Le parti pris du niaiseux

Laurence Côté-Fournier
 credit: Illustration: Mélanie Ouellet
Illustration: Mélanie Ouellet
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Commentaire

Le parti pris du niaiseux

Second degré, oralité, absurdité: une littérature de l’ordinaire existe bel et bien chez nous, sous la plume des jeunes héritiers de Ducharme, prophètes du normcore. Le dérisoire a une forme et une voix, dans notre espace littéraire. Et il a aussi une valeur.

Considéré dans ce texte

La vie littéraire, de Mathieu Arsenault. L’œuvre de François Blais. Les Éditions de Ta Mère. L’hiver de force, de Réjean Ducharme. La niaiserie. Les Monster Trucks. Notre zone de confort culturel. Les toilettes chimiques. L’anarchie des lettres.

Les moteurs grondent. Les jeux pyrotechniques et les feux d’artifice électrisent le Stade olympique. La magie, bientôt, débutera. Déjà, les pilotes présentent leurs bolides et récoltent des applaudissements qui augmentent en intensité à mesure que les machines, aux formes toujours plus impressionnantes, sont dévoilées. Black Stallion, Snake Bite, Crush Station sont prêts à tout donner pour faire frissonner les spectateurs grâce à des prouesses techniques et à des actes de démolition conçus pour créer le maximum de boucane et de bruit.

Pour signifier leur enthousiasme, plusieurs agitent de grosses mains en mousse. Les 45000 spectateurs crient leur joie, et même le prix exorbitant de la Coors Light ne parvient pas à miner la frénésie généralisée. Tenez-le-vous pour dit: les monstres spectaculaires sont en ville. Assis quelque part dans les plus hauts gradins, nous, nous prenons des notes, au milieu du public en délire et des vapeurs d’essence. De la présence d’une Annie Dufresne esseulée à qui aucun fan ne demandera d’autographe aux exploits de la seule femme pilote, jusqu’aux nuances entre les courses d’auto-sandwich et celles de freestyle, nous commentons tout, enregistrons tout: nous travaillons à créer une œuvre littéraire.

L’idée de nous rassembler en un tel lieu, dans l’espoir que des textes intéressants sortent de cette expérience, est venue de l’iconoclaste Mathieu Arsenault, auteur de Vu d’ici (2008) et, plus récemment, de La vie littéraire (2014). Le projet qu’il a chapeauté a culminé avec la parution d’un petit ouvrage, Les monstres spectaculaires, publié aux Éditions Rodrigol en 2011. Chacun des participants à l’aventure—Marc-Antoine K. Phaneuf, Pascal-Angelo Fioramore, Claudine Vachon, entre autres—y est allé du récit de son expérience, généralement en une sorte de prose poético-trash qui mêlait une exaltation plus ou moins jouée au sentiment d’angoisse suscité par cet évènement tape-à-l’œil et agressif.

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Mais pourquoi diable aller observer des autos se foncer dessus, et qu’allait-on y chercher, hormis un spectacle de mauvais gout qui nous procurerait quelques rires faciles? À ce sujet, Mathieu Arsenault, pour la préface du recueil, a rédigé une déclaration aux allures de manifeste: «Quand la littérature s’étouffe elle-même dans des romans monotones et que la seule ambition des poètes est de gagner des prix en reproduisant le plus fidèlement possible la même vieille shit que tout le monde fait depuis 30 ans, la meilleure chose est encore de raconter cette vie qui nous a fait dériver hors de notre zone de confort culturel [...] vers un Stade olympique où, contre toute attente, une expérience nous attendait.»

Mathieu Arsenault n’est pas seul à vouloir sortir de sa «zone de confort culturel». On le constate aisément en regardant le paysage littéraire actuel: nombreux sont ceux qui cherchent à quitter l’espace balisé définissant ce qui appartient ou non à la littérature, qu’on associe encore trop souvent aux choses sérieuses, importantes, énoncées dans une langue raffinée par des personnages aux prises avec des drames écrasants; pas de niaiseries, pas de traces trop marquées d’oralité, pas de blagues absurdes. Cette posture exploratoire est particulièrement visible chez la jeune génération d’écrivains, celle qui a grandi en s’épanchant tout naturellement sur des blogues un peu tout croches, qui a appris l’humour second degré en regardant Les Simpsons et South Park, qui s’est approprié avec enthousiasme la culture du fanzine et du DIY punk et qui, une fois devenue adulte, n’a pas hésité à baptiser une maison d’édition d’un nom aussi irrévérencieux que «Ta Mère». En cela, la parution des Monstres spectaculaires est loin d’être un évènement isolé, réductible à une blague de littéraires. Nombreux sont ceux qui n’ont pas peur de prendre la niaiserie à bras-le-corps, dans leur posture et dans leurs sujets, pour lui donner une nouvelle légitimité, une nouvelle visibilité, et montrer ce qu’elle a à offrir à la littérature. Non, elle ne se limite pas à une simple plongée dans le divertissement facile.

L’écrivain Pierre Maheu a, au début des années 1970, créé le terme savoureux de «ti-pop» pour désigner tout un pan de nos lettres, associé à la contreculture de cette période. Le critique Pierre Nepveu l’a défini comme une «théâtralisation d’une québécitude de bas étage, plus ou moins niaiseuse». On trouvait ce ti-pop dans le spectacle de l’Osstidcho, la cuisine des Belles-sœurs, la poésie bâtarde de Raôul Duguay. L’esprit du ti-pop ne me semble pas étranger à celui qui anime les textes de plusieurs auteurs actuels, ceux de François Blais, Marc-Antoine K. Phaneuf, Lorazepam, Olivier Morin, Sarah Berthiaume [voir «Les tasses de café tiède», p. 123] ou Simon Boulerice, pour n’en nommer que quelques-uns. La présence de maisons d’édition comme Rodrigol ou Ta Mère contribue à rassembler ces plumes en de petites communautés qui multiplient les collaborations et lancent des collectifs sur des thèmes inusités comme les chats, les glissades d’eau, les maisons de vieux. Plusieurs noms reviennent d’un projet à l’autre, suffisamment nombreux toutefois pour qu’une véritable effervescence soit palpable. Leurs œuvres permettent d’observer les différents visages que prend cette sorte de refonte du ti-pop, en 2014, qui préserve entre autres son désir de s’opposer d’une manière détournée aux discours dominants.

Le contexte n’est bien sûr plus le même qu’en 1970—plus vraiment de rêve de pays en arrière-plan et pas de controverse avec l’emploi du joual—, et la signification de cette niaiserie s’en trouve forcément transformée. Une certaine ironie est présente dans leurs écrits, mais il serait faux d’affirmer qu’elle en est le cœur. Le rapport à ces espaces à explorer est plus sincère, plus ambigu. Qu’a donc à nous dévoiler le niaiseux sur notre monde, et qu’est-ce que sa présence révèle de notre époque?


La littérature entre deux lolcats

Mathieu Arsenault a développé une très riche réflexion sur la manière dont les formes d’écriture doivent s’inscrire dans leur époque, autant dans les essais qu’il a écrits pour des revues ou pour son blogue Doctorak, Go! que dans son dernier livre, le remarquable La vie littéraire, publié cette année au Quartanier. Arsenault est l’un des principaux animateurs de la vie littéraire à Montréal, entre autres grâce au Gala de la vie littéraire au tournant du XXe siècle, qu’il a mis sur pied avec Catherine Cormier-Larose en 2009. Les lauréats reçoivent des prix aux titres aussi surprenants que «Hello-Kitty-écrasé» (William S. Messier pour Épique) ou encore «Bouillon de poulet pour fuck all» (Simon Paquet pour Une vie inutile).

Le gala a pour mission de récompenser ce qui est ignoré par les évènements littéraires officiels, et la liste des lauréats recèle en effet toujours nombre d’inconnus. Leurs œuvres peuvent être imparfaites, bizarres, chambranlantes, mais peu importe: leur singularité est indéniable. Le gala ne récompense pas uniquement le roman, la poésie ou les essais. Il a en effet donné une place aux fanzines, aux performances, et même à un compte Facebook qui met en scène un personnage inventé, Pit Boilard. On doit aussi à Arsenault une collection de T-shirts et macarons littéraires, parmi lesquels se trouve le désormais classique «Louis-Ferdinand Céline Dion».

La célébration et l’optimisme ne sont toutefois pas des éléments dominants dans les œuvres de Mathieu Arsenault, et La vie littéraire expose avec force sa pensée sur les lettres et leur avenir. D’entrée de jeu, précisons qu’il est plutôt vain de tenter de déterminer dans quelle catégorie ranger cette œuvre, celle des romans ou encore celle de la prose poétique. Le style de Mathieu Arsenault, le même depuis son premier livre, Album des finissants, est fulgurant et reconnaissable entre tous. De courts blocs de texte sans ponctuation déversent un flot de paroles où se multiplient les flashs -inattendus et les associations d’idées. Dans La vie littéraire, une voix féminine, celle d’une jeune lectrice qu’on devine être aussi aspirante-écrivaine, livre des bribes de ce qu’elle entrevoit autour d’elle: les lancements, le battage médiatique, la vanité des auteurs, le bon gout qu’on étale grâce à quelques mentions bien placées d’écrivains à la mode.

Au cœur de tout cela éclatent les moments réflexifs sur la pertinence d’écrire aujourd’hui, «au milieu des librairies qui ferment des journaux en faillite et de tous ces fantômes qui n’ont plus le temps de lire ou de rien faire». Ils racontent surtout ce désir, plus fort que tout, de laisser une trace de sa présence sur terre grâce à ces mots dont le pouvoir semble très incertain (accrochez-vous, la citation demande du souffle): «Ça ne se peut pas transmettre l’angoisse et les espoirs des jeunes femmes d’aujourd’hui dans un style lumineux et porteur de sens non plus ça ne se peut pas non ce qui se peut c’est la chose la plus normale de chez normal incorporé une filiale de plate en registré passer ses journées à texter ses amis pour savoir ce qu’ils font et jouer à TETRIS PLANTS VS ZOMBIES BEJEWELED 22 les jeux flash forment la jeunesse.»

L’énorme charge de tristesse, de dégout et d’angoisse du livre est magnifiée par la démesure de la prose, qui va dans toutes les directions à chacune des phrases. Les anecdotes scabreuses, les digressions loufoques et les références ultrapointues se multiplient à une vitesse étourdissante. Rien n’est sérieux et tout l’est pourtant, car dans cette prose qui roule à toute allure rien ne sépare les moments passés à regarder des lolcats en boucle de ceux où l’on sombre dans la mélancolie la plus noire.

Néanmoins, Mathieu Arsenault est loin de se cantonner dans une critique facile de la société du spectacle ou de se lamenter sur les dommages irréparables causés à notre capacité d’attention par les jeux vidéos ou les réseaux sociaux. Non que ces sujets soient absents de ses livres; Vu d’ici présentait un homme rivé à son téléviseur, déversant son fiel face à une violence dont il ne pouvait être que le spectateur passif et blasé. La violence en question était autant contenue dans les images de guerre que véhiculée par les publicités vantant les plaisirs de la consommation. Néanmoins, dans les livres d’Arsenault, le rapport instauré à la culture du divertissement n’est jamais simple, ne se réduit jamais à une pure adhésion ou à une pure répulsion. Arsenault décrit un monde où tout se multiplie, tant les livres et les productions culturelles que les autres sources de distraction. Son style rend compte de notre monde fait d’images et de textes défilant sans fin, dont les résidus s’accrochent à nous. En ce sens, il investit toute la niaiserie, abêtissante ou amusante, qui traverse nos pensées et notre quotidien. Son talent est de savoir donner une forme littéraire à cette insignifiance, là où peu de procédés littéraires existants nous préparaient à raconter des journées passées devant les écrans.


Tous André et Nicole

La vie littéraire met en scène la désil-lusion teintée d’anxiété d’une jeune femme qui ne croit plus aux discours chantant les vertus de la Grande Littérature, confrontée au fait que plus personne ne s’y intéresse, puisqu’elle n’a pas su trouver comment parler de notre présent. Son désir d’échapper à la vulgarité ambiante—celle des vendeurs de marchandises culturelles comme celle des bienpensants qui se complaisent dans des discours grandiloquents et vides—, trouve de multiples échos autour de nous. À l’ère du ti-pop, 40 ans après leur naissance littéraire, André et Nicole Ferron, les héros inadéquats de L’hiver de force (Réjean Ducharme), sont partout. Nombre de gens m’ont avoué se décrire comme des «André et Nicole», relire le livre en boucle et tâcher de trouver qui, dans leur entourage, pourrait bien jouer les autres personnages du livre. Il n’y a pas de hasard: Mathieu Arsenault a fabriqué un macaron littéraire à leur nom.

Le talent de Mathieu Arsenault est de savoir donner une forme littéraire à cette insignifiance, là où peu de procédés littéraires existants nous préparaient à raconter des journées passées devant les écrans.

Ces étudiants des beaux-arts devenus correcteurs d’épreuves sont des champions du malaise, des adolescents attardés avides d’amour, mais incapables de ne pas se moquer des artistes narcissiques qui les entourent. Ils sont les ancêtres de toute une génération qui joue elle aussi sur le décalage et le ridicule pour exprimer une fatigue généralisée devant tout ce qui se prend trop au sérieux. Se vautrant dans l’autodépréciation et faisant étalage de la médiocrité de leur quotidien, André et Nicole versent sans arrêt dans le deuxième degré, le clin d’œil niaiseux, le jeu de mots débile: «Vive Kotex, les serviettes sanitaires sang-suelles! Hourra pour Wonderbra, ça met vos seins en évi-danse

À l’heure actuelle, les romans de François Blais paraissent avoir pour défi de redonner vie à André et Nicole sous le plus de pseudonymes et de visages possibles. La filiation est d’ailleurs revendiquée: Blais insère partout des références à L’hiver de force. S’il joue davantage de la forme -romanesque que ne le fait Ducharme, en explorant les avenues offertes par le journal intime, le roman choral ou les échanges épistolaires, la voix des personnages ressemble à s’y méprendre à celle des Ferron. Du même coup, elle illustre à quel point cette voix est proche de la nôtre, de celle que nous employons dans nos courriels, sur les blogues, sur Facebook, une langue tombant volontiers dans l’oralité pour jouer de ses effets, complice du lecteur, terre-à-terre. Chez Blais, cette absence ostentatoire de prétention s’allie à une multiplication des références à des lieux, à des évènements ou encore à des œuvres.

Pourtant, les différents narrateurs de ses livres font savoir qu’on ne cherche à impressionner personne avec ça: ils passent, dans leurs références, de la culture classique à la culture populaire sans broncher, généralement pour créer des effets comiques, se moquer, jouer au niaiseux. Ce n’est pas d’aristocratie littéraire dont il est question, mais d’anarchistes des lettres capables de traiter de tout, car aucune hiérarchie ne vient déterminer ce qui est important ou non. Dès qu’une déclaration prend une tournure trop sérieuse, qu’un effort de style trop recherché est perceptible dans l’écriture, on s’empresse de les dénoncer: non, le narrateur—et l’auteur derrière lui—ne sont pas tombés dans le panneau de la grandiloquence.

À l’ère du ti-pop, 40 ans après leur naissance littéraire, André et Nicole Ferron, les héros inadéquats de L’hiver de force de Réjean Ducharme, sont partout.

Document 1, paru en 2012 à L’instant même, offre un exemple particulièrement probant de la manière Blais. Deux personnages, Tess et Jude, habitants de Grand-Mère, fomentent le projet de se rendre jusqu’à Bird-in-Hand, en Pennsylvanie. Pourquoi Bird-in-Hand? Sans raison, sinon que l’endroit figurait dans un palmarès des villes américaines ayant un nom ridicule. L’idée du voyage est ce qui les séduit avant tout, eux qui ne sont pas particulièrement épanouis dans leurs occupations respectives de préposée chez Subway (Tess) et d’assisté social (Jude). Or, tous deux sont davantage portés sur la sédentarité que sur les périples épiques. Document 1 se transforme alors non pas en chronique de voyage, mais en récit de la préparation de ce voyage. Celui-ci, on le découvre assez vite, est planifié avec aussi peu de détermination et de volonté que le reste de la vie des personnages.

Loin d’être revenus de tout, ils sont au contraire de grands sensibles, «du genre à se faire une montagne d’un rien». La niaiserie leur sert d’arme contre le monde; elle désamorce celle des autres en la récupérant aisément et nonchalamment, en une sorte de résistance passive et amusée contre la bêtise ambiante et ses -prescriptions. Ils sont capables de tout récupérer, de tout détourner, comme en témoigne leur capacité à intégrer harmonieusement au fameux «document 1» qu’ils rédigent un test de personnalité tiré de www.sedecouvrir.fr (le site existe bel et bien), les Conseils à un jeune romancier de Marc Fisher ou le pastiche d’une critique de Réginald Martel. Cette prédilection pour les petites choses idiotes est aussi ce qui leur permet de protéger leur monde, leur mode de vie: ils ont stratégiquement pris le parti de ce qu’on dénigre, de ce qui n’a pas d’importance, et n’ont donc rien à perdre ou à se faire enlever des mains.

Ils n’aspirent de toute façon pas à grand-chose: Tess et Jude s’avouent quelconques, comme le sont après tout la majorité des gens, et précisent que «les adjectifs quali-ficatifs n’auraient été créés que pour désigner une poignée de personnes, les cas extrêmes». D’ailleurs, soulignent-ils avec bonhommie, «l’immense majorité des gens qu’on croise dans une journée n’auront jamais une pensée propre tout en étant parfaitement capables de résoudre le sudoku de La Presse». Ce n’est pas de la condescendance qui se trouve derrière cette affirmation, mais plutôt une acceptation bienveillante de l’ordinaire, de la moyenne, derrière laquelle, en véritables prophètes du mouvement normcore, ils se rangent aussi.


Aucun lieu ne nous échappe

Que signifie cette réappropriation des André et Nicole de Ducharme aujourd’hui, leur retour en scène par l’intermédiaire de Blais? C’est peut-être la distance particulière des personnages au monde qui s’avère d’une indéniable actualité. Ils ne sont pas tout à fait là, pas tout à fait impliqués dans la marche des évènements, mais restent tout de même observateurs, commentateurs, critiques. C’est aussi de là que nait leur rapport très particulier à l’ironie. Celle-ci a souvent mauvaise presse dans la littérature contemporaine, en particulier américaine, depuis le passage de la comète David Foster Wallace, auteur du cultissime Infinite Jest, roman qui contient des propos véhéments sur les ravages qu’elle cause. Wallace a de surcroit multiplié les critiques acerbes vis-à-vis d’écrivains comme Bret Easton Ellis [voir «Bret Easton Ellis: l’écrivain des générations Asperger», p. 126], axés sur la négativité, le côté sordide et -irrémédiablement sombre de la nature -humaine. L’ironie, non plus simple procédé littéraire mais posture morale, est alors entendue comme un masque de «cool», une distance qui bloque toute sincérité et mine les rapports interpersonnels en mettant de l’avant un refus généralisé du monde. Les écrivains qu’on a, avec Wallace, associés à la New Sincerity (Miranda July, Benjamin Kunkel, Zadie Smith) ont poursuivi dans cette voie, s’éloignant du cynisme et du détachement ironique pour accorder une nouvelle place à l’authenticité dans leurs écrits.

Au Québec, la scène artistique n’est pas tout à fait traversée par les mêmes thèmes, mais la présence d’un rapport ambigu à l’ironie se fait aussi sentir. En cela, la posture d’idiot, de niaiseux ou encore d’étranger adoptée par plusieurs écrivains et par les personnages qu’ils mettent en scène permet de prendre le parti de la fragilité, plutôt que celui de la certitude, de l’assurance. Les auteurs que j’ai mentionnés se moquent de tout, y compris d’eux-mêmes, mais cela ne les empêche pas de s’ap-procher, de temps à autre, de tout ce qui est kitch, vulgaire, délaissé, non pas simplement pour en rire, mais par effet de fascination. Arsenault présente cette ironie comme un espace «où la différence entre la sincérité et la mise à distance serait -suspendue»: ne pas regarder la foule du Stade olympique s’émerveiller devant de gros bolides pour s’en moquer ou dénoncer le spectacle, mais accepter de suspendre son jugement le temps de participer à l’évènement.

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Le projet littéraire qu’Arsenault a organisé au Monster Spectacular et celui, à -paraitre, qu’il a mis sur pied autour du Salon des animaux—tous deux proches du journalisme gonzo—naissent à partir d’une visite réelle en des lieux incongrus. Ceux des Éditions de Ta Mère, Maison de vieux et, surtout, Les cicatrisés de Saint-Sauvignac, histoires de glissades d’eau, eux aussi collectifs, relèvent plutôt de la pure fiction, mais n’en sont pas moins parents d’esprit.

Publié en 2011, Les cicatrisés de Saint-Sauvignac a été écrit à huit mains, celles de Sarah Berthiaume, Simon Boulerice, Jean-Philippe Baril-Guérard et Mathieu Handfield, qui racontent tour à tour une saison dans la vie des jeunes du village de Saint-Sauvignac, après l’ouverture de la glissade d’eau la plus à pic au monde. Encore une fois, on se trouve sur le plancher des vaches, généralement autour d’évènements peu grandioses, mais dont l’aspect ridicule suscite une véritable empathie pour les personnages qui les vivent. Ceux-ci sont, de toute façon, conscients du peu d’envergure de ce qui les entoure. Ils narrent leur vie avec l’aplomb de gens à qui on ne contera pas de menteries, dans une langue dont l’oralité est savamment travaillée.

Le résultat de cette collaboration est savoureux, et le récit de Berthiaume, qui ouvre le recueil, mérite une mention spéciale. Il met en scène une adolescente hargneuse espionnant sa sœur alors qu’elle teste son pouvoir de séduction sur les hommes à grands coups de décolletés et d’ingestion sensuelle de poudre Ramen. Son seul ami—dont les aventures -seront racontées par Simon Boulerice au récit -suivant—est un garçon qui rêve d’être une fille et résiste mal à la tentation de lécher l’épaule de son camarade de classe lorsque l’occasion se présente. Tout en commentant la vie de sa sœur, l’adolescente cherche aussi quelqu’un pour faire battre son cœur: son premier rendez-vous galant débute par un poke Facebook, se poursuit avec un bouquet de fleurs -acheté au Couche-Tard et se termine abruptement par un baiser qui vire à la catastrophe au contact des broches du prétendant. Sa sœur, quant à elle, consume son amour pour un immigré mexicain affalé à côté d’une de ces toilettes bleues qui trainent près des chantiers de construction.

Le monde fictif de Saint-Sauvignac a été conçu comme un espace à s’ap-proprier, refermé sur lui-même et pourtant ancré dans une certaine québécitude que nous connaissons tous, celle de ces petites villes où se trouvent toujours les mêmes commerces et le même type de paysage. Il s’agit aussi, on peut l’imaginer, d’un de ces endroits qui n’existe jamais vraiment dans l’imaginaire, qui n’est habituellement le lieu d’aucun enjeu romanesque. Bien sûr, Les cicatrisés de Saint-Sauvignac n’est pas exempt de drames, mais l’association récurrente de ceux-ci à une glissade d’eau nommée la Calabrese sabote tout pathos.

Ce qui fait mouche ici, comme dans nombre des textes évoqués plus tôt, c’est le sentiment frappant de réalisme qui se dégage de ces univers malgré les dérapages absurdes et leur humour parfois cabotin. Comme si, en faisant le choix d’une langue bâtarde, de l’insignifiance et du détail, ces plumes à l’acuité quasi anthropologique nous ramenaient au plus près de notre monde, de ce que nous connaissons ici et maintenant, grâce à la justesse d’une description ou, pourquoi pas, d’une référence—qui ne connait pas le gout de la poudre Ramen? Cette investigation des lieux, celle, fictive, de Saint-Sauvignac comme celle, réelle, des Monster Spectacular ou du Salon des animaux, donne corps à des expériences trop souvent ignorées, écartées du domaine littéraire, les ressuscitant avec le plus de soin possible malgré—ou peut-être grâce à la distance critique qu’amène l’humour.

Pour un écrivain, il peut paraitre peu ambitieux que de traiter de sujets amusants, modestes, plutôt que de se mesurer d’emblée aux plus grands thèmes de l’existence: l’amour, la mort, le temps qui passe. Selon cette conception, la littérature doit être universelle et parler à tous, peu importe le lieu et le temps, grâce à des sujets intemporels, à une langue élégante. Cela est certes légitime. Pourtant, rien n’est plus faux que de croire qu’il est facile de traiter de ce qui nous entoure: pour le faire, les œuvres dont j’ai parlé inventent des formes, des voix qui leur sont propres, et n’ont rien de conventionnel. Toutes montrent le même souci, à travers leur prédilection pour le dérisoire, de donner une place aux voix marginales, aux éco-systèmes délaissés—les assistés-sociaux de Blais, la tristesse de la vie littéraire ou encore un adolescent qui voudrait changer de sexe. Toutes aussi partagent la même volonté de travailler la langue pour la rendre contemporaine, vivante, sur-prenante. Toutes, finalement, se montrent capables de ridiculiser les conventions, les égos, les prétentions, les discours tout faits.

Rien n’est plus faux que de croire qu’il est facile de traiter de ce qui nous entoure.

Si ces œuvres s’intéressent à la culture de masse, leur façon de l’aborder est pourtant loin de se cantonner à la facilité. Leurs voix enregistrent le bruit ambiant pour faire voir, sur la page, la vacuité de ce qu’il contient. Plus précieux encore pour le lecteur, elles restituent tout un lot d’expériences communes en préservant leur complexité et leur incongruité, alors que seul leur aspect ridicule est souvent souligné: les désirs adolescents insolites, les flirts maladroits sur Facebook et même, pourquoi pas, l’odeur émise par l’une de ces fameuses toilettes bleue.


Laurence Côté-Fournier est étudiante au doctorat en études littéraires à l’UQAM. Elle collabore régulièrement au cahier critique de la revue Liberté, en plus d’avoir écrit pour Salon Double, Zinc, Mœbius et Pop-en-Stock. Son dernier texte dans Nouveau Projet était «La force toxique du langage» (NP02).

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