Un millepatte avec elle

Publié le :
Fiction

Un millepatte avec elle

J’ai compris, en voyant The Human Centipede, que j'étais toujours amoureux de M.

Le film raconte l'étonnante histoire d'un savant allemand à la folle ambition: celle de créer le premier millepatte humain. (Et pourquoi pas. L'important, c'est d'avoir des projets.) Je résume: trois jeunes sont kidnappés, puis édentés, ce qui constitue en soi une jolie attention lorsqu'on connait la suite. La bouche du second est ensuite cousue à l'anus du premier. Et comme si ce n'était pas assez, le second, déjà mal pris, se fait coudre la bouche du troisième à son anus à lui. Je vous épargne les détails, mais vous voyez le topo (au potentiel scato inégalé, véritable jackpot scatologique diront certains). Nos trois comparses—nos inséparables, appelons-les ainsi—se retrouvent donc unis par un seul et même tube digestif. Et ils se promènent dorénavant à quatre pattes, c'est plus pratique. Quatre pattes fois trois, cela fait douze pattes. Douze pattes, un tube digestif, cela se rapproche assez de l'idée que l'on se fait généralement d'un millepatte. (Je vous rappelle que les millepattes ont assez rarement mille pattes.) Et comme si tout cela ne suffisait pas, le film en rajoute en nous montrant les sévices de tous ordres que le savant—le terme «savant fou» s'impose ici—inflige à son millepatte domestique. Ma foi, voilà du cinéma qui ne fait pas dans la retenue.

Je l'avoue sans gêne, ce film m'a plongé dans une douce rêverie. Je me suis vu, édenté mais souriant, aux côtés de M., dans la cave humide et froide du docteur Heiter. (C'est le nom du savant. J'attire votre attention sur l'homonymie Heiter/hater qui rend bien compte de toute la finesse de l'œuvre.) Et j'ai pensé: je crois que j'accepterais de devenir un millepatte avec elle. Si j'avais à devenir un millepatte, un jour, c'est avec elle que je tenterais l'expérience. Nous formerions, je l'affirme, un millepatte tout à fait respectable. Nous aurions nos moins bons jours, bien sûr—les âpretés du quotidien sont ce qu'elles sont—, mais nous aurions aussi beaucoup de bons moments.

Qu'on me comprenne bien: devenir un millepatte ne fait pas partie de mes ambitions personnelles, cela n'a jamais fait partie de mes objectifs de vie. On me donne le choix, comme ça, à brule-pourpoint entre a) devenir un millepatte et b) rester moi-même, je choisis b) rester moi-même. Mais je vous rappelle que nous sommes ici en situation de rêverie. Tout ce que j'affirme, c'est qu'il y aurait, de ma part, dans une telle situation, une certaine acceptation du supplice imposé. Une acceptation inquiète, certes, mais véritable. Une acceptation presque sereine, finalement, à la limite enthousiaste, du genre: «Vous pensiez me terroriser, Docteur Heiter, eh bien c'est raté. Votre petite expérience ne pouvait tomber plus à point. Ce sera un honneur, Docteur Heiter, d'unir mon corps nu et tremblant à celui, délicieux, de M. Car je réalise une chose aujourd'hui: j'ai passé ma vie à n'être qu'un demi-millepatte. Demain, je me réveillerai, endolori certes, mais entier.»

J'exagère, évidemment. On peut difficilement être édenté et aussi percutant. Vous vous dites à mon sujet: ce type est un pervers. Je vous réponds: pas du tout. Il m'est arrivé à l'occasion, dans mes rapports interpersonnels, de fricoter du côté de l'analité, si vous voyez ce que je veux dire. Un doigt a bien le droit de s'égarer une fois de temps en temps, ce sont des choses qui arrivent. À ce sujet, d'ailleurs, aucune plainte ne m'a jamais été adressée. Mais au-delà de ces quelques petites indiscrétions essentiellement «digitales», rien, je vous assure. Je suis vieux jeu, que voulez-vous. Sur l'échelle de l'audace sexuelle, à mon plus fringant, je suis un trois (sur dix). Non, vraiment, rassurez-vous: cette rêverie n'est pas un fantasme sexuel. Elle est un fantasme amoureux. C'est différent.

Mais avant d'aborder la question épineuse des sentiments, une question technique—mais tout aussi délicate—se pose cependant: est-il préférable, dans une telle situation, de se faire coudre ou d'être cousu? Certains seraient tentés de dire: cela dépend des gouts. Je crois qu'il y a du vrai dans cet argument. Il y a des types de personnalité plus fonceurs, des gens qui ont besoin de prendre les devants. D'autres sont plus timorés et préfèrent jouer les seconds violons, c'est dans leur nature. Selon cet argument—que j'appellerais l'«argument des gouts»—, l'avant-train du millepatte serait, dans l'idéal, constitué du dominant et l'arrière-train, du dominé. La force de l'argument réside dans sa simplicité. Mais l'argument comporte une faiblesse importante, à savoir qu'on peut très bien être dominé et ne pas avoir envie d'avaler les excréments de l'autre pour le restant de ses jours.

Publicité

Il existe un meilleur argument, moins immédiat, plus complexe, que j'appellerais l'«argument du perdant». J'hésite à prendre ma relation avec M. comme exemple par souci de confidentialité. Je resterai donc évasif sur les raisons et détails de notre rupture, mais je peux vous dire ceci: M. ne m'aimait pas. Or, je l'aimais—je l'aime toujours—passionnément. L'équation, essentiellement binaire, est simple dans ce cas: elle a gagné, j'ai perdu. Elle mérite donc, au sein du millepatte, une position moins contraignante, plus ouverte sur le monde, que la mienne. Quand on veut refaire sa vie, rencontrer quelqu'un d'autre, possiblement se marier et avoir des enfants, il est préférable de ne pas avoir la vue obstruée par le cul de l'amant qu'on a laissé un an auparavant. Cela me semble une évidence. Avoir la bouche libre d'offrir des baisers, c'est aussi un avantage lorsqu'on espère tomber amoureuse. Autre intérêt à occuper l'avant-train d'un millepatte: la possibilité, non négligeable, de cacher son arrière-train gênant à l'aide d'une jolie robe, par exemple, un peu à la façon de ces bourgeoises du 19e siècle dont les corsets, puissants, contrastaient avec les crinolines à baleines métalliques, impressionnantes d'ampleur. C'est bien connu, une femme sait toujours mettre en valeur ses attributs et cacher ses défauts. (Vous aurez compris que le défaut, ici, c'est moi.)

Je vous entends protester et me dire qu'un retour aux modes passées, cela témoigne d'un manque de considération pour M. qui a toujours aimé s'habiller au gout du jour. Je suis d'accord et je crois qu'il serait tout à fait possible d'imaginer des tenues plus modernes. Il existe, après tout, d'intéressants précédents en la matière. Je pense à ces caniches qu'on n'hésite pas à habiller, l'hiver venu, de petits manteaux à quatre manches qui n'ont rien à envier aux toilettes qu'on voit parfois dans les vitrines des grands magasins. C'est la preuve qu'il existe des couturières chevronnées qui donnent dans la mode adaptée. Il y a un marché pour ça. M. aurait ainsi le loisir de rester coquette et de suivre les tendances.

Et voilà que je me retrouve face à un paradoxe. Occuper l'arrière-train du millepatte et donner à M. la possibilité de refaire sa vie, c'est une chose. J'ai toujours été généreux et compréhensif de nature. Mais cette générosité ne va-t-elle pas à l'encontre de la finalité espérée du projet? Je ne vous raconterai pas d'histoires, mon «acceptation enthousiaste» de tout à l'heure s'accompagnait d'un espoir: celui de passer du temps avec M. Aller au cinéma, manger au restaurant, c'est bien, mais c'est le luxe des amoureux. Il faut parfois imaginer des nouvelles façons de provoquer les rapprochements. (Partager un tube digestif dans l'espoir de provoquer un rapprochement, je suppose que, dans les magazines, cela ne figure pas au haut de la liste des «façons de se rapprocher de quelqu'un». Mais bon. On ne peut pas toujours avoir les premiers choix.)

Avec cette question du rapprochement, je touche un thème central. Mon allégorie prend tout son sens et, rassurés, vous vous dites: oui, c'est grossier tout ça, adolescent, mais il y a une poésie, un souffle, des sentiments. À propos des sentiments—j'y viens, enfin—, je vous dirai une chose: on pense toujours avoir eu sa leçon, on se dit qu'on a donné, qu'on ne se fera plus prendre au jeu, puis on se retrouve, un an plus tard, dans une cave humide, la bouche cousue à l'anus de celle qu'on aime et on se dit: c'est reparti. On se rappelle que c'est perdu d'avance, bien sûr, puisqu'on a perdu la première fois et qu'on sait très bien qu'en amour il n'y a pas de deuxième chance, mais on espère, tout de même. Un espoir désespéré reste un espoir.

Cette expérience de millepatte serait très certainement pour moi l'opportunité de me montrer sous un nouveau jour. On met rapidement les gens dans des cases. On se dit: il est comme ça, elle est comme ça. On tombe dans une routine, on se nourrit de certitudes, on ne cherche plus. Et puis un jour, on est kidnappé, on se fait arracher les dents, on ne sait pas où tout ça nous mènera, mais on constate un changement de perspective. Et on pense: cette fois, elle n'aura pas le choix de m'envisager d'une autre façon. Et «tout redevient possible», pour reprendre un mauvais slogan.

Je me ferais discret dans les premiers jours suivant l'opération (dans les limites du possible évidemment). Je laisserais notre rapprochement physique faire son effet et je me garderais d'espérer un rapprochement émotif aussi immédiat. Autrement dit, il y aurait une «période d'adaptation». Certains chocs ne s'absorbent pas en criant ciseaux, il faut respecter le rythme des choses. Je suppose qu'il y aurait aussi certains deuils à faire, cela ne se précipite pas. Il nous faudrait accepter—je parle pour moi aussi—cette réduction soudaine du champ des possibles. Devenir un millepatte avec quelqu'un, cela fait partie des grands bouleversements qu'on peut vivre dans une vie (je pense aussi au divorce, ou à l'achat d'une maison). Un tel passage s'accompagne généralement d'un facteur stress qu'il ne faut pas minimiser. Je m'armerais de patience. Je serais là, présent, peu loquace, forcément, mais à l'écoute. (Moi qui ai tendance à tout verbaliser, ce ne serait plus une option. C'est ce qu'on appelle de l'ironie.)

Nous ne serions pas seuls dans notre aventure, il faudrait bien sûr composer avec la présence inquiétante du docteur Heiter. Mais notre tortionnaire deviendrait rapidement mon allié, tant ses travers renverraient forcément M. à mes qualités.

Cruauté/douceur, menace/réconfort, intransigeance maniaque/écoute inconditionnelle: toutes ces oppositions fonctionneraient à mon avantage. Autrement dit, le docteur Heiter serait pour moi un formidable «comparatif». Dans un contexte de restriction de l'offre, il y a nécessairement restructuration de la demande, c'est là un principe économique éprouvé depuis Adam Smith et sa Richesse des nations. Et si de telles considérations économétriques vous effraient—on n'a pas tous le même degré d'érudition—, reportez-vous simplement à l'adage bien connu: «Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois».

Cette nouvelle «réalité économique» m'amènerait, je le crois, à ne pas faire les premiers pas. Quand on se sait irrésistible, on laisse aller le cours des choses. C'est une affaire de confiance. On joue à l'indifférent. On feint certains agacements, on repense à Julie, ou à Solange. On dit: j'ai besoin d'espace, je ne voudrais pas que tu t'«attaches» trop. On recrée les circonstances objectives du rejet. Et on se dit, en son for intérieur, qu'il n'y a pas plus fort aphrodisiaque.

Ainsi, au jour cinq—selon une estimation relativement conservatrice—, M. amorcerait notre première véritable conversation. Elle me dirait, comme ça, tout simplement: tu vas bien? Je lui lancerais un regard exagérément désabusé mais sympathique, quelque chose de pince-sans-rire, une semi-drôlerie, quoi. Elle enchainerait: tu as maigri, ça te va bien. Et elle sourirait pour la première fois depuis le début de notre terrible séquestration. Un sourire franc, complice, ayant l'air de dire: tant pis, la vie continue. Ce sourire, sur ses lèvres à elle, aurait, sur mes lèvres à moi, l'effet d'un puissant analgésique. La chirurgie ne serait plus un tracas. Je me sentirais comme ces femmes vieillissantes bourrées au collagène qui, quelques jours après les traitements, se disent: oui, c'est douloureux, mais au fond de moi, je me sens renaitre.

Au fil des jours, nos conversations gagneraient en profondeur. Il y aurait des confidences, des aveux, certaines mises à nue. Et une nuit, sous les ronflements monstrueux du docteur, M. me raconterait un souvenir d'enfance. Le genre de souvenir, classique et douloureux, où l'enfant que l'on est s'aperçoit de la dureté du monde, de la solitude qui en résulte. Je serais à l'écoute, comme toujours, je pleurerais moi aussi, ému par la force du récit bien sûr, mais surtout par la soudaine réalisation d'une «souffrance commune». Et je me dirais: ça y est, nous voilà unis, liés. Nous sommes maintenant ce que nous n'avons jamais été: des intimes.

Au jour dix, nous ferions l'amour. Ce serait compliqué, certainement nouveau, mais nous y arriverions. Nous serions condamnés, dans nos ébats, à une certaine «linéarité»—j'ignore lequel de nous deux serait le mieux servi (mes croquis ne sont pas concluants)—, mais c'est souvent dans la contrainte qu'émergent les plus belles audaces.

Et c'est alors que s'opérerait la plus incroyable des transformations: cette cave froide, humide et ensanglantée deviendrait, l'instant de nos caresses (disons trente minutes), l'endroit le plus chaud et humide—je parle d'un autre genre d'humidité—de l'histoire du genre humain. Bien plus qu'un nid douillet. Un nid douillet à l'intérieur d'un nid douillet. Un espace de pure jouissance, d'existence non altérée, d'ontologie incarnée. Perdus dans le temps et l'espace, nous flotterions, les yeux dans les yeux, sexe contre sexe (ou ce qui s'en rapprocherait le plus étant donné notre condition), bercés par une conviction inébranlable, un mantra infini: «l'Amour triomphe de tout».

Mais je m'emporte peut-être. C'est toujours une erreur de «mettre la barre trop haute». Plus simplement, je dirai: ce serait érotique.

Au jour onze, nous serions officiellement amoureux.

Et puis viendrait l'évasion. J'exposerais à M. mon terrible plan: profiter d'une promenade extérieure pour feindre un évanouissement, puis s'emparer de la laisse. Étrangler le docteur en se servant de nos quatre bras. Serrer sans ménagement, serrer longuement. Attendre un craquement. Puis serrer encore. Pulvériser le cou du docteur, lui arracher la tête. La donner à bouffer au chien et s'adonner à quelques sévices sur le reste du corps. Coudre toutes sortes de choses à son anus à lui, y mettre du soin, devenir des experts de la courtepointe anale. Puis nourrir le chien, encore. Se venger, quoi. Mais dire merci à la fin, tout de même. Car l'architecte de notre amour mériterait bien, au final, une tendre pensée.

Notre épilogue commencerait alors. Le retour au monde comporterait son lot de questionnements, de fébrilité. Il y aurait une conférence de presse. Des scientifiques commenteraient notre «corps partagé», diagrammes à l'appui. Nous serions: «l'incarnation la plus complète et radicale de l'idéal de l'amour-fusion». Le terme ferait la première page des journaux. Nous aurions nos fans, nos détracteurs aussi. Nous serions invités dans les meilleurs restaurants. Nos expériences gustatives diffèreraient radicalement, mais je cesserais rapidement de m'en plaindre. Tout est question d'habitude. M. serait mon «filtre culinaire». On peut choisir d'être complètement dégouté par cette image ou on peut y voir une certaine poésie. Je choisirais la poésie.

Nous aurions des enfants, pourquoi pas. Mon point de vue sur l'accouchement serait sans précédent. M. dirait de moi: il est très impliqué. Le risque de déchirure, inhérent à la procédure, nous menacerait tous les deux. Mais ce danger commun nous rendrait d'autant plus solidaires. Et nos meurtrissures ne changeraient rien à notre fascination béate et émue devant le plus beau mystère qui soit: celui de la vie. Tout ça serait filmé. Nous aurions des offres de producteurs.

Et puis, cinquante ans plus tard, devant nos huit enfants en larmes, ce serait notre mort. La mienne viendrait probablement avant la sienne, mais la décrépitude de mon corps aurait rapidement raison de la vigueur du sien. Ma partie de notre tube digestif, pourrie et gangrenée, lui infligerait d'atroces douleurs. Le spectacle serait insupportable. Mais au fond d'elle-même, M. penserait: comme c'est beau.

Mille ans plus tard, nos ossements seraient retrouvés, par quelque paléontologue intersidéral. Nous serions exposés dans un musée, ou un centre culturel, sur une planète encore inconnue. Sur la plaquette explicative, au bas de notre fossile, il serait écrit, dans une langue nouvelle (je traduis): «Vestige d'une époque révolue où les hommes et les femmes s'aimaient vraiment.»


Pour être parfaitement honnête, je n'ai jamais vu The Human Centipede. On me l'a raconté. Le film est particulièrement mauvais, parait-il. Une suite a pris l'affiche il y a quelques mois. Pas mieux, m'a-t-on assuré. Grotesque et étonnamment banal.

J'ai revu M. l'autre jour, par hasard, lors d'un événement mondain. Nous nous sommes très peu parlé, mais nous avons tout de même pris le temps de nous dire: tu as l'air bien, ça m'a fait très plaisir de te revoir, à bientôt peut-être.

Quelle horreur. 


François Létourneau est auteur et comédien. Il a écrit et joué pour le théâtre, la télévision et le cinéma. Il travaille présentement à l'écriture d'une nouvelle télésérie.

Continuez sur ce sujet

Atelier 10 dans votre boite courriel
S'abonner à nos infolettres