Gabriel Morin: oser raconter le deuil lié au suicide

Gabriel Morin: oser raconter le deuil lié au suicide
Dans la pièce Merci d’être venus, l’auteur et comédien Gabriel Morin relate avec honnêteté et sensibilité le deuil de son grand frère adoré, qui à 18 ans s’est donné la mort. Heureusement, cette proposition essentielle, empreinte de l’humour salutaire de son créateur, survivra aux nombreux théâtres où elle a été présentée depuis 2023 et continuera à faire œuvre utile sous la forme de livre, publié dans la collection «Pièces» d’Atelier 10.
En dédicaçant des exemplaires au sortir de représentations, Gabriel a recueilli des témoignages en ce sens. «Une dame m’a dit qu’elle savait à qui elle le donnerait; une autre qui venait de perdre un fils m’a dit qu’elle le donnerait à son autre garçon, qui a perdu son frère, comme moi», confie-t-il en entrevue.
«Comment devenir plus réceptif aux zones d’ombre des autres? Peut-être en accueillant d’abord les nôtres avec douceur et autocompassion», écrit dans le contrepoint du livre l’auteur et psychologue engagé dans la prévention du suicide depuis une trentaine d’années Marc-André Dufour. «D’ailleurs, [Gabriel Morin] plonge en premier lieu dans son monde intérieur ainsi que dans le deuil de son frère avant de nous guider, avec bienveillance, intelligence et humour, dans notre propre fosse des Mariannes.»
En cette Semaine nationale de la prévention du suicide, voilà l’occasion de revenir sur les motifs ayant poussé l’auteur et interprète endeuillé à raconter son histoire.
Que souhaitais-tu raconter à partir de ton vécu?
Je cherchais à me faire du bien, à expier quelque chose, mais aussi à faire du bien aux autres. Souvent, je dis que j’ai subi le geste de mon frère—j’aurais voulu qu’on soit encore ensemble aujourd’hui. Je ne peux pas changer le passé, mais j’ai de l’emprise sur le présent et l’avenir. Je voulais trouver un sens constructif à ce que j’ai vécu, donner un sens à la perte, aider la cause de la prévention, contribuer à briser des tabous, l’isolement, mettre en lumière le vécu des endeuillé·e·s. Comme interprète et auteur, je me suis dit que je pouvais peut-être faire quelque chose d’unique à ma démarche, à mon point de vue, et avoir le plus d’impact possible par les arts.
La question du deuil est cruciale dans ton texte.
Certaines personnes dans le milieu de la prévention disent que les endeuillé·e·s sont souvent les grand·e·s oublié·e·s de la prévention du suicide. C’est normal: on travaille sur l’avant, on essaie d’éviter. On a un peu évacué la mortalité et le deuil de nos sociétés. Souvent, on a peur de dire la mauvaise affaire, on ne sait pas si la personne veut en parler ou pas. Je trouve qu’on écrit souvent les shows qu’on aimerait voir. Je voulais exprimer des émotions que je ne voyais pas beaucoup sur scène: la colère, le sentiment de trahison, le deuil lié au suicide, le ressentiment envers la personne qui est partie… C’est normal de lui en vouloir, parce qu’on l’aime et qu’on aurait voulu lui faire réaliser à quel point c’est une personne importante. C’est frustrant de voir que la façon dont se voyait la personne décédée et ta façon de la voir sont diamétralement opposées. Ça fait mal, c’est dur à réconcilier.
Gabriel Morin, auteur et interprète de «Merci d’être venus»Photo: Marion Desjardins
Tu évoques la pression du survivant dans ta pièce. Qu’est-ce que c’est?
Après la mort de mon frère, c’est comme si nos identités avaient fusionné. Puisqu’un membre de la distribution avait disparu, c’est comme s’il fallait dire son texte. Et j’admirais mon grand frère, je le trouvais fantastique. J’étais le dernier fils. Je me suis mis la pression de ne pas échouer, de ne pas me tromper, j’ai tout pris dans ma cour. Mon frère était allé à l’université; moi, à 18 ans, je ne savais pas trop ce que je voulais faire. Ça m’a brutalement amené dans l’âge adulte et fait réaliser que la vie est fragile. En écrivant, en extériorisant ce que j’ai vécu, j’ai réalisé qu’un mode survie s’était déclenché et que ce n’est pas parce que j’avais perdu mon frère que je ne pouvais pas vivre d’échecs, de moments difficiles ou de détresse. Je ne devais pas effacer ce que je vivais.
Le mot «suicide» peut être dur à prononcer; on tend à employer des euphémismes pour le nommer. Comment souhaites-tu que l’on t’en parle?
C’est plus souvent moi qui la nomme que les autres. Souvent, ça fait un frette, mais si j’en parle, c’est que c’est correct. En prévention, les personnes disent qu’il faut employer les bons termes. Ce ne sont pas des idées noires, ce sont des idées suicidaires—«noires», c’est trop vague. On parle de l’«effet de contagion», pas de l’«effet de contamination». On peut demander à l’autre : «est-ce que la façon dont j’ai dit telle chose est correcte?» ou «excuse-moi, je ne sais pas comment le dire». La personne va nous valider ou nous corriger au besoin. Ça me fait penser aux personnes queers, trans ou non binaires. Des fois, on a peur de blesser, mais juste de demander le pronom à employer et de dire avec sensibilité que ça se peut qu’on se trompe, mais qu’on fait de notre mieux, ça fait tellement plaisir. Et des sujets tabous dont on a avantage à ne pas parler, il n’y en a pas. L’homosexualité, la transidentité, le VIH, la contraception, le suicide, la santé mentale… la solution, c’est d’en parler. Même si on est mal à l’aise. Le fait d’employer les bons mots peut apaiser des souffrances.
Photo: Marion Desjardins
L’humour revêt un rôle important dans la pièce. Comment est-ce un bon véhicule pour toi?
Des gens étaient étonnés qu’il y ait de l’humour, mais ce n’est pas le suicide qui est drôle, mais ma façon de raconter mon histoire, mon autodérision, l’ironie de certaines choses—humour et détresse sont parfois très proches. Le défi, c’était d’éviter le sensationnalisme et la pitié. Déjà que c’est un sujet difficile, en plus, c’est arrivé pour vrai; la tension se crée en deux secondes. Je voulais que les gens gardent une posture d’empathie, de réflexion. Si c’est trop tendu, notre cerveau s’adapte, et il peut se fermer. Ça peut même desservir l’effet dramatique s’il n’y a pas d’humour. Ça offre un répit, une respiration dans le drame. La tension s’évacue, on se détend; après, on peut retomber dans le drame et être encore plus ému. On se promène entre la réflexion et l’émotion, c’est un grand chemin émotif en nous.
Une musicienne, Philomène Gatien, jouait de la guitare sur scène à tes côtés. Quel est son rôle?
C’est une idée du metteur en scène, David Strasbourg, qui m’a dit: «on ne peut pas monter un show où on dit aux gens: “vous n’êtes pas seuls, allez chercher de l’aide”, et que tu sois tout seul sur scène.» Comme il y a quelque chose de très direct et sincère dans le fait de raconter ma détresse et celle de mon frère, il fallait que la musique le soit aussi. D’où la présence de la musicienne. Quand je termine un chapitre plus émotif, on a une pause musicale, une respiration où on peut juste la regarder jouer. Quand les mots ne suffisent plus, la musique embarque. Philomène est intégrée à la pièce, sans quatrième mur entre elle, moi, le public. On est tous ensemble dans la salle. Des fois, je lui parle, je parle au public, je me parle. On se promène à travers ça.
Gabriel Morin et la musicienne Philomène Gatien, conceptrice sonore de «Merci d’être venus»Photo: Marion Desjardins
Quel est le bienfait de briser le quatrième mur?
Je voulais montrer aux gens que je suis conscient de l’impact de ce que je dis, que c’est chargé. C’était une façon de les rassurer, de leur dire qu’on fait ça ensemble. La pièce est un mélange de conférence, de stand-up et de théâtre. On fait des allers-retours entre des moments plus oniriques, théâtraux, dramatiques, et des moments où je m’adresse aux gens. Ça nous ramène dans une posture de réflexion par rapport à ce qu’on vient de voir. Moi-même, ça me rappelle que ce que je dis peut être difficile à entendre. Ça crée un lien de connivence et de confiance qui se bâtit tout au long du spectacle. Je ne voulais pas que les gens sortent en étant cyniques, impuissants face à la souffrance. C’est pour leur rappeler qu’ils font partie de la solution en venant voir un show qui parle de suicide. Si j’ai une conversation avec eux ici, ils peuvent en avoir hors de la salle aussi.
David Strasbourg, metteur en scène de «Merci d’être venus»Photo: Fanny Migneault-Lecavalier
Prix artistique et communautaire
En 2024, Merci d’être venus a remporté deux prix: celui du meilleur texte original de l’Association québécoise des critiques de théâtre ainsi que le prix Lucéo «projet inspirant» de l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS). Des récompenses qui soulignent tant la valeur artistique de la pièce que sa portée sociale.
L’AQPS a l’habitude de soutenir des projets citoyens en prévention, mais c’était la première fois qu’elle appuyait un projet artistique, fait savoir Gabriel Morin. «Je suis tellement reconnaissant de son ouverture à voir en la culture un très bel outil de prévention. Chaque fois qu’on rencontre des intervenant·e·s en tournée, ils et elles nous remercient d’en parler de cette façon-là. Les humains sont des êtres d’émotion: quand on entre par le cœur, on peut imprimer un message profondément dans la tête.»
Si les adeptes de théâtre ont plébiscité Merci d’être venus, les salles, à la base, s’étaient montrées frileuses face au projet, rappelle Gabriel, ce dernier et le metteur en scène David Strasbourg ayant bel et bien passé près de «tirer la plogue», éreintés de cogner aux portes des théâtres et d’essayer des refus.
«Les gens ne comprenaient pas trop le style—théâtre d’intervention, théâtre social…—, n’étaient pas surs de l’adresse au public, du mélange des formes, se souvient-il. C’est un projet qui mélange les arts et le communautaire, l’intervention et l’artistique. Ça n’entrait pas dans une case claire. Pour moi, c’est la force du projet: réunir la force de plusieurs médiums.»






