Winnipeg la rouge

Marc-André Cyr
Photo: Provincial Archives (PAM)
Publié le :
Histoire des mouvements sociaux

Winnipeg la rouge

En 1919, une grève ralliant tous les corps de métier pour de meilleures conditions de travail a pratiquement paralysé la ville de Winnipeg. Le temps de quelques semaines, la rue a repris ses droits... Mais à quel prix?

La fin de la Première Guerre mondiale correspond à une période de troubles sociaux d’une ampleur jamais vue, partout à travers le monde. Il y a bien sûr la Révolution russe, sans oublier les insurrections de Bavière et de Hongrie, de même que les soulèvements ouvriers qui agitent de nombreuses villes européennes et américaines. Ces évènements galvanisent les socialistes et les révolutionnaires d’un bout à l’autre de la planète.

Au Canada, réputé pacifique, plusieurs militants y voient l’occasion de provoquer une révolution. Assemblées, grèves, manifestations, émeutes et combats de rue se font de plus en plus fréquents et, par conséquent, l’anti-communisme se répand dans la population, préparant à sa façon un terreau fertile pour le fascisme. La presse à grand tirage est unanimement liguée contre ces «fauteurs de troubles», et les «rouges» sont arbitrairement arrêtés par centaines. On les traite de sauvages et de «faux hommes»; on affirme qu’ils manipulent la classe ouvrière au profit d’idéologies dangereuses et non chrétiennes. En peu de temps, le terme «bolchevik» englobe quiconque veut réformer, même timidement, la société.

Au pays, c’est à Winnipeg que les tensions se font sentir le plus violemment. Le 1er mai 1919, les ouvriers des travaux publics, en négociation depuis plusieurs semaines, déclenchent la grève. Ils revendiquent de meilleurs salaires et le droit à une convention collective. Dans les heures qui suivent, ils sont rejoints par les métallurgistes et les ouvriers du bâtiment. Une première brèche est ouverte... Les organisateurs syndicaux, autour du combatif Conseil des métiers du travail (cmt), souhaitent que la grève s’étende à tous les secteurs professionnels de la ville. Ils organisent ainsi une vaste consultation de tous les corps de métiers, afin que ceux-ci viennent grossir les rangs des manifestants. Onze-mille travailleurs votent pour la grève générale, alors que seulement 500 s’abstiennent.

Les tramways cessent de circuler, le téléphone ne fonctionne plus, les commerces ferment, même les policiers et les pompiers font la grève: plus personne ne travaille à Winnipeg. La rue reprend ses droits en accueillant plusieurs assemblées et manifestations quotidiennes. De plus, des démonstrations d’appui ont lieu partout au Canada.

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La réplique des classes dirigeantes ne se fait toutefois pas attendre. À Ottawa, on modifie la loi sur l’immigration de façon à faciliter la déportation des «meneurs» étrangers, tandis qu’à Winnipeg, on engage des policiers «spéciaux» afin de remplacer les «infidèles» et on interdit les manifestations. La grande presse, fidèle au travail qu’elle exécute depuis la fin de la guerre, continue de nourrir la peur des «rouges» et des «étrangers».

  • Photo: LB Foote Collection

Pendant les six semaines de la grève, les affrontements sont pratiquement quotidiens. Les policiers «spéciaux» sont particulièrement mal vus par les manifestants, qui n’hésitent pas à les encercler et à les rosser en pleine rue. Les forces de l’ordre procèdent en retour à des arrestations nocturnes et à des perquisitions illégales, de même qu’à de nombreux tabassages en règle.

Mais ce sont surtout les affrontements du 21 juin qui marqueront l’histoire. Les patrons ayant réussi à embaucher assez de briseurs de grève pour redémarrer les tramways, ces derniers sont attaqués, incendiés et finalement détruits par la foule en colère. Cette fois, les autorités décident qu’il est temps de rétablir définitivement la «paix sociale»: l’armée intervient pour mater les grévistes et leurs supporteurs. Ceux-ci, protégés par des barricades de fortune, attaquent les militaires à coups de briques et de pierres. Le combat dure des heures; il prend fin lorsque l’armée tire trois salves dans la foule, faisant deux morts et de nombreux blessés.

La grève de Winnipeg se termine cinq jours plus tard. Peu d’améliorations sont à noter en ce qui concerne la reconnaissance syndicale et les augmentations salariales. La défaite des révoltés est presque intégrale... Les autorités ont écrasé la volonté de transformer radicalement la société. En évacuant cette lutte épique de notre mémoire collective, elles veillent à ce qu’une telle révolte ne revoie jamais le jour. 


Historien des mouvements sociaux, enseignant, blogueur à Voir.ca et collaborateur au journal Le Couac, Marc-André Cyr s’intéresse plus particulièrement à l’histoire de la révolte au Québec.

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