant de Tokyo. En 2011, le prix du kilo de civelles vivantes a atteint des sommets, autour de 2 millions de yens (près de 24 000$) sur les marchés asiatiques—soit plus de 2 000 fois ce que les pêcheurs du Kamouraska peuvent tirer de leurs anguilles adultes.

Guy Verreault m’avait dit la veille que la pêche commençait à fonctionner pour certains, et Simon Beaulieu avait espoir de commencer à prendre enfin: «Le vent a été bon hier3À ce sujet, il est bon de noter que chaque pêcheur a sa théorie sur les meilleures conditions pour la pêche à l’anguille. Une chose est certaine, le moment idéal se situe quelque part dans la transition: le vent doit tenir un moment puis lâcher, ou être calme au départ et devenir plus fort ensuite. Mais le temps calme est la pire des choses pour un pêcheur d’anguilles. Sauf une fois, me raconte-t-on, où le grand-père de Rémi Hudon aurait fait une pêche miraculeuse autour des années 1930, sans aucun vent, parce que les bélugas auraient poussé le poisson vers la pêche..» Je me demandais si les boites seraient remplies d’anguilles. Les heures de pêche coïncident avec les marées basses, et j’avais dû partir de Rivière-du-Loup vers 5h du matin pour arriver à l’heure. Quand la marée baisse au milieu de la nuit, les pêcheurs doivent s’y rendre tout de même. Ce n’était que le début du mois d’octobre et j’avais trouvé la voiture couverte de neige en me levant.

Simon Beaulieu est un des plus jeunes pêcheurs et n’a jamais songé à vendre le permis quand le MRN a lancé son programme de rachat. «C’est le feeling de jamais savoir ce que tu prends, m’a-t-il expliqué. Ces temps-ci, je sors dehors, et je me dis le vent est de ce bord-ci, le vent est de ce bord-là, il va y en avoir.» La première fois que je l’ai rencontré, ce grand agriculteur s’était précipité à l’intérieur en courant pour me montrer ses produits. Avec sa femme Josée et son voisin Rémi Hudon (un éleveur de chèvres, lui aussi pêcheur d’anguilles), ils ont ouvert en 2010 Les Trésors du fleuve, une compagnie qui fait de l’anguille fumée. Pour l’instant, la distribution des produits dans les marchés locaux repose entièrement sur eux.

Avant de partir de Rivière-Ouelle, je suis retourné voir une dernière fois Georges-Henri Lizotte. Il savait que le matin j’étais allé pêcher avec Simon Beaulieu et Rémi Hudon, et il m’a demandé, quand je suis entré chez lui: «Ils en ont pris beaucoup?» J’ai pensé à Guy Verreault et j’ai répondu: «Ils en ont pris», avant d’enchainer avec une question. «Les premières fois où je suis allé à la pêche, m’a-t-il répondu, je devais avoir cinq ou six ans. Mais j’ai commencé à aider mon père vers 10-12 ans. On avait un fanal au kérosène, on appelait ça de l’“huile de charbon”, dans le temps. Quand il ventait, le globe devenait tout noir. Je te dis qu’on s’est pratiqué la vue! Bien des gens me demandent pourquoi je cours tout le temps: quand on allait à la pêche à pied, j’avais peur de la noirceur, alors je suivais mon père en courant. Ça fait que j’ai couru toute ma vie.»


Le mausolée

Parmi les vieux pêcheurs, Gertrude Madore est une sorte de légende vivante. Le Site d’interprétation de l’anguille de Kamouraska, dont elle s’occupe, n’est pas une destination touristique au sens classique du terme. En fait, il n’y aurait probablement rien à y voir si ce n’était de Gertrude Madore, qui tient les lieux depuis la fin des années 1980. Le concept est assez simple: pour cinq dollars, madame Madore raconte ses histoires de pêche et vous fait visiter sa collection. Il faut dire qu’elle serait aussi la première femme à avoir obtenu un permis de pêche du gouvernement, en 1976, même si elle a depuis laissé les anguilles à son mari pour s’occuper de son Site d’interprétation.

La porte d’entrée s’ouvrait sur un phoque empaillé placé à côté d’une anguille naturalisée «de 12 livres», deux ennemis rapprochés ici pour les besoins de la cause. Après avoir regardé les maquettes et les carcasses empaillées des autres animaux retrouvés dans les pièges (un raton laveur, un cormoran, un goéland), je me suis rapidement rendu compte que la collection la plus imposante était celle des souvenirs laissés là par les touristes. Il y avait un paquet de Gauloises blondes, une carte France Télécom... Une photo nous montrait Paul Piché, passé en 1993. Une coupure de presse du début des années 2000 évoquait le tournage de Thalassa, l’émission de France 3.

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    Certains des pièges à anguilles de Simon Beaulieu restent inaccessibles durant plusieurs marées.
    Photo: Guillaume D. Cyr

Madame Madore nous a parlé des phoques, d’Hydro-Québec, de la pêche qui n’était plus ce qu’elle avait été. Faute de poissons, elle devenait elle-même un peu le sujet du musée. Tandis qu’elle me montrait la fin de l’anguille et son mausolée, je ne pouvais m’empêcher de penser à tout ce qui était là et qui guettait, des barrages jusqu’au manque de relève, en passant par les vendeurs de civelles et le marché local presque inexistant.

Pourtant, je savais qu’en amont les poissons étaient encore en train de descendre et que, si le vent était bon, ils se prendraient dans les pêches de Rémi et de Simon. Le monde avait changé mais il y avait encore quelques anguilles qui entreprendraient le long et périlleux voyage jusqu’aux Bermudes. Peut-être seraient-elles un jour comptées jusqu’à la dernière. Pour l’instant, les filets étaient là, tendus, à attendre comme ils l’avaient toujours fait. 


Samuel Mercier est étudiant au doctorat en études littéraires à l’UQAM. Il se spécialise en littérature angloquébécoise et en histoire de la critique littéraire québécoise. Il a également été chargé de cours à l’Université de Montréal. Il a entre autres publié des articles dans Quartier Libre, Spirale, Lettres québécoises et Cassandre/Horschamp.

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