Un lexique des croyances

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Publié le : jeudi 13 avril 2017
La liste

Un lexique des croyances

Petite sélection de mots et d’outils conceptuels qui peuvent nous aider à penser les croyances.

Recherche et conception: Judith Oliver

Déni

Selon le Dictionnaire Le Robert

Mode de défense consistant en un refus de reconnaitre une réalité dont la perception est traumatisante.

Espoir

Par Philippe Ducros, dramaturge

Les temps sont troubles. L’époque érige des murs au lieu de construire des ponts. Mais il serait d’une complaisance cruelle pour moi, qui fais partie des gagnants de l’Histoire, de perdre espoir. Même si on m’invite tendrement au cannibalisme, même si le discours de la haine est libéré, que tout est permis, que la vérité s’offre au plus offrant, je dois m’obliger à rester debout, à regarder devant, à aimer. Autrement, si j’accepte de me vautrer dans les spas mensongers des sociétés dortoirs, de la politique du divertissement et de son nivèlement, comment croire ensuite à l’humanité? Comment regarder les damnés, les exclus, les évincés, ceux qui n’ont pas ce choix? Croire ne sera pas suffisant. Espérer ne sera plus suffisant. Il faut se lever, nourrir l’espoir, redonner force aux héros. Un jour, nous n’aurons plus besoin d’ennemi. Un jour, nous comprendrons que l’ennemi, c’est nous.


Modération

Par Jocelyn Maclure, philosophe et cofondateur de Nouveau Projet

Vertu nécessaire au jugement juste et sage chez Platon, signe de compromission morale et de pusillanimité chez d’autres, la modération divise. La volonté d’être mesuré n’est évidemment pas à pratiquer de façon immodérée. On ne doit pas couper la poire en deux avec l’homophobe ou le raciste; il ne peut être question d’une reconnaissance modérée des droits fondamentaux des citoyens. Même Aristote, le philosophe du proverbial «juste milieu», croyait que le contexte justifiait parfois que l’on penche davantage d’un côté que de l’autre—si la vie de mes enfants est menacée, je dois agir de façon impétueuse; de même, la désobéissance civile est parfois justifiée.

Mais, quand elle est possible, la volonté de se tenir à bonne distance des excès a l’avantage de s’arrimer à une autre vertu: l’humilité épistémique. Cette posture, dont nous devrions faire preuve dans un contexte de pluralisme des valeurs, nous incite à entretenir le doute quant à nos évaluations, à reconnaitre notre faillibilité en tant que sujet pensant.

La science nous permet de découvrir les lois de la nature et le monde tel qu’il est. Les règles de la logique nous autorisent à assembler correctement des idées. Ce que les philosophes appellent la raison pratique nous permet de réfléchir à nos décisions et à nos actions. Mais sur ce plan, les certitudes sont plus difficiles à établir. Les valeurs humaines sont multiples et parfois incommensurables. Le pluralisme traverse tout autant les conceptions qu’on se fait d’une vie réussie que celles du bien commun: le désaccord sur le sens et l’importance des valeurs communes est consubstantiel à la démocratie, chacun de nous les interprétant et les pondérant différemment.

La modération est ainsi intimement liée à la reconnaissance de nos limites cognitives, en particulier par rapport aux finalités de la vie individuelle et collective. Elle n’a pas bonne presse chez ceux qui ne doutent ni de leurs facultés rationnelles ni de leur grandeur morale, mais elle n’en demeure pas moins essentielle à la fois à la coopération sociale et à la stabilité des sociétés démocratiques.

Spiritualisme

Selon le Dictionnaire des idées reçues

Le meilleur système de philosophie.


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Stoïcisme

Selon le Dictionnaire des idées reçues

Est impossible.

Mythe de Sisyphe

Condamné par les dieux à rouler jusqu’au sommet de la montagne une roche qui retombe invariablement sous l’effet de son poids, Sisyphe est le «héros absurde» par excellence. Il reproduit chaque jour des gestes dénués de sens tout en ayant conscience de leur vacuité. Car Sisyphe, «prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connait toute l’étendue de sa misérable condition: c’est à elle qu’il pense pendant sa descente», écrit l’auteur Albert Camus. Pourtant, «il faut imaginer Sisyphe heureux». Sa résistance, sa résilience sont un pied de nez aux dieux qui le maintiennent dans cette situation inepte. En trouvant un sens à ce qu’il fait, il retourne l’absurdité comme un gant (Camus considère l’absurdité et le bonheur comme deux indissociables): «Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l’homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l’univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s’élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l’envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n’y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaitre la nuit.» Camus en conclut qu’en soi, «la lutte vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme».


Foi

«La foi est une croyance volontaire», explique le célèbre philosophe Alain, en 1953, dans Définitions. Selon lui, l’intentionnalité est un des critères majeurs pour la distinguer de la crédulité. À l’inverse, «la croyance désigne une certitude sans preuve», une forme d’assentiment donné à quelque chose qu’on ne peut prouver: un dogme, un mouvement d’opinion, une conception du monde. Dans ce continuum, il existe différents degrés de croyances, spontanées ou héritées: croire par peur ou par désir, croire par coutume et imitation, croire ce que tout le monde croit, croire ce que «les savants affirment d’après des preuves».

Effacement

Par Gabriel Ringlet, théologien

À la fin du film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux, on voit les sept moines de Tibhirine s’avancer douloureusement dans la neige. Ils s’éloignent et s’estompent lentement dans le brouillard, une ombre absorbée par le blanc, jusqu’à disparaitre.

Cette parabole de l’effacement laisse entendre que l’humanité peut aussi grandir dans son trébuchement et que la divinité elle-même ne se laisse approcher que de dos, dans le tâtonnement. La foi «effacée» n’est pas une foi honteuse qui longerait les murs par peur de s’affirmer. C’est exactement le contraire. Elle murmure pour être entendue. Elle parle bas pour qu’on comprenne. Elle dit peu pour dire beaucoup. Mais quelle joie que ce «presque rien» qui traverse et parfois transfigure le quotidien le plus frugal. Il nous faut honorer l’effacement du croire, en nous rappelant avec Jean Mambrino que «si [nous nommons] trop haut les choses, elles se retirent».


Pensée transcendantale

Par la Dre Gabriella Gobbi, psychiatre et chercheuse en psychopharmacologie

Du point de vue neurobiologique, on sait très peu de choses sur le besoin de transcendance qu’a l’être humain, c’est-à-dire cette propension à dépasser, par la pensée, l’expérience de la matière et du moment présents. La pharmacologie, elle, a avancé là-dessus par le biais des substances hallucinogènes comme le lsd. Dès les années 1960–70, on a constaté que celui-ci agissait sur certaines zones du cerveau—notamment le noyau du raphé dorsal, le cortex préfrontal, les récepteurs de la sérotonine et de la dopamine. En s’activant, ceux-ci augmentent l’expérience de pensée spirituelle transcendantale. Les recherches plus récentes ont démontré que le lsd altérait la connexion neuronale entre l’hippocampe et le cortex.

La neurophysiologie, quant à elle, s’est intéressée aux mécanismes à l’œuvre dans les situations de contemplation ou de méditation: l’électroencéphalogramme indique alors une augmentation des ondes gamma et une synchronisation, qui sont les marqueurs d’une activité cérébrale profonde. C’est ce qui entre en jeu dans nos phases de sommeil paradoxal, par exemple. Les études sur l’épilepsie ont elles aussi contribué à révéler cette capacité du cerveau de pouvoir développer une pensée transcendante. Un Montréalais, le Dr Penfield, a notamment observé dans les années 1950 que la stimulation de certaines zones cérébrales avait pour effet de permettre au patient de se connecter à l’Univers, d’être en contact avec Dieu.

Les circuits neuronaux mis au jour par ces différentes études étant très spécifiques, on peut conclure qu’il existe des régions dédiées à cela, que le cerveau est conçu pour permettre cela. Mais la recherche reste embryonnaire, victime des raccourcis qui la stigmatisent, et qui nuisent au financement et à l’avancée de cette nouvelle science. Une étude sur le spirituel, quand elle n’est pas jugée farfelue, est souvent considérée comme «non scientifique»: la science n’incarne-t-elle pas un certain positivisme? Je crois pourtant qu’il s’agit d’un champ de recherche qui peut nous apprendre beaucoup sur certaines pathologies neuropsychiatriques comme sur le cerveau lui-même.

Religion

Selon le Dictionnaire des idées reçues

Fait partie des bases de la société. Est nécessaire pour le peuple, cependant pas trop n’en faut. 

«La religion de nos pères» doit se dire avec onction.


Optimiste

Selon le Dictionnaire des idées reçues

Équivalent d’imbécile.

Illusio

Par Sylvain Lefèvre, chercheur en science politique

La notion d’illusio a été imaginée par Pierre Bourdieu. Pour ce sociologue français, le monde social est découpé en «champs»: le champ universitaire, médiatique ou littéraire, par exemple. Chacun de ces sous-espaces est traversé par des luttes: pour l’accès au champ (L’homéopathie fait-elle partie du champ médical? Bob Dylan peut-il recevoir un prix Nobel de littérature?) et pour la légitimité respective des différentes composantes du champ (La bande dessinée est-elle un sous-genre?). Mais par-delà ces luttes, il y a un accord, puissant et largement inconscient, sur les enjeux qui comptent vraiment. Et cette croyance partagée fait à la fois la vigueur des luttes et la cohésion du champ.

L’illusio, ce sont ces convictions partagées, ce qui nous pousse à croire que le jeu vaut la peine d’être joué, quitte à être «pris» dedans, parfois malgré soi. L’engagement est proportionnel à l’importance qu’on accorde aux préoccupations et aux règles de cet espace. Pour quelqu’un d’extérieur au champ, ces mêmes enjeux peuvent paraitre complètement vains, voire ridicules. Ainsi, dans le champ universitaire dans lequel j’évolue, publier des articles dans des revues évaluées par les pairs est un processus long et fastidieux qui nécessite de croire en des choses parfaitement dérisoires pour le commun des mortels: croire qu’on a quelque chose à dire sur un sujet extrêmement pointu, que des évaluateurs sauront y trouver un intérêt, qu’on sera lu, que cette lecture provoquera des réactions en chaine, qu’elle fera progresser la connaissance, etc. Chacun de ces éléments est si improbable qu’il faut vouloir aimer le faire, pour que ce soit supportable et même enthousiasmant. Il faut trouver tout cela très important.

Bien sûr, à certains moments (incapacité à écrire, compagne qui demande pourquoi on se relève la nuit pour modifier pour la troisième fois une note de bas de page), des crises d’illusio peuvent advenir. On peut se demander à la lecture des copies de ses étudiants: À quoi rime tout cela? Est-ce que les étudiants sont vraiment intéressés par ce sujet? Pourquoi classer selon une échelle de notation standardisée des copies incomparables? Cette copie mérite-t-elle vraiment un demi-point de plus que celle-ci, et d’ailleurs, pourquoi perdre autant de temps à débattre de ce demi-point, alors qu’on pourrait mieux l’investir en modifiant pour la quatrième fois notre note de bas de page?

Ces remises en question peuvent être surmontées, bien sûr—une très bonne copie, un chercheur à l’autre bout du monde qui vous cite—, mais quand elles deviennent constantes, elles nous privent du moteur qui nous fait avancer. On doute de ses repères, on se regarde aller sans plus trouver aucune logique ni justification à nos efforts: on se retrouve dans une situation d’inadéquation. Car l’illusio n’est pas une qualité qu’on a ou pas, il désigne l’adhésion aux règles d’un jeu qui peut parfois évoluer. Ainsi, un même individu jusqu’ici bien disposé peut vivre les changements de son environnement, de la scène politique ou de son métier comme une forme de désillusion. En somme, ce concept permet d’envisager l’engagement et l’adhésion enthousiaste non pas comme un acte de foi ou un intérêt bien compris, mais comme un processus d’adéquation ou de désajustement entre des dispositions et un espace social donné.


Self-made man

Mythe fondateur de la culture américaine, l’homme qui se construit seul n’a pas toujours été synonyme de succès économique. «Peu d’expressions ont été autant malmenées», pointe l’historien américain Daniel Walker Howe, lauréat d’un prix Pulitzer, dans son essai Making the American Self: Jonathan Edwards to Abraham Lincoln. Le concept de self-made man puise ses origines dans le protestantisme, qui valorise l’élévation morale par le travail et la détermination. Le terme a d’abord désigné les premiers colons, des prêcheurs et des fermiers, qui se sont installés aux États-Unis sans aide ni protection étatique. Le self-made man a ensuite désigné une forme d’héroïsme associée à la rigueur morale—les combattants tombés pendant la guerre civile ou engagés contre l’esclavage—, avant de se frayer un chemin en politique, dans le sillage d’Abraham Lincoln. «Rockefeller est considéré comme un self-made man, mais Ralph Waldo Emerson aussi», rappelle l’historien. Ce n’est qu’au 20e siècle qu’il a pris une connotation économique et est devenu une figure emblématique du capitalisme.


Fragilité

Par Gabriel Ringlet, théologien

Nous sommes toutes et tous pleins de fragilités. Malgré elles et peut-être même grâce à elles, nous sommes capables de grandes choses. Mais on ne nous dit pas cela aujourd’hui. On affirme le contraire: «Si tu veux réussir dans la vie, ne laisse surtout pas paraitre tes failles.» Quel mensonge! Le but de la vie, c’est de rajeunir spirituellement. Et devenir jeune en vieillissant, c’est consentir de plus en plus à ses failles et accepter d’être secoué. La fragilité est un renversement qui met en marche. Les humiliés, les endeuillés, les humbles, les miséricordieux, les faiseurs de paix en savent quelque chose. Elle est naissance.

Cynisme

Selon le Dictionnaire Larousse

Attitude cynique, mépris effronté des convenances et de l’opinion qui pousse à exprimer sans ménagements des principes contraires à la morale, à la norme sociale.


Désenchantement

Selon le Dictionnaire Littré

Sentiment que fait ressentir la désillusion.

Régimes de vérité

Comment est-il possible que votre ami, habituellement si rationnel et cartésien, croie dur comme fer en l’astrologie? Comment comprendre qu’un médecin qui ne jure que par les données cliniques objectives puisse penser que la rencontre avec sa blonde était prédestinée? Les cadres du parti communiste pouvaient-ils être convaincus des vertus du marxisme tout en ayant conscience des camps soviétiques? C’est tout à fait possible, selon l’historien Paul Veyne, auteur du livre Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes? Essai sur l’imagination constituante, qui s’est interrogé sur le statut de la croyance et de la vérité à partir du cas hellénique. Les Grecs anciens, ce peuple de géomètres et de philosophes attachés à la raison, pouvaient-ils vraiment croire en l’existence de minotaures, de cyclopes et de dieux armés de tridents? «En matière d’histoires légendaires, il ne faut pas réclamer âprement la vérité, car tout se passe comme au théâtre»: on se trouve hors de l’alternative du vrai et du faux. On peut porter sur une chose un regard critique et y adhérer tout de même. Au quotidien, il nous arrive très régulièrement de composer avec différents «régimes» ou «programmes de vérité», donc de reconnaitre l’existence d’une pluralité de niveaux de réalité. C’est ce qui nous autorise à croire en des choses apparemment contradictoires.


Sensualité

Par Gabriel Ringlet, théologien

La foi ne sort pas du cerveau. Elle sort du ventre et des tripes, et cherche le contact, pour exister, maintenant. Cela veut dire qu’elle se méfie de la piété. Elle craint la ferveur. Elle parle peu du dévouement et regarde d’un mauvais œil les abstractions spirituelles parce qu’elle sait d’instinct que l’abstraction véhicule la mort. Dans l’Évangile aussi, croire est sensuel. Croire, c’est voir des cheveux, des bandelettes, une paillasse, une cruche, un suaire. C’est regarder fleurir un amandier et se dessécher un figuier, sentir l’huile, respirer le parfum, enfoncer du levain dans la pâte, saler un champ, cuire du pain, verser du vin. Croire, c’est mettre tous les sens en déroute.


Complot

Qu’est-ce qui amène des gens sensés à être viscéralement convaincus qu’un fait (Barack Obama est natif des États-Unis, on a marché sur la Lune, etc.) est en réalité un mensonge produit par les puissants? D’après le journaliste britannique David Aaronovitch, auteur de Histoires vaudoues: le rôle de la théorie du complot dans la formation de l’histoire moderne, l’adhésion à une théorie du complot est souvent une réaction à l’angoissante complexité du monde: croire en un grand dessein crée un ordre des choses là où règnent chaos, hasard, imprévisibilité. Paradoxalement, cela implique souvent de substituer à une explication simple un système explicatif élaboré (il faut pouvoir discréditer les preuves existantes). Les théories de la conspiration sont souvent «formulées par les vaincus politiques» et reprises par les «vaincus sociaux». Elles fleurissent pendant les périodes de grands bouleversements.


Doute

Selon l’Encyclopédie de Diderot

On doute par emportement et par brutalité, par aveuglement et par malice, et enfin par fantaisie, et parce que l’on veut douter; mais on doute aussi par prudence et par défiance, par sagesse et par sagacité d’esprit. Les Académiciens et les athées doutent de la première façon, les vrais philosophes doutent de la seconde. Le premier doute est un doute de ténèbres, qui ne conduit point à la lumière, mais qui en éloigne toujours. Le second doute nait de la lumière, et il aide en quelque façon à la produire à son tour. C’est de ce doute qu’on peut dire qu’il est le premier pas vers la vérité.


Radicalité

Par Valérie Amiraux, sociologue

Depuis l’automne 2014, la «radicalisation» s’est invitée dans les débats publics, notamment québécois. Mais de quoi parle-t-on vraiment? Au-delà de l’étymologie, il y a le sens que le mot a pris en fonction de ses utilisations dans différents domaines: en théologie, en algèbre, en chimie, en médecine. Plusieurs de ces usages ont stabilisé un premier noyau sémantique: l’idée d’un absolu. Souvenez-vous de vos cours de grammaire—le radical, c’est la partie invariable du mot. Le terme s’est enrichi de nouveaux sens en pénétrant de nouvelles sphères. À la fin du 18e siècle, il fait son entrée en politique, défini cette fois en lien avec des luttes sociales, des projets de réforme et des élans révolutionnaires. Les radicaux sont tantôt les acteurs du changement, tantôt les artisans d’un extrémisme qui coproduit l’ordre démocratique. L’usage contemporain du terme de radicalisation en est le rejeton, à ceci près qu’il est désormais associé à l’usage de moyens illégitimes d’action, à l’irruption de gestes déloyaux ou violents dans des contextes démocratiques.

Au Québec, la notion de radicalisation est devenue une manière de qualifier des processus conduisant à des comportements déviants, voire criminels. Elle est tout à la fois le point d’appui de certaines actions publiques, la raison pour laquelle les agences publiques de sécurité (provinciales, fédérale, étrangères) collaborent, un concept de la littérature en sciences sociales, mais aussi une préoccupation de certains secteurs professionnels, comme la santé publique ou l’éducation.

La radicalisation est donc un outil descriptif (les étapes par lesquelles un ou des individus passent sur un nuancier de convictions allant du modéré à l’extrémiste) et un outil analytique permettant d’imputer causes et motifs aux individus et aux groupes concernés. Elle désigne les attitudes, les comportements et les discours d’acteurs disparates: des extrémistes nationalistes, des millénaristes, des jihadistes, des mouvements sécessionnistes régionaux, des milices (islamistes, hindoues, sikhes), des colons extrémistes juifs, etc. Dans ce catalogue éclectique, idéologies et dogmes religieux cohabitent.

Les cadres d’énonciation de la radicalité sont multiples. Mais ils témoignent d’un progressif abandon du dialogue avec des interlocuteurs aux postures différentes, quitte à sacrifier vies et libertés. Religieuse ou non, la radicalité peut conduire à ériger la violence en modalité d’action. Cette caractéristique remet très directement en question nos régimes démocratiques et libéraux. En prendre la mesure impose de réfléchir aux conditions qui autorisent la conversation politique, que ces régimes ont progressivement fermée, segmentée, voire confisquée. Ne l’oublions pas, la radicalité se pense en relation: on est toujours le radical de quelqu’un d’autre.

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