Temps nouveaux, nouveaux modèles

Gabrielle Brassard-Lecours
Illustration: Audrey Malo
Publié le :
La liste

Temps nouveaux, nouveaux modèles

On le répète depuis longtemps: les médias vont mal. Que faire, à partir de ce constat? Au lieu de se lamenter en attendant une très hypothétique solution miracle, plusieurs jeunes et moins jeunes ont choisi de créer leur propre média. En ligne ou sur papier—ou par ces deux moyens à la fois—, avec des modèles éditoriaux et financiers originaux, bon nombre d’initiatives médiatiques émergent un peu partout dans le monde.

Le balado devenu média

D’abord une baladodiffusion créée en 2013 par le journaliste torontois Jesse Brown (celui qui a révélé l’affaire Jian Ghomeshi dans le Toronto Star l’année suivante), Canadaland est devenu un site d’informations en 2014. Après plusieurs tentatives de financement infructueuses, Brown s’est tourné avec succès vers le sociofinancement—via la plateforme numérique Patreon—pour faire survivre son projet. Canadaland s’intéresse surtout aux médias eux-mêmes, révélant par exemple que le chef d’antenne de la cbc, Peter Mansbridge, avait été payé par des compagnies pétrolières pour animer un symposium.

canadalandshow.com


Le magazine de la gauche américaine

En 2011, Bhaskar Sunkara distribuait à la main des exemplaires de Jacobin sur le campus de l’université qu’il fréquentait. À peine quelques années plus tard, notamment grâce à la montée en popularité de Bernie Sanders, Jacobin est devenu la référence d’une gauche plus radicale chez nos voisins du Sud. Avec une édition papier de très grande qualité, envoyée 4 fois par année à 30000 abonnés, en plus de la visite mensuelle d’un million de personnes sur son site web, Jacobin offre des perspectives socialistes sur la politique, l’économie et la culture. Le magazine invite également son lectorat à participer à des groupes de lecture, qui se réunissent une fois par mois un peu partout en Amérique du Nord pour discuter des thèmes abordés dans la revue. Jacobin assume totalement ses positions politiques de gauche, fait plutôt rare dans l’univers médiatique. Son graphisme est unique, et des gens de partout dans le monde sont abonnés à l’édition papier. Jacobin compte aujourd’hui une trentaine de personnes dans son équipe.

jacobinmag.com


Publicité

L’avant-gardiste

Mediapart a pavé la voie à plusieurs autres «pure players» français, autant par son modèle d’affaires que par son contenu. En 2007, quatre journalistes, Edwy Plenel, François Bonnet, Gérard Desportes et Laurent Mauduit, ont quitté le quotidien Le Monde et décidé d’investir leurs indemnités de départ dans la fondation d’un média en ligne entièrement consacré à l’investigation, qui ne vivra que de ses abonnés. Dix ans plus tard, toujours sans publicité, Mediapart emploie une quarantaine de journalistes à temps plein et relève encore et toujours le défi de ne dépendre que de son lectorat pour vivre. «Seuls nos lecteurs peuvent nous acheter», peut-on lire dans la salle de rédaction du média à Paris. Les révélations de Mediapart, par exemple celles sur l’affaire Woerth-Bettencourt, font aujourd’hui trembler l’élite politique française et attirent chaque mois plus d’abonnés. Comme quoi le public est prêt à payer pour une information de qualité.

mediapart.fr


L’OBNL qui enquête

Basé à New York, ProPublica est un média indépendant à but non lucratif. Il fait du journalisme d’enquête d’intérêt public. Sa mission: «Exposer les abus de pouvoir et les trahisons de la confiance du public par les gouvernements, les entreprises et les autres institutions, en utilisant le journalisme d’enquête pour stimuler les réformes à travers la dénonciation d’actes répréhensibles.» ProPublica a été fondé par Paul Steiger, ancien rédacteur en chef du Wall Street Journal, et est maintenant dirigé par d’anciens journalistes du New York Times et de l’Oregonian. Le travail principal de ProPublica, outre investigation, est de vendre ses contenus aux 139 médias avec qui il entretient des partenariats. Son financement provient de diverses fondations, des abonnements et de la publicité. Depuis sa création en 2008, ProPublica a remporté de nombreux prix Pulitzer grâce à ses partenariats avec l’émission radiophonique This American Life, le Daily News et Frontline, notamment.

propublica.org


Les données expliquées… et animées

DataGueule, c’est du journalisme animé avec un petit ton ironique. Des milliers d’informations et de données sont intégrées par l’équipe à des vidéos qui mélangent entrevues, documentaires et animation, dans une perspective de vulgarisation. Après trois années d’existence, DataGueule compte aujourd’hui plus de 300000 abonnés. Diffusé sur une chaine YouTube, mais aussi à l’antenne d’une grande chaine de télévision française, Datagueule a récemment décidé de prendre son envol de façon indépendante, avec quelques partenaires de diffusion.

youtube.com/user/datagueule


La transparence à l’honneur

Dans le sillage de Mediapart et d’Arrêt sur images, des médias entièrement numériques ont prouvé qu’il était possible d’être indépendant, de proposer du contenu soigné en ne misant que sur les revenus d’abonnements. Le dernier en lice: Les Jours. Initié par un petit groupe de journalistes dont plusieurs anciens de Libération, Les Jours est né d’une campagne de sociofinancement de plus de 80000 euros en 2015. Le média numérique est complètement transparent quant à son financement; les parts de chacun de ses petits actionnaire sont exposées sur le site. Côté contenu, Les Jours traite l’actualité en «obsessions», c’est-à-dire en séries d’articles sur le même sujet, car son équipe éditoriale tient à faire des suivis de longue haleine sur les thèmes qu’elle aborde.

lesjours.fr


Sur contribution volontaire

Ce média numérique suisse offre aussi la possibilité de s’abonner à une version papier. C’est qu’il publie, tous les deux mois, ses meilleures histoires dans un très beau magazine papier—pour le montant qui nous convient. Ce «mook» mise sur la réalité augmentée: jumelés à un téléphone intelligent, les reportages long format s’animent lorsqu’on les survole. Sept est également exporté en France, en Belgique, au Luxembourg et, depuis peu, au Canada.

sept.info


Le laboratoire du journalisme allemand

Fondé par un ancien journaliste de l’hebdomadaire Der Spiegel, Correctiv est le premier bureau d’enquête à but non lucratif en Allemagne. Financé par son lectorat, Correctiv fait aussi sa marque en rendant ses investigations accessibles aux organismes de partout au pays. L’équipe a également mis sur pied un programme de formation sur les techniques du journalisme d’enquête pour promouvoir la transparence, outiller les citoyens et leur permettre de mieux comprendre l’actualité. La rédaction organise régulièrement des rencontres d’informations publiques sur des enjeux d’actualité, en plus de sonder les lecteurs à propos des sujets qu’ils voudraient voir traiter.

correctiv.org


Dénoncer les dérives du pouvoir

L’Amérique du Sud n’est pas en reste. Plaza Pùblica, un jeune média guatémaltèque, s’intéresse à l’analyse, aux débats et aux enquêtes sur les coulisses du pouvoir dans le pays. Fondé en 2011 par quatre journalistes et financé par l’université Rafael Landívar, Plaza Pùblica a choisi de rendre son contenu accessible à tous grâce à une licence Creative Commons, ce qui permet de le reproduire gratuitement, sous réserve de donner le crédit à l’entreprise. Le média numérique compte aujourd’hui une quinzaine de personnes dans son équipe. Plaza Pùblica parie sur «l’innovation et l’avant-garde, et croit au rôle que joue la communauté de lecteurs pour garantir l’indépendance et la qualité».

plazapublica.com.gt


Après la révolution, l’expression

Né de la révolution tunisienne de 2011, Inkyfada est un média numérique qui impressionne par sa qualité techno-logique et éditoriale. Mettant de l’avant l’aspect visuel de ses contenus, Inkyfada n’a pas de précédents en Tunisie, un pays où le gouvernement a très longtemps brimé la liberté de la presse. Créé par une équipe de journalistes, de développeurs web et de graphistes, le nouveau média «donne des clés pour comprendre la société dans laquelle nous vivons et y réfléchir», tout en «mettant les nouvelles technologies du web au service du contenu journalistique, pour faire de chaque navigation une expérience narrative unique». Le pari est plutôt réussi. Le site est visuellement épuré et agréable à consulter. On y trouve souvent des dessins plutôt que des photos pour illustrer les articles. Ces derniers s’intéressent notamment aux droits de la personne, et sont toujours présentés en longs formats. Inkyfada offre aussi son expertise techno-logique à d’autres entreprises et organismes, ce qui lui permet de financer ses activités et son contenu.

inkyfada.com


Gabrielle Brassard-Lecours est journaliste. En plus d’avoir travaillé pour plusieurs grands médias, elle a cofondé le collectif de journalistes indépendants Ublo, ainsi que le média numérique Ricochet, où elle est notamment responsable de l’information.

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