Le picker est un animal marchand

Nicolas Charette
Publié le :
Le reportage

Le picker est un animal marchand

Récemment, un nouveau type de marchand est apparu dans la conscience populaire: le picker, qui déniche des objets usagés pour les revendre sur l’internet et lors de certains évènements commerciaux. Portrait d’un recycleur du passé parfaitement en phase avec son époque.  

Le soleil n’est pas encore levé. David Lalonde, les yeux pas tout à fait ouverts, boit son deuxième café, debout devant l’ordinateur portable. Il scrute les annonces récentes sur Kijiji Ontario. L’apparente bonhommie de son visage cache un esprit marchand. Quand il y a un profit à faire, Dave est acheteur.

Dans la lumière bleutée de la télévision, le petit Antoine regarde un dessin animé. «Il se réveille toujours pour voir ce que je fais le matin, quand je pars pour un trip de picking», dit son père, qui a dormi dans le salon pour ne pas réveiller sa blonde. Celle-ci n’approuve pas toujours ses escapades.

Robbie Paquin arrive un peu avant 7h, un Leica m4 et un Nikon F autour du cou. Dave tend une tasse de café fumant à son compagnon de route, également picker. Son dada à lui, c’est tout ce qui touche la photographie argentique et l’audio vintage. Froc de cuir, tatous, coiffure négligée au toupet en banane, l’ancien harmoniciste des Breastfeeders a gardé quelque chose du rockabilly. Si, par son penchant à valoriser et à faire revivre les objets du passé, le picker est une sorte de nostalgique, Robbie incarne parfaitement cette idée.

Le trip, ce matin, c’est d’aller à Whitby, en banlieue de Toronto, pour acheter trois lampes à 650$. Dave croit pouvoir les revendre vite fait, les flipper sur eBay pour au moins trois fois le prix. Whitby se trouve à 500 kilomètres de Villeray, où il vit. Sur la route, il a prévu quelques arrêts chez les prêteurs sur gages, brocanteurs et autres pickers de Kijiji.

Le terme picker a longtemps désigné un individu qui achète des antiquités un peu partout pour les revendre rapidement à un marchand ayant pignon sur rue. Surtout utilisé aujourd’hui pour définir quelqu’un qui recherche des -objets usagés afin de les revendre à profit à quiconque les veut bien, il est récemment entré dans la conscience populaire grâce à des émissions comme American Pickers, diffusée sur la chaine spécialisée History.

Dans cette téléréalité, on suit Mike Wolfe et Frank Fritz à travers leurs recherches d’objets uniques. Bicyclettes et moto-cyclettes anciennes, vieux contenants d’huile à moteur, affiches publicitaires vintage. Ces deux pickers professionnels achètent de tout, mais surtout ce qui est emblématique de la culture américaine. Au-delà de la chasse au trésor, l’histoire des États-Unis est abordée à la pièce, selon la trouvaille du jour. Le succès de l’émission a fait mouche, et plusieurs concepts similaires ont vu le jour, tels que Canadian Pickers (aussi sur History), Picker Sisters (Lifetime), Storage Wars (a&e), et même une production québécoise, La fièvre des encans (Historia).

Enfant, Dave suivait son père dans les ventes de garage et les marchés aux puces. C’est avec lui qu’il a développé son flair pour l’objet rare. Il est ensuite devenu collectionneur. L’une de ses obsessions fut les boissons gazeuses: «Surtout l’Orange Crush. Je partais sur des crisses de binges. Des plateaux, des pubs, des bouteilles pis des ouvre-bouteilles... Ma blonde capotait!»

Ce n’est qu’en 2009, à l’âge de 30 ans, qu’il a tenté sa chance comme picker à temps plein, en commençant par vendre sa collection chérie. Depuis, il apprend le métier «sur le tas», principalement en fouillant sur l’internet, notamment sur eBay, pour trouver la valeur marchande des objets.

«On y va?», dit Dave en jetant un ultime coup d’œil sur Google Maps. Robbie cale ses dernières gorgées de café et ricane: «On va trouver le Saint-Graal!»

Dans la tête du picker, il y a toujours ce désir de faire la découverte. Comme ce Leica que Robbie a trouvé chez un prêteur sur gages à l’été 2013, payé 30$. Il a revendu le boitier, qui avait connu de meilleurs jours, pour 250$, alors que la lentille lui a rapporté 700$. Ou bien cette figurine antique Heubach signée, achetée 20$ par Dave, revendue 950$ sur eBay...

Le paysage industriel de la Transcanadienne défile, gris et filtré par une légère bruine. À l’intérieur de la Ford Focus 2004, Dave et Robbie rigolent en se remémorant un incident survenu lors du dernier voyage à Toronto. «Are you -fucking kidding me?», avait hurlé le patrouilleur ontarien qui les avait rattrapés après que Dave eut passé à deux doigts de l’emboutir lors d’un dépassement.

Dave s’allume un joint. Parfois, quand il tourne la tête pour parler à Robbie, les roues de la Focus touchent les vibreurs routiers. La secousse soudaine ne semble déranger personne, et Dave continue ses histoires. Il adore ces escapades. «C’est comme une chasse au trésor. Pis ça me donne aussi un break familial.»

Dans le stationnement d’un Esso à Vars, près d’Ottawa, on repère à l’heure convenue le Dodge Ram bourgogne d’un vendeur contacté sur Kijiji. Un taupin de six pieds quatre pouces en sort; il porte des verres fumés et une casquette des Oilers d’Edmonton. Son anglais est lent et jovial. Il tient une lampe de table dont la tige en «S» soutient deux abat-jours cylindriques en bambou.

Cinquante dollars. Poignée de main. Sourires.

Le modèle exact? Dave ne sait pas, dans ce cas-ci. Du reste, ça importe peu. «C’est beau et c’est vintage.» (Sur eBay, il écrira plus tard: «Vtg 1950s-60s mcm Danish moder Eames Era retro Majestic tiki z Desk Teak lamp!» Notez l’abondance de mots-clés.)

  • Transaction entre un usager ontariende Kijiji, David Lalonde, et le collaborateur de Nouveau Projet (à droite) à Vars, près d’Ottawa.

Le terme picker a longtemps désigné un individu qui achète des antiquités pour les revendre à un marchand ayant pignon sur rue. Utilisé aujourd’hui pour définir quelqu’un qui recherche des objets usagés afin de les revendre à profit à quiconque les veut bien, il est récemment entré dans la conscience populaire grâce à des émissions comme American Pickers.

Dave dit ne jamais avoir eu de problèmes à propos d’un objet mal identifié. C’est un «vendeur émérite», un top-seller, titre de professionnalisme décerné par eBay.

«Je vais pouvoir revendre ça cinq ou six-cents piastres!», dit Dave en reprenant la route. Le voyage commence bien. Robbie insère un disque de blues dans le lecteur, Blind Willie Johnson. Les deux amis sont fébriles. Dave a le pied lourd. Au coin de Eadie Road et de la route 200, il fait un arrêt à l’américaine sans trop regarder, et n’aperçoit pas la voiture arrivant du nord. Freinage brusque, crissement de pneus, mais la Toyota Camry heurte tout de même l’aile arrière droite de la Focus, qui dérape et termine sa course dans le fossé enneigé.

«Câlice», dit Dave, sonné et incrédule. Personne n’est blessé. Le picker villerois gravit difficilement le fossé, de la neige jusqu’aux genoux, et va se répandre en excuses à la conductrice inquiète qui inspecte les dégâts sur sa voiture.

Il y a pire: Dave n’a pas renouvelé son permis de conduire et la police s’en vient. Honte et panique. Robbie lui suggère de jeter son pot. Le trip semble terminé.

Le jeune patrouilleur francophone de la Police provinciale de l’Ontario se montre toutefois conciliant. Il questionne Dave et la conductrice, procède aux vérifications d’usage, s’assure qu’un membre du groupe détient un permis valide, puis remet à Dave un constat d’infraction de 125$ pour conduite imprudente. Pendant qu’il rédige son rapport, il est souvent sollicité, à la radio, par le répartiteur du poste de police. Il est notamment question d’un «petit corps qui brule» sur une route non loin de là. «J’aime mieux envoyer la cavalerie pour un chien qui brule que de rien faire pis que ce soit un bébé mort», conclut-il. Visiblement, ce policier a d’autres chats à fouetter.

Contre toute attente, l’auto fonctionne. Le système de direction est intact. Rien ne coule du moteur, sinon un peu de lave-glace. Deux tie-wraps sur le parechoc avant, trois en arrière, et voilà que ça ricane autour de la Focus. Même la lampe, tordue et un peu mal en point, est arrangeable. «On continue?», demande Dave au reporter de Nouveau Projet, le seul à avoir un permis de conduire valide.

Haltes à Gananoque et à Kingston. Brocantes et marchés aux puces. Dave achète une autre lampe de table rétro à 20$. Valeur estimée: 395$ us—«Or best offer», ajoute-t-il en souriant. Il trouve aussi deux vieux abat-jours. Pour sa part, Robbie achète deux 33 tours de Johnny Cash, édition Sun Records, ainsi qu’un tourne-disque Dual 601 en piteux état. «Pour les pièces», précise-t-il. Bonne récolte, somme toute.

Whitby est une banlieue résidentielle à l’est de Toronto, une sorte de Repentigny ontarien. Aussitôt la Focus garée sur la rue Charest Place, le propriétaire des trois lampes, Dan, sort de son bungalow gris et blanc, envoie la main à Dave et va ouvrir la porte de son garage. «Coudonc, y’attendait-tu à -fenêtre?», demande Dave, l’air moqueur, mais méfiant. «Le gars était vraiment bizarre au téléphone», ajoute-t-il en précisant qu’il avait fallu quelques semaines et maintes rondes de négociations ardues pour faire descendre le prix initial de 1000$ à 650$.

Les sites internet de consommation collaborative comme Kijiji (propriété d’eBay) connaissent un essor partout en Occident. Ceux-ci favorisent notamment la réutilisation des produits, que ce soit par le partage, le troc, la vente ou la location. Pour le picker, qui achète dans le but de revendre, l’avènement de l’internet est une lame à double tranchant. En effet, s’il lui donne accès à plus de produits et d’acheteurs, le web annule en retour l’effet de rareté. Quelques clics et voilà que vous pouvez trouver n’importe quel -objet dans le monde, ou à tout le moins avoir une idée de sa -valeur. Pour sa part, Dave avoue consulter Kijiji compulsivement, question d’être toujours le premier à appeler celui qui demanderait trop peu pour sa vieille lampe...

Les lampes de Dan—trois Heifetz Rotoflex—sont disposées sur une toile en plastique vert dans le garage. Dave les examine attentivement, inspecte le câblage électrique, la -finition du tek et l’extrémité des longs abat-jours ovoïdes à rainures en vinyle beige.

You guys are pickers?», demande Dan avec un lourd accent pakistanais. Faire 500 kilomètres pour des lampes, cela l’intrigue. «What are you looking for?» Quand Robbie parle de tourne-disques, Dan esquisse un sourire complice, mais ses yeux restent sceptiques: «You brought cash?»

Et le voilà qui entre chez lui, en ressort avec deux tourne-disques: un Sony PS-11 et un Tecnics SL-D2. La négociation commence. Cent-cinquante pour l’un, 100 pour l’autre. C’est au tour de Robbie d’inspecter les objets, d’en relever à voix haute les imperfections. Soixante-quinze pour un? Non, 90. Cent pour l’autre? Non, 125. Cent-cinquante pour les deux? Non, 175... Robbie les obtient finalement pour 160$.

Franches poignées de main. Done deal.

Dave et Robbie sont satisfaits. Heureux, surtout, d’ajouter quelques adresses à leur carnet. Sur le chemin du retour, ils discutent encore de l’accident. Les assurances paieront-elles pour les dommages? Hypothèses et évaluation des possibilités. «Bah! Ça devrait aller», conclut Dave. Le picker est une bête débrouillarde.

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L’obsession de Robbie pour les appareils photo remonte à l’adolescence. Chaque année, il suivait son père, un photographe amateur, au Range Finder Camera Show, la plus grosse foire d’appareils photo argentiques au Québec. «J’y allais juste pour voir les appareils, j’avais pas une cenne.» Puis, avec quelques économies, il est enfin parvenu à acheter un Nikkormat défectueux pour 40$. Il a réparé l’appareil, le premier d’une très longue liste. Il a tout appris par lui-même, posant des questions ici et là, fouillant dans les livres techniques. «J’achetais un appareil avec une poque, je trouvais les pièces, pis je créais des appareils mint.» Dans le jargon des collectionneurs, on dit d’un objet mint qu’il est comme neuf, en excellente condition.

Une fois membre de la Nikon Historical Society, Robbie est devenu «un collectionneur complètement fou». La compagnie Nikon, voulant préserver une aura de mystère autour de sa marque, dévoile peu de choses sur son histoire.

«Je me sentais en mission, dit Robbie. Je faisais un travail d’archives. Je me disais: s’il y a un Nikon Red Dot quelque part à Montréal, c’est ma responsabilité. Faut que je l’aie. Faut que je le sauve!»

À 37 ans, s’il a encore quelques traits du collectionneur, Robbie est sans contredit devenu un picker. Au cours des quatre premiers mois de 2014, il a vendu pour plus de 13 000$ sur eBay. Il participe aussi à quatre ou cinq camera shows par année. Au Range Finder Camera Show, où il loue un espace depuis dix ans, il est l’un des meilleurs vendeurs. En une journée, il y fait désormais entre 1 500 et 3 000$. Son père l’accompagne, mais c’est maintenant pour l’aider derrière les tables de vente.

Faire un bon coup d’argent est évidemment une puissante motivation pour n’importe quel picker. Toutefois, rare est celui qui déclare les revenus issus de la vente d’un objet d’occasion. D’ailleurs, même s’il avait le désir d’être fiscalement irréprochable, comment justifierait-il ses dépenses? Demanderait-il un reçu pour une paire de lunettes Ray-Ban payée un dollar dans une vente de garage à Saint-Jean-sur-Richelieu, qu’il revendra 100$ sur eBay?

  • Robbie Paquin dans sa cuisine, restaurant un lot de caméras acquis durant la semaine.

Faire un bon coup d’argent est évidemment une puissante motivation pour n’importe quel picker. Toutefois, rare est celui qui déclare les revenus issus de la vente d’un objet usagé.

Robbie avoue que sa dernière déclaration de revenus a été complexe, mais il préfère montrer patte blanche. C’est que depuis 2007, l’Agence du revenu du Canada a obtenu en Cour fédérale qu’eBay divulgue les informations personnelles de tous ses gros vendeurs. Le gouvernement s’intéresse notamment à ceux qui font plus de 24 transactions par année et qui vendent pour plus de 20 000$. Pour sa part, Robbie est parvenu à produire un bon nombre de -reçus grâce à ses achats de lots d’appareils photo sur eBay. Règle générale toutefois, le picker se préoccupe peu de son statut fiscal. Il travaille dans l’ombre.

Voici Robbie dans un show de moindre envergure organisé pour la première fois dans un loft industriel du quartier Saint-Henri. Avant même l’ouverture officielle, les vendeurs sont fébriles. «C’est là qu’il y a les meilleurs deals, entre les vendeurs. Des fois, il y a des gars qui louent des tables juste pour avoir accès au stock, avant que ça ouvre.»

Ça s’agite autour d’une table. Un ancien photographe vend tout son matériel. La main de Robbie tremble imperceptiblement. Il lui achète une lentille Commercial Hector f6.3 pour 25$. «Tu payes ma table!», dit le vendeur, tout sourire. Robbie sort dehors pour fumer. Sa main tremble encore. «Je capote quand je vois de l’optique de même. Je perds mes moyens. C’est que je connais le potentiel! Celle-là, je la garde», confie-t-il avant de tirer nerveusement sur sa cigarette. (Quelques mois plus tard, il vendra la Hector pour 280$.)

«Il y a plein de tatas sur eBay, du monde qui vendent de tout, mais qui connaissent rien», dit Robbie. Quand il lit «Lot de vieilles caméras» ou bien «Vieil appareil photo», il sait être en présence d’un débutant, d’une «perchaude». Plusieurs objets s’achètent pour une bouchée de pain. Parfois, l’appareil photo vaut peu, mais il est monté d’une lentille très rare. «C’est étrange. C’est comme si dans l’inconscient collectif, une vieille technologie, ça vaut rien. Aujourd’hui, avec l’internet, faut être vraiment cave pour ne pas savoir la valeur d’un objet.»

L’internet a certainement changé la donne. «Il y a plus de 20 ans, tu pouvais passer des années sans jamais mettre la main sur un Leica, confie Solomon Hadef, organisateur du Range Finder Camera Show. Aujourd’hui, avec eBay, tu peux en avoir un tous les jours.» L’offre et la demande sont en profonde mutation.

Finie l’époque où le picker dépendait de l’antiquaire pour vendre ses trouvailles. Désormais, l’accès au client est -direct. En 2013, parmi les 73,6% de Québécois qui ont acheté des produits d’occasion, près de 80% l’ont fait par l’entremise d’une plateforme web, selon une étude de -l’Observatoire de la consommation responsable.

«Ces dernières années, il y a une nette progression de l’achat d’objets d’occasion en ligne, constate Fabien Durif, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’uqam. C’est dû à la combinaison de deux éléments: la crise économique de 2008 et la popularité des sites favorisant la consommation collaborative, comme Kijiji. Aujourd’hui, il n’y a plus de honte à acheter d’occasion.» En Europe, certaines entreprises comme Ikea et Habitat l’ont compris et ont même leur propre section d’objets d’occasion en magasin, pour tenter de reprendre une partie de ce marché qui leur échappe. Plusieurs chercheurs s’intéressent à ce changement d’attitude des consommateurs.

Si beaucoup achètent d’occasion pour avoir un meilleur prix, plusieurs le font aussi pour prendre leurs distances avec la société de consommation. C’est une sorte de revanche sur le système marchand traditionnel, qui vend des produits à prix fort et dont la valeur déprécie rapidement, quand ils ne sont pas carrément conçus dans une perspective d’obsolescence programmée. «Même si les sites internet de consommation collaborative sont à visée lucrative, les gens ont l’impression d’échapper au système de consommation», ajoute Fabien Durif.

Les pickers savent bien qu’ils n’ont plus besoin d’avoir pignon sur rue pour vendre leurs objets, même si nombreux sont ceux qui ont choisi cette voie. Peu importe le mode de vente, il faut toutefois de l’espace pour entreposer son trésor. Chez Robbie, l’appartement surchargé ressemble à un atelier de réparation d’appareils photo. La grande table de huit pieds de la salle à manger est entièrement recouverte: menus tournevis, pics pointus, vis minuscules, ressorts, lentilles, mouchoirs alcalins, petite bouteille d’huile, boitiers démontés et remontés. Ici, des agrandisseurs encombrants. Là, des bacs à développement et des tourne-disques empilés. Sans compter la centaine de boitiers rangés dans des tiroirs. Du collectionneur, Robbie a gardé l’obsession de l’inventaire. Le sien, il le connait de A à Z. «Presque en tout temps, j’ai 20 à 50 appareils sur eBay. J’y mets ce qui est plus rare, plus spécifique, les pièces de collection. Les appareils plus communs, le Nikkormat, le Pentax, le Canon, tu crisses ça dans une boite pis t’amènes ça au show


La personnalité du picker se situe quelque part entre celle du collectionneur, obsédé à l’idée de posséder l’objet désiré, et celle du marchand, soucieux de vendre à profit.

Pour sa part, Peter Lafontaine reconnait qu’il a toujours collectionné, qu’il a ça dans le sang. Il n’a aucun problème à admettre son côté obsessif. «Quand j’étais jeune, je ramassais des roches à terre, je ramassais tout!», clame-t-il entre deux gorgées de café. Cailloux, cartes de hockey, vieux journaux: ses collections ont pris plusieurs formes avant de se transformer en gagne-pain. Chaque objet est un jalon de sa vie, qu’il évoque encore avec fébrilité, malgré quelques pointes d’amertume. Il raconte tout d’un souffle et saute du coq à l’âne, animé par la vigueur du café noir. Avec son crâne dénudé, ses yeux brillants ont l’air énormes.

Dans les années 1980, Peter publiait des annonces dans les journaux locaux, à la recherche de vieilles cartes sportives. «C’était avant que les gens sachent que ça valait de quoi», se souvient-il. Un jour, il achète un gros sac de cartes de hockey à une connaissance pour seulement 20$. Valeur: 10 à 12 000$. C’était le début d’une longue série d’acquisitions à faire baverd’envie n’importe quel picker. Dans son bureau où sa copine et lui préparent les produits destinés à être vendus sur eBay, Peter s’empresse de sortir un vieux journal d’une boite pour en montrer fièrement la une: en 1992, il a fait la couverture du défunt bimensuel Le marché des cartes de sports. Sa collection contenait alors 140 000 cartes de hockey. La même année, il ouvrait son magasin de cartes dans les Cantons-de-l’Est, lequel lui a permis de subsister pendant quatre ans. Peter, qui dit avoir «joué son magasin» par la suite, n’hésite pas à comparer le rush d’acheter à celui du gambling, dépendance avec laquelle il s’est longtemps battu. «C’est comme la drogue ou l’alcool. Un manque de je sais pas quoi», ajoute-t-il.

Quelques années plus tard, il s’est passionné pour les jouets anciens. «Quand j’étais jeune, je feuilletais les catalogues de jouets en rêvant de les avoir. Maintenant, j’en ai. C’est mon enfance, tout ça», dit-il en désignant derrière lui son trésor, qui occupe tout le sous-sol de son bungalow. Camions en fer et en taule, petites voitures Dinky, Corgi et MatchBox, soldats de plomb, jeux d’antan, bandes dessinées, machine à boules, publicités d’époque... Tout est rangé et inventorié avec la précision d’un archiviste. «C’est mon bas de laine. J’ai déjà mis de l’argent dans des reer, mais ç’avait rien donné.» Ayant vu fondre ses placements financiers lors de la crise économique de 2008, Peter considère le gain en capital provenant de la vente de jouets comme plus profitable. Il estime la valeur nette de sa collection à 100 000$.

  •  credit: Photo: Robbie Paquin
    Photo: Robbie Paquin

La personnalité du picker se situe quelque part entre celle du collectionneur, obsédé à l’idée de posséder l’objet désiré, et celle du marchand, soucieux de vendre à profit.

Pendant plusieurs années, chaque weekend du printemps et de l’été, il faisait la tournée des ventes de garage avec sa copine, Johanne Doucet, à travers le Québec. «J’étais stressé. C’est que tu veux rien manquer! À partir de 3h du matin, je réveillais ma blonde aux heures: “On part-tu?”, que je lui demandais. On finissait par y aller avant que le soleil se lève. C’est là qu’il y a les plus beaux morceaux. Le matin, tu vois les pickers passer avec leur trailer, un à la suite de l’autre. Des fois le stock des vendeurs est même pas sorti des boites qu’on est là, à fouiller! Vers 10h, quand on a rempli le char, je me calme... Pis là on prend un café!»

Pour ses vieux jours, il rêvait d’ouvrir un café boutique. Mais en octobre 2012, on lui a diagnostiqué un cancer du poumon. Il avait alors 52 ans. «Le médecin m’a dit de ne pas faire de projets pour l’été. Ma vie venait de s’écrouler. C’était mon rêve. Un rêve commun, aussi», dit-il. Fini les ventes de garage. Fini les marchés aux puces et les bazars. Il doit liquider le plus possible son inventaire, pour ne pas laisser Johanne aux prises avec un énorme butin dont elle connait moins bien la valeur. «Là, je suis vraiment en mode vente. Je vends ma passion à prix modique! Mais pas au point de laisser aller mon stock pour rien!», s’exclame-t-il.

Les journées sont difficiles, physiquement et moralement. «Je peux même plus lister mes objets sur eBay; ça me prend trop de jus», dit-il, déçu. Chaque semaine, il accueille quelques clients chez lui. Des collectionneurs, mais souvent des pickers flairant la bonne affaire. Une vieille connaissance à lui, Guy, vient régulièrement. «Y paye pas! Y’est chien! Y’est rat!, s’exclame Peter en riant. Il dit qu’il veut pas profiter de ma maladie, qu’il fait ça pour m’aider. Mais je joue une game moi aussi: je dis que j’ai pas une cenne, qu’il me prend à la gorge. Les premiers objets que j’ai vendus, pour vrai, je braillais. Mais j’ai pas le choix! C’est mon héritage pour Johanne.» Parfois, il se réveille la nuit, énervé, pensant avoir vendu un objet: «Je rêve que je deal!» Incapable de se rendormir, il se lève alors et se fait un café.

Il préfèrerait éviter d’avoir à tout vendre sur eBay. Outre le manque d’énergie, la perspective de devoir payer des impôts sur son gain en capital est démoralisante. N’est-ce pas là aussi tout le plaisir du picking, cette impression d’avoir -déjoué le système? Tomber sur un objet malaimé, délaissé par ses propriétaires pour quelques dollars, et le faire -revivre moyennant profit dans les mains d’un autre, qui -saura en apprécier la valeur: le picker est celui qui a fait de ce plaisir un mode de vie.

Contre toute attente, à l’hiver 2013, le médecin de Peter lui annonce que son corps a bien répondu à la chimio et à la radio, qui ont freiné la progression de son cancer. On ne parle pas de rémission possible, mais le pronostic est moins brutal. «Je prends ça une journée à la fois, je me fais pas d’idées; faut que je coupe le cordon», dit-il, un rictus aux lèvres. Mais voilà son regard qui s’anime: «Si j’étais en santé, j’achèterais! J’achèterais drette là!» Dans la cuisine, en haut, Johanne rit. Peter rit aussi. «Johanne! Y reste-tu du café?», crie-t-il.


En quoi le picker se différencie-t-il du commerçant qui, depuis toujours, achète des produits pour les revendre? Certains diront qu’il est un marchand, tout simplement.

Quelque chose semble toutefois le distinguer, dans sa propension à se distancer du système commercial traditionnel. Si d’une certaine manière il y participe, en achetant et en revendant des produits, il le fait dans une zone grise -économique. C’est un être fiscalement douteux qui a tourné le dos à la tvq et à la tps. Quelque chose entre le dealeur nostalgique et le trafiquant rebelle.

Le picker est en constante adaptation. Sorte de mutation de l’antiquaire dont il semble issu, il a profité de l’émergence de l’internet pour gagner en autonomie. Il vend et achète à Longueuil comme à Hong Kong, capitalise sur son champ d’expertise et surfe sur les tendances.

À cet égard, peut-on percevoir une sorte de clin d’œil consumériste dans l’engouement actuel pour le vintage, le mid-century, le rétro, bref, pour tous ces produits qui incarnent à leur façon l’âge d’or de la société de consom-mation? Les gens commencent-ils vraiment à se détourner de certains dictats capitalistes, notamment ceux qui imposent de jeter tout ce qui date et de toujours acheter neuf?

Que l’essor de la consommation collaborative marque ou non un virage dans nos habitudes de consommation, le picker a certainement une chose ou deux à nous apprendre sur l’art d’acheter et de vendre, car il révèle un rapport possible à l’objet usagé. Il en fait un mode de vie à la fois ludique et lucratif. 


Nicolas Charette est né en 1980 à Montréal. Il a étudié la psychologie à l’Université McGill, où il a également terminé une maitrise en création littéraire. Il a publié un recueil de nouvelles, Jour de chance (2009), et un roman, Chambres noires (2012), aux éditions du Boréal.

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