Chronique

Écran 02: l’intelligence artificielle

Marie-Christine Lemieux-Couture
Image: PublicDomainPictures.net
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Nouvelles mythologies

Écran 02: l’intelligence artificielle

Nouvelle chronique! Nouvelles mythologies ausculte les récits du présent. Avec un clin d’œil à Roland Barthes et un soupçon d’ironie, cette série décortique les fragments d’idéologies que cachent les signes, objets et figures qui façonnent nos imaginaires collectifs.

Trompe-l’œil marketing on ne peut plus intrigant, le terme «intelligence artificielle» apparait dans les années 1950 pour attirer du financement vers le sous-domaine des sciences de l’informatique, qui fabrique des machines ayant pour visée d’imiter la pensée humaine.

Outre la déception programmée par l’anticipation d’une singularité synthétique créée par des «techbros» avec un god complex, appeler «intelligence artificielle» un paquet d’algorithmes et d’automations, ça revient pas mal à vouloir décerner un prix Nobel de littérature à son autocorrecteur. 

Mais il n’y a pas que l’expression qui est conçue pour leurrer, puisque le fameux test de Turing représente l’ancrage historique sur lequel repose l’idée qu’une machine puisse ou non, non pas penser—Turing écarte la question dès les premières lignes de son texte fondateur—, mais simuler suffisamment l’intelligence humaine pour berner les personnes qui prennent part au soi-disant «jeu de l’imitation». 

Pour reprendre les mots de Jean Baudrillard: «Dissimuler est feindre de ne pas avoir ce qu’on a. Simuler est feindre d’avoir ce qu’on n’a pas» (1981). Dans la simulation, c’est tout le rapport au réel qui non seulement se désagrège, mais doit aussi forcément ériger une réalité de façade.

Car si la simulation autonomise le signe de la réalité ou, autrement dit, l’affranchit de son référent, elle doit parallèlement produire, sur le mode de l’affolement, une «stratégie du réel», ce que Baudrillard appelle un hyperréel, soit une succession de signes dont la signification est superficielle pour masquer l’absence de réalité. 

Par exemple, si je veux simuler avoir mangé une orange que je n’ai pas mangée, je ne peux pas me contenter de dire que j’ai mangé une orange: il faut que je produise des signes artificiels de l’acte de manger une orange comme m’arroser de parfum de fleur d’oranger, gribouiller le bout de mes doigts avec un feutre orangé, appliquer sur mes lèvres une saveur artificielle d’orange. 


Ce qu’il faut comprendre ici, c’est qu’on ne nous vend pas seulement une machine dont l’intelligence n’est plus ni vraie ni fausse, puisqu’elle n’est pas réelle, mais aussi une mise en scène d’un artifice d’intelligence, une contrefaçon de signes vides qui s’acharnent à en maintenir l’illusion. 


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Ainsi, on nous martèle que l’IA nous fera gagner du temps en effectuant pour nous les tâches ingrates du quotidien, comme répondre au courriel d’Yvette. Mais le temps que j’ai gagné en laissant Claude répondre à Yvette, je l’ai un peu perdu en itérations et, surtout, en espérance de vie en considérant les centaines de millions de tonnes d’émissions de carbone que requièrent l’entrainement d’un grand modèle de langage et l’alimentation des centres de données énergivores dans un monde déjà pressurisé par les changements climatiques.

On nous dit, encore, que l’IA rendra le savoir toujours plus accessible, alors que 97% des langues parlées dans le monde sont sous-représentées dans les données utilisées pour les entrainer, appliquant ainsi au savoir un filtre colonialiste et suprémaciste qui marginalise les savoirs locaux et autochtones.

L’IA creuse d’autant plus l’hégémonie culturelle qui établit comme standard la norme occidentale qu’elle repose sur un modèle probabiliste. Ses réponses ne reflètent donc pas la diversité épistémologique de l’expérience humaine, mais une approximation de la plus grande occurrence possible.

Cet imaginaire de la machine intelligente promet beaucoup: de l’efficacité opérationnelle des entreprises à l’arrivée d’une superintelligence omnipotente capable de résoudre les plus grands défis de l’humanité.

Étrangement, pour l’instant, tout ce que l’IA optimise factuellement, c’est la fortune des ultrariches qui cumulent des yachts comme la plèbe collectionne les Labubu (ou a collectionné les trolls pour le lectorat né avant les années 2000). Le tout, pendant que des messieurs pervers sur X rentabilisent la dépense énergétique de leurs requêtes Grok pour déshabiller des femmes et des enfants, il va sans dire, sans leur consentement.

Derrière la prétention d’intelligence, ce que l’IA commercialise, c’est un concentré de conformisme fondé sur des approximations biaisées qui commencent, en plus, à se nourrir elles-mêmes. 


Marie-Christine Lemieux-Couture est candidate au doctorat en sémiologie et s’adonne au bien peu convenable métier d’écrire des livres.

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