Féminicides et ce qui les précède

Elisabeth Viens Brouillard
Aurore Juin
Publié le :
Commentaire

Féminicides et ce qui les précède

Il y a des mots qui travaillent à notre place. Ils arrivent avant les faits, avant les prénoms, avant la chronologie. Ils s’installent en titre, assez ordinaires pour qu’on lise sans s’arrêter: «Le couple se chicanait», «Ça a dégénéré», puis la «Tragédie que personne n’a vue venir».

Ce lexique n’est pas anodin. Il fabrique une symétrie. Il fait passer un rapport de domination pour un échange. Il rassure parce qu’il simplifie: un moment, pas une méthode. Un épisode, pas un continuum.

C’est dans ce cadre qu’arrive le projet de loi fédéral C-16, déposé en décembre 2025, qui avance sur deux fronts. D’abord, il créerait une nouvelle infraction visant un schéma de comportements coercitifs ou contrôlants envers un·e partenaire intime, ce qu’on appelle le contrôle coercitif. 

Ensuite, il élargirait les circonstances menant au meurtre au premier degré dans quatre contextes: un schéma de contrôle envers un·e partenaire intime, la violence sexuelle, la traite de personnes ou un mobile de haine. Dans le sommaire du projet de loi, ces meurtres sont qualifiés de «féminicide» lorsque la victime est une femme. Autrement dit, C-16 ne chercherait pas seulement à nommer; il obligerait à lire autrement, à reconnaitre une structure dans le temps et à repérer le contrôle lorsqu’il se déguise en incident.

Cinq féminicides, cinq récits québécois de 2026: on y voit ce que le cadre retient, et ce qu’il efface.

Le 1er janvier, à Montréal, l’ex-conjoint de Tadjan’ah Désir l’aurait poussée du troisième étage d’un immeuble, l’entrainant dans la mort. S’ensuivit l’explication, posée comme le point de bascule du récit: le drame se serait produit après une «violente dispute», déclenchée lorsque la victime s’est rendue à son appartement «armée d’une pelle». 

On comprend ce que cette séquence fait au récit: elle installe d’abord un geste, ensuite une «dispute», puis un détail qui alimente le regard. Si C-16 était déjà en vigueur, ce dossier entrerait-il dans la catégorie que le projet de loi qualifie de féminicide? Ici, on nous donne l’instant; le contexte, lui, est renvoyé à plus tard.

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Le 5 janvier, à Puvirnituq, Mary Iqiquq Tukalak est d’abord présentée comme ayant été tuée par son conjoint, puis vient l’hypothèse d’un meurtre suivi d’un suicide. Le récit s’arrête rapidement sur le «contexte conjugal» ainsi que sur l’homme et sa «lettre explicative». La misogynie se raconte mieux quand on lui fabrique un mobile. On lit aussi que «ce couple avait un long historique de violence conjugale». À noter: ce couple, et non le suspect. On souligne pourtant les antécédents judiciaires de ce dernier et un non-respect de ses conditions. Mais, encore une fois, la symétrie de la violence l’emporte.

À Québec, entre le 7 et le 9 janvier, Susana Rocha Cruz disparait, puis son corps est repêché dans le fleuve. Son conjoint, principal suspect, est ensuite accusé de voies de fait avec lésions. Le récit public tient en une phrase: elle avait peur, elle voulait le quitter, il refusait. Cette histoire commence bien avant la disparition de la victime. Le projet de loi C-16 dit vouloir saisir ce qui la précède comme une logique de contrôle, et non comme un simple décor.

Le 18 janvier, à Rougemont, Véronic Champagne est tuée; son conjoint est le principal suspect. Le mot «conflit» revient, mais les articles médiatiques disséminent aussi des repères précis au sujet de l’homme violent: un lourd passé judiciaire, une démarche sous l’article 810 du Code criminel, des conditions de mise en liberté, d’autres accusations. Autant d’éléments connus et, pourtant, une phrase revient, presque intacte, dans les citations médiatiques: «on ne se serait jamais attendus à une telle tragédie».

Le 26 janvier, à Manawan, la Sûreté du Québec indique qu’un homme aurait tué sa conjointe avant de s’enlever la vie; Marie-Kate Ottawa est nommée comme victime. Là encore, le récit tend à se refermer vite: une fin tragique, une explication compacte, peu d’articles en font mention. Reste la question: qu’est-ce qui aurait pu être reconnu plus tôt si le droit disposait d’une infraction visant le contrôle coercitif?

Une loi ne fabrique pas, à elle seule, le regard qui permet de l’appliquer. Ce qu’elle nomme ne tient en cour que si quelqu’un sait l’établir et le prouver, et ce, hors de tout doute raisonnable. Or les violences sexospécifiques, parce qu’elles sont banalisées, laissent parfois peu de traces «nettes». 

Même si C-16 est adopté, une part restera dans ce qui s’accumule sans se laisser compter. C’est là que se loge l’inquiétude: l’écart entre l’ambition politicojuridique et notre apprentissage collectif, façonné par des récits d’instants qui finissent par décider de ce qui parait familier, de ce qui parait sérieux, de ce qui «mérite» d’avoir une suite.

Je pense à cet exemple que des intervenantes racontent. Pendant des années, un homme répète à sa conjointe: «Un jour, je t’enterrerai dans le jardin.» Elle le quitte, mais la peur demeure. Puis, un matin, une pelle apparait sur son balcon. Dans un fait divers, ce détail s’efface. Dans une vie, il organise les nuits. 

Entre le vécu et la loi, il y a un écart. Le projet de loi C-16 prétend pouvoir le réduire. En attendant, il faudra apprendre à le reconnaitre chaque jour, dans les manchettes, les nouvelles, mais surtout dans ce que les survivantes disent depuis toujours: la violence est vécue bien avant d’être prouvée.


Elisabeth Viens Brouillard est une autrice montréalaise, stratège en communication et militante féministe. Ancré dans le milieu communautaire auprès de femmes victimes de violence, son travail explore les violences sexospécifiques, les discours médiatiques qui les encadrent et les conditions sociales qui façonnent leurs vies.

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