Les âmes du vide

Ambroise Thériault
Fin de journée sur l'immense glacier Turner
Fin de journée sur l'immense glacier Turner
Hubert Thériault
Publié le :
Récit de voyage

Les âmes du vide

Sur l’ile de Baffin, deux frères s’aventurent en skis sur la fine couche de glace entre le rêve et la réalité. Ce texte a remporté la deuxième place au concours de récit de voyage organisé par Nouveau Projet.

L’expédition n’a pas de début. Elle flotte, emmitouflée dans un grand flou. Elle n’a que faire de notre horaire, de notre situation financière précaire, de nos relations sociales, de nos antidépresseurs. Patiemment, elle attend son heure. Elle viendra, comme une floraison inévitable, encore et encore. Cachée en filigrane de nos pensées, elle se terre, pactise avec les insurrectionnalistes. Ensemble, ils préparent leur complot magnifique, prêts à poignarder le quotidien.

Mai 2016, Montréal. Je sirote une bière avec mon frère. Il reste un point à l’ordre du jour : what’s next. On revient d’une traversée en ski de Kegaska à Blanc-Sablon. On se trouve ben bons et ben bronzés de la face. Mon dos hurle d’envie d’aller voir la chiro, mais mon équipement porte fièrement ses grades d’usures comme autant de mémentos de nos accomplissements. Le dernier point de notre bilan est un peu un aveu. On sait ce qui nous guette. Se sentir exister devant l’immensité blanche, s’affranchir de l’hiver en le bravant : ces fragments de liberté, on en veut encore. 

Va savoir qui l’a dit en premier. Lui? Moi? Peut-être qu’on l’a dit en même temps ou peut-être que personne ne l’a vraiment dit. Ça s’est dit tout seul dans un grand frémissement: Baffin.

L’Arctique, c’est juste ici, quand tu mets ton doigt sur la carte. L’index sur Qikiqtarjuaq, le pouce sur Montréal. La même vieille face de chipie sur les pièces de monnaie. La même passion incompréhensible pour l’ambiance fade et le sucre à glacer mouillé du Tim Hortons. Et pourtant, c’est un monde. Un monde dans les nuages du nôtre. Un monde qui se passerait autant de nos mines grises de Blancs du Sud que de nos mines de diamants du Nord. Un monde que le prix des billets d’avion contribue lui aussi à éloigner de notre quotidien.


Juillet 2018, journée caniculaire, Montréal. Je suis affalé sur mon canapé, rêvassant d’ère glaciaire et fantasmant sur des oasis d’eau préhistoriques. Dans mon rêve, les fougères qui bordent le point d’eau se meuvent comme de grands éventails égyptiens pour m’offrir une brise salvatrice. Le froissement de leurs feuilles produit, étrangement, un bruit familier. On croirait entendre mon téléphone. Fuck! mon téléphone… Au bout du fil, l’agent de First Air m’annonce qu’il a trouvé des billets. La délivrance vient de nous tomber dessus comme un tas de points Aéroplan. 

L’agent m’explique qu’il s’occupera de tout, malgré les dédales des connexions aériennes. Nous logerons chez la famille à Ottawa, chez des amies d’amies à Iqaluit et chez son improbable pote suisse à Qik’. Même l’approche de la calotte glaciaire sera sous sa supervision. L’organisation est infaillible.

Encore dans les limbes de mon canapé, je demande à qui j’ai l’honneur de m’adresser. « Ernest, Ernest Shackelton », répond la voix. Je suis sous le choc. Le meilleur affréteur du monde polaire vient de nous filer un coup de main. Ernest Shackelton, le monument des glaces, veillera sur nous et sur nos tragédies.

C'est ainsi que, par un moite après-midi d’été, je me réveille d’un drôle de rêve avec des billets pour le Nord.


Les vagues à l’âme sont gelés. Seul demeure le roulis du flot d’Instagram qui défile sur mon téléphone. Et je m’endors, photos d’épopées homériques à la main.


Au bout du monde, il y a aussi des frontières. Elles s’érigent comme des suggestions. La glace capricieuse choisira pour nous comment accéder aux glaciers. Il y a aussi l’Ours, Nunatak, dont l’esprit veille et surveille. Le grand vide du Nord est chargé de cette lutte fratricide entre l’Inuit et Nunatak. Chaque fiord recèle un chapitre du livre infini de la vie arctique. La disparition de l’ours ne sera pas une victoire de l’humain sur sa Némésis. Elle marquera au contraire la mort d’une mythologie et d’un territoire. La mort d’un peuple. 

Je contemple la mer gelée avec un rire jaune, ne sachant plus trop quel sens trouver à l’enchevêtrement de mes paradoxes: moi, un Blanc, végétarien de surcroit, venu en avion, armé d’une carabine, débarqué au bout du monde pour trouver les traces de la fin d’un monde. Mais sur les calottes glaciaires de Baffin, le drame fait relâche. C’est le territoire des esprits et de quelques explorateurs. Si nous voulons avancer, nous n’aurons d’autre choix que de passer par un glacier dont personne ne connait le nom. Notre plan D, pas loin de E.

Dors, dors, je suis là

Dors, dors, je suis là pour veiller sur tes rêves

Dors, dors dans la paix de la nuit, car demain l’aube se lève

Toujours plus loin, toujours plus loin, dans cette immense neige glacée

Toujours plus loin, toujours plus loin, dans cet immense pays glacé

Comptine inuite traduite par Kibkarjuk
  • Camping au pied des roches sur l'ile de Baffin
    À l'ombre des murailles du mont Asgard.
    Hubert Thériault

«On pourra camper près de la roche là-bas», me dit le frérot en déjeunant. J’observe ledit rocher pour en évaluer la distance. J’ai l’impression que si j’en avais l’énergie, en un petit sprint, je pourrais l’atteindre et revenir manger mes céréales… Finalement, c’est là qu’on dinera, quelques heures plus tard. Ici, j’ai constamment l’étrange impression d’être dans un jeu d’Atari : tout est en deux dimensions, tout est en deux couleurs, les falaises comme des pixels noirs pitchés sur un canevas blanc. Une sorte de toile géante, la plus grande œuvre à l’encre de Chine. Une beauté qui parait artificielle tellement elle est inimitable. Il nous aura fallu presque deux jours pour traverser l’immense moraine de notre glacier. Il nous faudra encore une bonne semaine pour atteindre le sommet, la calotte glacière de Penny, gigantesque désert blanc.

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Il y a une forme de culpabilité à visualiser l’avenir. Le grand chœur de la psycho-pop nous casse les oreilles avec le « moment présent », alors on lit Paulo Coelho et on se force à prendre des marches au soleil. Le compte à rebours de notre retour à la civilisation, lui, a commencé au jour 1… Plus que 25 jours de ski. Secrètement, je compte chaque kilomètre qui défile. Nos « moments présents » sont surtout faits d’espoir des moments à venir. Le souvenir de la sensation d’un sofa, le confort d’un pipi nocturne au chaud, la mie d’une baguette fraiche. À force de compresser le futur dans notre quotidien, les visages de nos proches sont devenus partie intégrante du paysage, comme des photos superposées en mirage. En expédition, le futur est l’arme des survivant·e·s.


Et cependant il y a

une grande chose

La seule grande chose

Vivre pour voir dans nos huttes et nos voyages

Le grand jour qui se lève

et la petite lumière qui remplit le monde

Kibkarjuk

La veille de notre départ, on tergiversait encore sur le choix des nœuds. Lequel pour sortir d’une crevasse sans se faire emporter par notre traineau ? On gossait, on s’obstinait, on s’en calissait, on évaluait les risques. Moins facile qu’il n’y parait. Les crevasses, le froid, les urgences médicales, les ours; le poids de la préparation nous écrasait. De tous les dangers, il y en a un que l’on a sous-estimé. Grandement sous-estimé… 

Au 17e jour de notre expédition, alors que l’on bronze en plein milieu d’un immense champ de glaciers, savourant finalement des journées plus chaudes après une semaine de -30, -40, on reçoit un texto par satellite. Selon notre contact inuit, la petite rivière menant au fiord en bas de la vallée est en débâcle. Changement de climat, changement de climax: il nous faudra portager notre traineau, lancer nos sacs par-dessus l’eau qui s’enfuit, courir sur la glace qui craque pour atteindre le fiord. On nous dira plus tard qu’on n’a jamais vu un printemps aussi hâtif. Dans le vide du nord, notre mode de vie, éléphant sur la banquise, s’est invité vicieusement.

Sous nos skis, la glace ondule. Le grand poumon du nord se contracte et se détend à notre passage.

Comme l’hiver, le printemps arctique est un prédateur silencieux. Quelques rares corneilles viennent nous annoncer que les glaciers sont derrière, et Pangnirtung, quelques jours devant. Le bruit des éboulements de roches et des chutes de séracs au loin trahit l’incroyable changement qui se prépare. Des éboulements que nous écoutons en nous endormant et qui nous semblent tout d’un coup s’être rapprochés… Shit! On dirait que ça vient vers nous. Je bondis dans le vestibule pour scruter les falaises. 

— Hey dude, y a du monde. 

— Ouin, dans ta tête. 

— Non, non, y a du monde qui s’en vient en ski. 

— Whoa un groupe guidé? Non, je pense pas. Ils sont deux et ils ont l’air pas mal pros. 

— Dis-moi pas que c’est… 

— Ouin, on dirait… 

Dix minutes plus tard, on prenait le thé avec Børge Ousland et Vincent Colliard, patrimoines vivants des expéditions polaires surgis des profondeurs de l’Arctique.

L’expédition est un état de conscience parallèle. Un monde où l’on peut s’imaginer tutoyer Shackelton, Nansen, Ousland comme si on s’était connus à l’école primaire.


En attendant l’avion à Pangnirtung, j’échange avec un chasseur. Il me parle de la vie, de la glace, de la vie sur la glace. Et, par bouttes, j’ai l’impression de le comprendre. S’il passe au milieu avec son Ski-Doo, il va peut-être pouvoir se rendre à l’entrée du fiord. Je me surprends à renchérir: «Au pire, avec une cordée de deux ski-doo, ça devrait passer.». Il sourit. «Vous, en ski, vous êtes légers», qu’il dit. Lui n’est jamais allé sur les glaciers, mais son père, oui. En tout cas, il y a déjà eu des explorateurs qui sont allés par là-bas, bien plus loin. Il n’y a pas si longtemps, quelque chose comme deux ans ou dix ans.

Un territoire si vaste, si vide, et pourtant gorgé de souvenirs. Et chez ce peuple de géants qui occupent le vide, nous sommes voyageurs du rien. De ce rien qui remplit l’âme.

«Faque, qu’il me dit, l’autre, dans l’avion, What’s next


Sociologue et iconoclaste de salon, Ambroise Thériault fait partie de la secte des pelleteux de nuages. Quand il ne noircit pas ses cahiers, il s’épivarde dans la pratique du ski de fond, du vélo et de toutes les choses qui impliquent la nostalgie des grands espaces.

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