(Re)bâtir la confiance au nord du 55e parallèle

Laurent K. Blais
Deux jeunes filles du village d'Umiujaq, dans le Nord du Québec. (Benoit Paillé)
Deux jeunes filles du village d'Umiujaq, dans le Nord du Québec. (Benoit Paillé)
Publié le :
Reportage

(Re)bâtir la confiance au nord du 55e parallèle

Après des décennies d’indifférence, les questions de l’habitat et de l’urbanisme dans le Nunavik suscitent l’intérêt d’une nouvelle génération d’architectes. Dans ces lieux où presque tout reste à inventer, les défis techniques ne manquent pas. Les bases d’une relation de confiance, par contre, font crument défaut.

Considéré dans ce texte

L’architecture dans le Grand Nord. Le pergélisol. L’art de passer l’hiver arctique dans une maison conçue comme un jumelé en Floride. La laine minérale et les légumes congelés d’Amérique du Sud. Les blocs de boucher géants. L’architecte, agent de changement social.

Le petit bâtiment brun, l’antenne et les quelques lumières qui clignotent correspondent à peu près à l’idée qu’on peut se faire de l’aéroport d’Umiujaq. Vue des airs, la piste d’atterrissage ne se distingue pas vraiment du paysage blanc, gris et bleu qui a défilé depuis La Grande, le dernier arrêt de ravitaillement avant le Grand Nord.

Au sol, l’aéroport est plongé dans une langueur de bout du monde, chauffé par le soleil qui projette de grandes ombres sur les dalles de linoléum. Le silence est interrompu périodiquement par la radio du contrôleur qui crache des parasites et de l’inuktitut. Debout devant une carte du Nord du Québec, des gens parlent à voix basse en pointant les 14 villages saupoudrés sur «l’oreille du loup», qui s’étend de la baie d’Hudson à la baie d’Ungava. On s’attend au choc culturel quand on traverse la planète, mais quand on reste dans la même province, entre codétenteurs de cartes Soleil, on imagine mal cette sensation un peu troublante d’être confrontés à une langue, à une toponymie et à un paysage pour lesquels on ne possède aucun référent.

J’accompagne un groupe d’étudiants à la maitrise de l’École d’architecture de l’Université Laval, inscrits à un atelier consacré à l’habitat nordique. Le département a l’habitude d’envoyer des étudiants un peu partout sur la planète, mais c’est une des premières fois qu’il se penche sur le Nord québécois.

Ce n’est pas un cas isolé: les écoles d’architecture de l’Université McGill et de l’Université de Montréal s’y sont aussi intéressées récemment, l’enjeu occupait une matinée complète lors du dernier congrès de l’Ordre des architectes du Québec, et le Canada présentait un projet intitulé «Adaptations à l’Arctique» à la Biennale internationale d’architecture de Venise, en 2014. «Il y a assurément un nouvel intérêt, me confiait une semaine plus tôt l’architecte Alain Fournier, un pionnier qui signe des aérogares, des bâtiments publics et des habitations résidentielles dans la région depuis les années 1980. La preuve, c’est que je n’ai jamais donné autant de conférences sur le Grand Nord que durant ces six ou sept dernières années. Ça n’intéressait absolument personne avant.»

Les macroévènements comme le réchauffement climatique et les fantasmes de ressources naturelles contribuent bien sûr à cette nouvelle récurrence dans les discours publics. Mais pour un architecte, le Nunavik représente surtout un immense laboratoire proposant des défis irrésistibles: si les Autochtones y logent depuis des milliers d’années, on a commencé à y appliquer les principes architecturaux contemporains depuis à peine un demi-siècle. Presque tout reste à inventer.

Noah, notre fixer, arrive finalement avec l’autobus qui doit nous amener au village. Quinquagénaire, il a un corps compact, fruit de milliers d’années d’adaptation au climat. Le cuir de son visage est à l’image du paysage: buriné par le vent, le froid, le temps. Il n’y pousse pas plus de poils que d’arbres dans la toundra.

Alors que défilent des bâtiments beiges et anonymes, Noah nous présente les hangars, l’école, la coop, qui ont tout au plus une trentaine d’années, soit 20 de moins que lui. Cette constatation me glace. J’essaie d’imaginer ce paysage avant les projets hydroélectriques et le mazout, les avions et les déneigeuses. Avant la télé satellite, les chauffe-eaux, la PlayStation, la laine minérale et les légumes congelés d’Amérique du Sud.

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Faire comme chez soi

Si l’intérêt des architectes est relativement nouveau, la question du logement, elle, s’enracine loin dans l’histoire des territoires du Nord. La première cohabitation entre Blancs et Inuits date de 1830: c’est sur des sites fréquentés depuis des siècles par les Autochtones que la Compagnie de la Baie d’Hudson a établi ses premiers postes de traite arctiques, Fort-Chimo (Kuujjuaq) et Poste-de-la-Baleine (Kuujjuarapik). Pendant des décennies, le gouvernement canadien a cependant découragé l’établissement de campements inuits permanents, en espérant que ces populations demeurent économiquement autonomes et politiquement atomisées.

Mais leur sédentarisation s’est accentuée avec la Deuxième Guerre mondiale, puis la Guerre froide. Le Nord canadien devenant une zone stratégique, la construction de bases militaires a fourni aux Inuits de l’emploi et un accès presque illimité à des matériaux de construction. Les abris de fortune—construits à partir de toile, de contreplaqué, de neige—se sont multipliés. Malgré ces conditions de vie horribles, Ottawa a refusé d’intervenir, par peur de devoir ensuite prendre en charge plus largement le «problème» inuit. Ce même gouvernement n’a pourtant eu aucun scrupule à «s’occuper» des habitants d’Inukjuak en les relogeant, en 1953, à plus de 2 000 km de chez eux, pour justifier la souveraineté du territoire de l’extrême arctique.

À la fin des années 1950, un rapport gouvernemental a fini par contraindre le ministère du Nord canadien et des Richesses naturelles à embarquer dans des programmes expérimentaux d’habitation. On a invité les Inuits à déménager près des postes de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson, où étaient envoyés des infirmières, des policiers et des administrateurs. Progressivement, des villages sont nés, avec écoles, églises, maisons et bâtiments administratifs. Imaginés à la hâte et limités par des couts de construction élevés, ces premiers logements sociaux nordiques étaient des facsimilés de maisons, facilement transportables, mais conçus pour les conditions et le mode de vie du Sud. Pas vraiment adaptés aux grands froids, donc.

En 1970, en pleine crise de l’énergie—Hydro-Québec prédisait alors que si rien n’était fait, la demande énergétique dépasserait l’offre de 11 000 mégawatts dès 1983, renvoyant la province aux bougies et au charbon—, Robert Bourassa, chef du Parti libéral, est porté au pouvoir en faisant du développement du Nord et de l’hydro-électricité une de ses priorités. Ce sera le «projet du siècle»: «Il ne sera pas dit que nous vivrons pauvrement sur une terre aussi riche», clamera-t-il devant des partisans réunis au Petit Colisée de Québec. Le problème, c’est que ladite terre n’était pas encore vraiment à nous.

  • Une habitation typique du village. (Benoit Paillé)

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