François Geoffroy: on ne se bat pas toujours pour gagner

Jean-Philippe Martel
Photo: Nancy Guignard
Publié le :
Visages du Québec nouveau

François Geoffroy: on ne se bat pas toujours pour gagner

Face à la crise climatique qui menace de tout détruire, ce professeur a choisi la voie de l’action syndicale—et de l’espoir.

«C’était en septembre 2018. Le GIEC allait sortir un énième rapport sur le réchauffement climatique et la CAQ menait dans tous les sondages. Sur Facebook, j’ai partagé un texte de Françoise David qui s’appelait “On déprime ou on s’exprime” en disant que ça prendrait une grosse manif pour ramener l’environnement au cœur de la campagne électorale. Ma collègue Camille a répondu: Pas game

C’est comme ça que François Geoffroy, professeur de littérature au Collège Montmorency, à Laval, est devenu militant écologiste. Un gars normal—père technicien comptable, mère secrétaire administrative—, né à Joliette au milieu des années 1970, diplômé de l’UQAM en théâtre, au baccalauréat et à la maitrise… En m’installant pour l’interviewer dans un local sans fenêtre, je pensais au contraste entre cet engagement et l’apathie politique de cette ville qui a soutenu «son» maire Vaillancourt jusque dans sa chute, à son individualisme qui explique peut-être son obsession pour le voiturage en solo, à l’absence à peu près totale de vision qui caractérise son urbanisme insensé, barbelé de béton.

«Le mouvement—qui au départ s’appelait “La planète s’invite dans la campagne”—a culminé dans la grande manifestation de septembre 2019. C’était l’époque du pacte de Dominic Champagne. Greta Thunberg avait annoncé sa venue à Montréal. On a eu un demi-million de personnes dans les rues de Montréal, 600 000 à travers le Québec. Ça reste la plus grande manif de notre histoire.»

Je me souviens bien de ces années, de mon cynisme qui contrastait avec l’exaltation de François, qui, lui, prenait des appels dans le corridor devant mon bureau, entre deux cours, organisant la sauvegarde de l’avenir.

«J’ai fait partie de La planète à peu près jusqu’à la pandémie, reprend François. Là, j’ai trouvé ça dur: l’isolement, l’inaction…»

Publicité

Plusieurs militant·e·s ont prétendu que la pandémie avait brisé l’élan du mouvement écolo. François croit cependant que ça n’explique pas tout: «Après la manif de septembre 2019, on savait fuck all où on allait. Six-cent-mille personnes avaient marché avec nous. Mais la suite, c’était quoi?»

Certain·e·s militant·e·s de La planète, également enseignant·e·s au cégep, étaient membres du comité exécutif de leur syndicat. Ensemble, ils et elles ont décidé de fonder un nouveau groupe, avec un but différent et une stratégie plus claire: Travailleuses et travailleurs pour la justice climatique.

On sait que l’économie capitaliste, avec son obsession pour la croissance, est au cœur du problème. L’idée de TJC est de se servir des structures syndicales pour exercer un rapport de force vis-à-vis du patronat et faire pression pour que celui-ci modifie ses façons de faire. Dans le milieu de l’éducation, TJC organise des états généraux conjointement avec la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec afin de réfléchir à la place de l’environnement dans les programmes collégiaux. Ailleurs, ses militant·e·s offrent des formations et des espaces de discussion pour que les membres des différents syndicats s’approprient les enjeux environnementaux et exigent des changements de leur patronat.

Le mouvement syndical a d’ailleurs tout intérêt à saisir l’occasion, parce que la crise a déjà commencé à frapper, ajoute François: «Les catastrophes naturelles affectent l’industrie touristique, le réchauffement fait migrer des parasites qui minent l’industrie forestière, la pollution industrielle provoque des maladies que nos systèmes de santé doivent traiter. Pour les actionnaires qui visent des profits à court terme, c’est vrai que l’environnement et l’économie sont opposés; pour les travailleurs et les travailleuses, c’est tout le contraire. On ne peut pas protéger les emplois et garantir des conditions de vie décentes pour la majorité sans s’assurer que le monde conserve un minimum de stabilité.»

Comment tu fais pour continuer? je lui demande, soudainement honteux. Je veux dire: tu ne te décourages jamais? Les discours climatosceptiques, les milliards en pétrodollars… le BAPE! Quand je pense à l’ampleur de la tâche, le retard qu’on accuse déjà en matière de prise de conscience, j’ai juste envie d’aller prendre mes enfants dans mes bras et de leur dire que je m’excuse, mais que je n’y arriverai pas.

François sourit. «On a le choix entre déprimer et s’exprimer. Je ne te dirai pas que je ne déprime jamais. Dans Les chemins de la liberté, Sartre faisait dire à Gomez qu’on ne combat pas le fascisme pour gagner, mais parce que c’est le fascisme. Je ne sais pas comment cette histoire va finir. Ce que je sais, c’est qu’on aura été du bon côté.»


Jean-Philippe Martel enseigne la littérature au Collège Montmorency. Fondateur du blogue «Littéraires après tout», il a collaboré avec les revues L’inconvénient, Liberté et Lettres québécoises. Il est l’auteur de Comme des sentinelles (2012) et Chez les sublimés (2021), publiés aux Éditions du Boréal.

Continuez sur ce sujet

Atelier 10 dans votre boite courriel
S'abonner à nos infolettres