Clin d’œil au point-virgule

Mélissa Guillemette
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Commentaire

Clin d’œil au point-virgule

Les genres et les gouts existent même en matière de ponctuation. Si Flaubert et Hugo parsemaient leurs œuvres de points-virgules, ce signe de ponctuation est désormais principalement l’apanage des amateurs d’emoticons. Retour sur l’histoire, riche, d’un point en voie de disparition.

Considéré dans ce texte

Le point-virgule. Les gags du 1er avril. Le manque de nuance dans nos sociétés. Les emoticons et le code informatique. Le journalisme.

Un minimum de trois points-virgules par page dans chaque document émanant de l’administration française. C’est ce que l’Élysée prescrivait en 2008 dans le cadre d’une mission spéciale sur «l’utilisation du point-virgule dans les documents administratifs», selon un article paru sur le site d’information Rue89. Le but: sauver ce signe de ponctuation en déclin.

Saugrenu? En fait, il s’agissait du canular du 1er avril, conçu par une équipe de rédaction à l’imagination fertile. Il n’en demeure pas moins que des voix s’élèvent régulièrement chez les cousins français pour faire la promotion de l’usage du point-virgule. Un comité de défense réunissant des amoureux de ce signe a même vu le jour il y a quelques années (mais il a finalement disparu, lui aussi).

Car le signe de ponctuation se fait rare aujourd’hui dans la presse écrite, la littérature et les échanges courants, en français comme en anglais. Il s’agit probablement du signe de ponctuation le moins utilisé.

Bon débarras? C’est ce que dirait l’auteur américain Kurt Vonnegut. «N’utilisez pas les points-virgules [...], tout ce qu’ils font est de démontrer que vous avez été à l’université», a-t-il déjà déclaré à un groupe d’étudiants. De nombreux auteurs partagent son point de vue.

L’écrivain français Erik Orsenna (qui est allé à l’université!) est de l’autre camp. Dans son roman Et si on dansait (2009), il fait l’éloge de la ponctuation, sans oublier le point-virgule, qu’il affectionne particulièrement. «On n’utilise presque plus le point-virgule, fait-il dire à l’un de ses personnages. On a tort. Il donne du rythme à la phrase, sans la couper. Il la réveille, la relance.»

Pour le moins qu’on s’y intéresse, on l’adore ou on le déteste. Le point-virgule est un des rares signes de ponctuation capable de soulever les passions. D’ailleurs, en 1837, deux professeurs de l’Université de Paris en sont venus au duel en raison d’un désaccord autour de la ponctuation à utiliser pour clore un passage dans un texte. «Celui qui soutenait que le passage en question devait se conclure par un point-virgule a été blessé au bras, rapportait le Times de Londres. Son adversaire maintenait que ce devait plutôt être une virgule.»

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Un signe élégant

Dans La ponctuation ou l’art d’accommoder les textes, publié en 2006, les Français Sylvie Prioul et Olivier Houdard écrivent que le point-virgule «fait partie, comme l’imparfait du subjonctif ou le passé simple, des finesses menacées par l’appauvrissement de l’expression écrite».

Le point-virgule a beau vivre dans l’oubli la plupart du temps, il a connu ses heures de gloire.

Je n’irai pas dans cette direction ici. Je ne suis pas une extrémiste de la langue française, et je ne suis pas assez vieille pour être nostalgique. Le français métissé et coloré de Lisa LeBlanc ou des Dead Obies, ça ne me choque pas du tout. Je ne suis vraiment pas la meilleure en français non plus. En fait, plus j’écris et plus je m’intéresse à la langue, plus j’ai conscience d’être poche. Mais je n’hésite pas à poser des questions aux réviseurs qui marquent mes textes de rouge ou à fouiller dans la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française, à la recherche d’explications. Et je peux certainement trouver de la beauté, de l’élégance dans un point-virgule bien placé.

Le sort de ce signe de ponctuation m’intéresse, sans que je puisse dire pourquoi. Il faut être un peu «maniaque» pour s’en préoccuper, m’a dit le professeur et linguiste retraité de l’Université de Sherbrooke, Michel Théoret, quand je l’ai appelé pour discuter du sujet. Je n’en ai pas fait une affaire personnelle. Surtout qu’il m’a -assuré qu’il adhèrerait au comité québécois de réhabilitation du point-virgule, s’il existait. «Pour rigoler!» D’ailleurs, du temps où il enseignait, il s’efforçait de l’utiliser dans ses textes remis aux étudiants pour illustrer sa pertinence.

Histoire d’un déclin

Le point-virgule a beau vivre dans l’oubli la plupart du temps, il a une histoire riche; il a même vécu ses heures de gloire. (Oh! Le voici qui s’introduit dans mon texte. Vous l’aviez remarqué? Si un point aurait fait l’affaire, le point-virgule me permet de regrouper les deux propositions dans une seule pensée.)

Même si on écrit depuis plus de 6 000 ans, les balbutiements de la ponctuation remontent environ à 400 av. J.-C. Dans l’Antiquité, les lettres d’un texte se succédaient, sans aucun espace entre les mots. Si ça peut sembler moins compliqué pour celui qui peine à maitriser la ponctuation, il faut dire que ce devait être un casse-tête à lire. Le lecteur se voyait obligé de créer ses propres repères, de se concocter une ponctuation improvisée. Pas très grand public.

Le premier système de ponctuation était pour le moins minimaliste. Trois grammairiens responsables de la bibliothèque d’Alexandrie aux 3e et 2e siècles avant notre ère ont créé trois points pour ponctuer les textes: le point parfait, placé à l’extrémité supérieure de la dernière lettre d’un mot, était l’équivalent d’un alinéa; le point moyen, à mi-hauteur, servait de point-virgule ou de deux-points; et le point bas, au bas de la ligne comme notre point final d’aujourd’hui, jouait le rôle de la virgule moderne ou du point. Ce système ne s’est pas répandu—les systèmes de ponctuation ont varié selon les auteurs et les copistes pendant des siècles—, mais l’idée était là: il fallait quelque chose comme un point-virgule.

Au Moyen Âge est apparu le signe «;», appelé «periodus» et agissant comme un point à la fin de la phrase. C’était donc lui, le plus fort, jusqu’à ce que le point le tasse pour de bon.

Le point-virgule occupe son rôle actuel en français depuis la fin du 15e siècle, mais s’est répandu surtout au 17e. Les écrivains des siècles suivants, dont Victor Hugo et Gustave Flaubert, en ont parsemé leurs œuvres.

Puis le déclin a doucement commencé. Certains avancent que le début de la fin remonte au milieu du 19e siècle, avec l’usage du télégraphe. Apparemment, les signes de ponctuation étaient facturés au même prix que les mots, ce qui aurait incité les usagers à faire des phrases courtes et minimalement ponctuées. Ces dernières décennies, on s’est mis à accoler au point-virgule l’étiquette de «vieillot». Bien malin celui qui pourra expliquer pourquoi, car le sujet n’a pas fait l’objet d’études.

Résultat: qui sait utiliser ce signe de ponctuation aujourd’hui? Et au fait, qui l’utilise encore? Pour l’instant, seuls les programmeurs et les adeptes d’emoticons qui clignent de l’œil semblent lui accorder un peu d’attention. Les textes de loi aussi lui assurent un certain avenir; on en retrouve pas moins de 1089 dans le Code civil du Québec, par exemple. Mais ça ne lui redore pas vraiment le blason.

Pourtant, on utilise énormément le point-virgule à l’oral, sans même s’en rendre compte, quand on enchaine des phrases qui ont un lien logique en ne baissant pas le ton. Un exemple? «J’aurais jamais pensé qu’il la trompait; vraiment, ça me dépasse.»

  • Illustration: Nik Brovkin

Le point-virgule pour les nuls

Le point-virgule a deux grandes fonctions. La plus plate d’abord: il se retrouve dans divers types d’énumérations. Il agit notamment comme une supervirgule pour séparer des segments déjà virgulés. Comme dans:

Prière de noter les restrictions alimentaires suivantes pour la future maman: pas de fromage à pâte molle, pas de lait cru, pas de chèvre; pas de viandes froides, pâtés, rillettes, charcuteries; et pas de porc. 
—Invitation à un shower reçue par courriel récemment

Là où il est le plus intéressant, c’est quand il sert à lier des propositions qui pourraient être séparées par un point, mais que l’auteur veut garder dans la même phrase graphique pour mieux les unir. En gros, on l’utilise lorsqu’un point serait trop fort et une virgule, trop faible. Il permet aussi de construire des phrases plus longues et bien organisées. Surtout, il nous laisse deviner par nous-mêmes le lien entre les propositions juxtaposées et tous les sous-entendus qui s’y cachent. Bref, il ne nous prend pas pour des caves. Comme dans:

On aimait ça corriger; plus on trouvait de fautes plus on était contents.
—Réjean Ducharme, L’hiver de force
Je suis contente de sentir un peu de soutien de la part de la population quant à ma profession; pour une fois, on sent que les gens sont avec nous...
—Statut Facebook d’une amie enseignante

«Chaque génération fait sa tendance et l’heure n’est pas au point-virgule. Mais peut-être que dans une autre époque, on va triper dessus.»

J’ai consulté Pierre Duchesneau, journaliste web à L’actualité, qui a une magnifique plume et un grand amour des mots. J’ai visé juste: il fait partie de mon club. Lui aussi voit de la beauté dans le point-virgule, qu’il trouve moins catégorique qu’un point normal. «C’est le bonheur de marquer une pause entre deux idées qui flottent dans les mêmes eaux. Dans un monde où, il me semble, tout le monde aime avoir des arguments bien tranchés—particulièrement sur les réseaux sociaux, où une caco-phonie règne la plupart du temps—, le point-virgule est, pour moi, une sorte de souffle qu’on prend avant de continuer plus loin.»

Sa vision un brin romantique rappelle celle du journaliste et écrivain français Jacques Drillon, qui écrit dans son Traité de la ponctuation française (1991) que le point-virgule est un «silence musical» où «se glisse la pensée du lecteur, qui détecte alors ce que la phrase recelait en ses plis: logique, ironie, indifférence...».

J’avoue que j’ai dû chercher loin pour trouver des points-virgules dans les échanges officieux cités en exemple ci-dessus. C’est aussi difficile dans la presse écrite et assez ardu dans les œuvres littéraires récentes (il faut dire qu’il n’y a absolument rien d’empirique dans ma méthodologie). Même les livres de recettes le boudent dans les énumérations verticales d’ingrédients.

Annie Goulet, directrice littéraire au Groupe Ville-Marie Littérature, remarque que les essais sont davantage ponctués de points-virgules que les textes de fiction. «Peut-être à cause du ton plus didactique, plus posé. En fiction, il est plutôt vu comme détournant l’attention, alors que les auteurs recherchent une ponctuation plus transparente. Si je le suggère, souvent, ils me disent non, et de façon très catégorique. Chaque génération fait sa tendance et l’heure n’est pas au point-virgule. Mais peut-être que dans une autre époque, on va triper dessus.»

Le problème du point-virgule, c’est que bien qu’il ajoute du style, il n’est pas indispensable. On peut presque toujours le remplacer par un point ou une virgule sans commettre d’erreur de français, ou encore tourner la phrase autrement. Dans le doute, on s’abstient.

Annie Goulet se souvient du discours de ses enseignants au secondaire au sujet du point-virgule. «On disait aux élèves de ne pas se forcer à l’utiliser, que c’était mieux de faire des phrases courtes. C’est terrible! Il faut le désacraliser si on veut que les gens l’utilisent.» À mort, le dogme «sujet + verbe + complément»!

L’emploi du point-virgule est toujours enseigné en classe, au 2e cycle du secondaire principalement. Les manuels scolaires y font référence, tout comme les cahiers d’exercices. Mais ce n’est évidemment pas le signe de ponctuation sur lequel les enseignants insistent le plus.

Les grammaires ne nous aident pas beaucoup à approfondir notre compréhension de son rôle, remarque Michel Théoret. «Elles ne nous disent pas grand-chose sur le point-virgule, à part que c’est une ponctuation intermédiaire entre le point et la virgule, qu’elle signifie une pause un peu plus courte que le point, ce genre de machin-là. On ne va pas très loin dans l’explication.»

Mais selon lui, c’est surtout la paresse qui nous empêche de l’utiliser. «On ne se pose pas la question à savoir si on pourrait ou devrait s’en servir quand on écrit.»

Il est dommage de se priver d’un tel outil, estime une réviseure du monde des médias préférant garder l’anonymat pour préserver l’égo de ses collègues (qui sera égratigné dans un paragraphe à venir). «Le point-virgule, c’est comme un manche à gigot. On ne l’utilise pas souvent, mais le jour où on en a besoin, c’est vraiment l’outil idéal.»

Le désir de fluidité

J’ai beau l’aimer, je ne l’utilise pas beaucoup, surtout pas dans mes textes rédigés pour les différents magazines avec lesquels je collabore (je me lâche lousse dans celui-ci). Les journalistes apprennent à faire des phrases courtes pour bien transmettre leur message. «Dans un texte journalistique, parfois, je le retire parce qu’il égare le lecteur, avoue d’ailleurs la réviseure anonyme. Je me dis que ça va couper la lecture. On veut plutôt que ce soit fluide.»

De toute façon, les journalistes ne savent tout simplement pas l’utiliser, remarque-t-elle (et vlan!). «La virgule aussi, ils la foutent n’importe où. Mais comme il y a plus d’usages de la virgule, ils ont plus de chances de tomber juste. Ce sont les deux signes les plus difficiles à maitriser, et sachant que le point-virgule est moins indispensable que la virgule, les gens s’en méfient.»

«Le point-virgule, c’est comme un manche à gigot. On ne l’utilise pas souvent, mais le jour où on en a besoin, c’est vraiment l’outil idéal.»

Il est vrai qu’un point-virgule peut complètement changer le sens d’une phrase ou insinuer un faux rapport de logique entre deux propositions. Ç’a même été un argument pour contester un jugement rendu au New Jersey, en 1927. Salvatore Merra, un homme condamné à la chaise électrique qui se disait innocent, a tenté de faire reconnaitre qu’une virgule fautive à la place d’un point-virgule dans la décision du jury conduisait à une mauvaise interprétation du jugement. Le sénateur Alexander Simpson, qui portait sa cause, affirmait que l’emprisonnement à vie accordé au deuxième accusé, Salvatore Rannelli, valait aussi pour le premier. La cause de Merra s’est rendue jusqu’en Cour suprême, qui n’a pas été convaincue.

Un incompris?

Passe-t-on pour un péteux de broue en jouant du point-virgule? Pour les auteurs de La ponctuation ou l’art d’accommoder les textes, c’est l’inverse d’un signe élitiste, «puisqu’il clarifie l’organisation de la phrase».

Annie Goulet, elle, ne se gêne jamais pour utiliser le point-virgule. Non seulement elle le propose régulièrement aux auteurs dont elle édite les textes, mais elle s’en sert aussi dans ses courriels et en a glissé quelques-uns dans les livres jeunesse qu’elle a écrits. «Les jeunes sont des lecteurs en apprentissage, alors je ne m’en suis pas empêchée.» 

Denis Juneau, linguiste à l’Office québécois de la langue française, se fait rassurant. Il est sceptique quant au supposé déclin du point-virgule. Il a même fait une recherche rapide dans quelques PDF et en a trouvé plusieurs. Il faut toutefois préciser que les textes analysés provenaient d’ouvrages de linguistique...

Néanmoins, «il ne fait pas que survivre. Quand on en voit un, on ne se dit pas que c’est étrange, signe qu’il n’est pas si rare que ça. Je serais curieux de faire une recherche dans l’œuvre de ces auteurs qui disent le point-virgule superflu. On en trouverait peut-être». Selon lui, le point-virgule a sa place partout, de la carte postale aux textes techniques.

J’ose croire qu’il a raison. Car le point-virgule est finalement un incompris. Doublement incompris, même: on ne comprend pas comment l’utiliser et ensuite, on le prend pour un snob. Pourtant, il veut juste faire son boulot.


Mélissa Guillemette a étudié le journalisme à l’uqam. Elle travaille comme journaliste indépendante pour des magazines québécois. Son intérêt pour la ponctuation n’a rien à voir avec son nom de famille, bien qu’elle n’écarte pas la possibilité d’être un jour à la barre d’un talkshow intitulé «Entre Guillemette».

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