«Portrait de l’invisible»: Lysandre et les nuits fécondes

«Portrait de l’invisible»: Lysandre et les nuits fécondes
L’autrice-compositrice-interprète Lysandre est une artiste du raffinement. Se déploient sur son deuxième album long, né d’une période de pause régénératrice, de somptueuses chansons indie pop toutes de synthétiseurs vêtues, influencées par le cinéma.
Depuis la sortie de son premier album Sans oublier, en 2022, Lysandre (qui retranche Ménard de son nom d’artiste solo) a vécu un feu roulant de concerts et de tournées, la pianiste (de formation classique) étant non seulement une autrice-compositrice-interprète accomplie, mais également une claviériste et choriste accompagnatrice prisée.
Les mélomanes ont pu la voir jouer passionnément de ses synthétiseurs sur scène aux côtés de Klô Pelgag, Helena Deland, Shaina Hayes, Ping Pong Go, Etienne Dufresne. Elle a collaboré aux albums de Lou-Adriane Cassidy, Ariane Roy, Choses Sauvages. Elle unit souvent sa voix magnifique à celles, également si belles, d’Odile Marmet-Rochefort et des créatrices de Journal d’un loup-garou et de Dogue (quatuor vocal qu’elles surnomment les Cocottes). Une pléiade d’artistes avec qui elle a tissé des liens précieux.
«Je suis tellement choyée de faire partie d’un cercle que je sens extrêmement soudé», affirme la musicienne, également compositrice à l’image et comédienne (Symphonie pathétique, La passion d’Augustine), en entrevue dans un café de Villeray, à Montréal.
Or, après ces années à enchainer les concerts, entrecoupés de projets télé et cinématographiques, Lysandre, saturée, a eu besoin d’une pause. Peu après la sortie de son précédent minialbum, Les heures innocentes (primé au Gala alternatif de la musique indépendante du Québec en 2023), elle a senti que des «connexions émotives étaient bloquées, se remémore-t-elle. Comme si les choses ne me traversaient plus, et ça m’a fait extrêmement peur.» Il lui fallait ralentir.
«Portrait de l’invisible», deuxième album de LysandrePhoto: Chivi Chivi
Photo: Léa Taillefer
Cette connexion invisible que l’on a avec des gens, j’avais envie de la nommer, de la décrire parce que c’est important quand ça arrive. J’aime parler de ce qui est beau, de cette énergie indicible. J’aime les soirées entre ami·e·s où on rit tellement, où on danse, on chante, où on est tellement contents d’être ensemble. Ça ne s’explique pas.
Nuit féconde
Elle s’est alors réfugiée en solitaire dans un chalet, où elle s’est abreuvée de films—passion assouvie qui a nourri sa créativité. «C’est ça qu’il me fallait: me faire raconter des histoires. Ça m’a sauvée, confie-t-elle. Et voir des ami·e·s. C’est comme si j’avais négligé mes relations. Je voulais reconnecter avec ça.»
Lorsqu’elle a repris la plume, puisant dans le cinéma habitant ses pensées—celui de Mike Leigh, Wim Wenders, Ingmar Bergman, Michel Gondry—, ce fut de manière quasi automatique, «comme si tout sortait, se souvient-elle. C’est comme si je “processais” trois ans plus tard ce que j’avais vécu. Être sur un feu roulant, ça ne me permettait pas cette ouverture à moi-même».
L’atmosphère nocturne, bleutée émanant de nombreuses pièces (que reflète de surcroit l’esthétique de ses photos) découle notamment de la peur qui la tenaillait la nuit, seule, au chalet. «C’était terrible, comme si le silence était fort, image-t-elle. Il fallait que j’écrive là-dessus.»
Sur cette peur, remontant aussi loin qu’à l’enfance, «d’être épiée, de ce qu’on ne voit pas, que symbolise le personnage du Cowboy aux mains d’argent, expose-t-elle. La peur de la nuit, c’est comme la peur de l’invisible». Néanmoins, l’idée «de vaincre la peur de la solitude, de s’affronter soi-même» sous-tend cette chanson épique, véritable exutoire.
Ce filon fécond de l’invisible, Lysandre l’extrait également de la nuit pour le rattacher aux rencontres humaines, à tout ce que l’on ne voit pas a priori lorsqu’on rencontre une personne.
«Comme il est beau le désordre des gens heureux», chante-t-elle sur la lumineuse Fontaine de Jouvance, hymne à la joie, car après tout, ces années n’ont pas été que sombres, tient-elle à souligner.
Synthés à l’œuvre
Bien qu’elle ait peu écouté de musique durant son recueillement, certains albums l’ont accompagnée de près—des Cocteau Twins, Brian Eno, Debut de Björk, Hounds of Love de Kate Bush (au son duquel elle a couru un été durant)—, l’orientant sur le plan sonore.
C’est dans son sous-sol, entourée de ses indéfectibles synthétiseurs, qu’elle a composé la musique de Portrait de l’invisible, expérimentant des trucs, reproduisant aux claviers des sons de basse et de batterie, apprenant à coups d’essais et d’erreurs; certaines «bonnes erreurs» ont même été conservées. Elle s’est aventurée dans les arrangements de voix, de cordes et de clarinettes avec son ami Aaron Wolff, violoncelliste new-yorkais.
Et bien sûr le piano, partie intégrante de son être, devait jouer un rôle important, revêtant sur Portrait de l’invisible un aspect «fracturé» constitué d’échantillons (tels que l’extrait de Diechterliebe de Robert Schumann ouvrant Un ange qui fume dans son lit) et de «punchs» de piano, explique Lysandre. «Dans Le cowboy, il y a une seule note—c’était très conceptuel. Le contraire total de tout ce que j’ai fait ces dernières années!»
La créatrice est d’ailleurs très fière de l’équipe avec qui elle a vécu des moments de grâce en studio—«c’est fou quand ça arrive, c’est la raison pour laquelle on fait ça»: Alexandre Martel, de retour à la réalisation après avoir signé celle de Sans oublier, le guitariste Thierry Malépart (Choses Sauvages), le batteur Samuel Gougoux (Corridor) et le bassiste Étienne Dupré (Zouz). «On a fait des affaires qui sont devenues plus grandes que nous», affirme leur complice.
Photo: Léa Taillefer
Faire fleurir son jardin
Le moment de confrontation personnelle et de solitude duquel a émergé Portrait de l’invisible a rappelé à Lysandre l’importance de s’accorder le temps et l’espace pour «faire fleurir [son] propre jardin», illustre-t-elle joliment. Et ce, par l’entremise de choses toutes simples qui ne concernent pas directement sa carrière, comme s’accorder un peu plus de lenteur ou prendre le temps de boire un café avec un·e ami·e.
Et pour nourrir sa création, elle a besoin de s’inspirer de ses expériences. Ce qui signifie prendre le temps de vivre entre ses cycles d’album afin de puiser dans ses histoires, celles de ses ami·e·s, ses rencontres et autres moments marquants son inspiration première.
«Je me suis rendu compte que tout faire tout le temps, ce n’est pas possible, conclut-elle. Et que ce n’est pas grave.»




