375 ans d’histoire montréalaise, à relais

credit: Photo: Eva Bronzini
Photo: Eva Bronzini
Publié le : jeudi 25 août 2016
Histoire

375 ans d’histoire montréalaise, à relais

Nous avons demandé à quatre historiens de nous raconter tour à tour Montréal, de sa fondation jusqu’à nos jours.

1642–1760

Montréal sauvage, mystique et commerciale

Laurent Turcot


Au commencement, il y a Hochelaga. Le mont qui surplombe le fleuve, avant d’être royal, est amérindien.

Puis Cartier et Champlain y passent. L’ile est d’une extraordinaire richesse. Elle est au cœur de la plaine la plus fertile de la vallée du Saint-Laurent, en plus de permettre le contrôle des voies d’accès vers l’intérieur du continent, les Grands Lacs que l’on explore peu à peu, au grand dam des autochtones.

Ce sont les mystiques de la Société de Notre-Dame de Montréal, guidés par Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance, qui concrétisent le projet de ville française, en 1642. L’objectif n’est pas seulement de s’y établir, mais de convertir les indigènes. Mieux, il faut faire de Ville-Marie une enclave d’évangélisation qui peuplera également le paradis chrétien (les martyrs canadiens s’en chargeront aussi, à leur manière). En France, personne ne croit en cette ville, ni la Compagnie des Cent-Associés, ni le gouverneur, et encore moins le cardinal de Richelieu, l’homme fort de la monarchie. Mais la -volonté obstinée des évangélistes viendra à bout des doutes métropolitains. La ville ne reste cependant que 20 ans la «cité de Dieu» tant espérée—bien vite, le péril iroquois s’abat sur Montréal.

On construit une palissade de 100 mètres qui abrite 70 âmes françaises. La ville est encerclée, quiconque s’aventure en dehors des fortifications est souvent victime de ceux qu’on nomme les «Sauvages». Cela n’empêche pas la ville de prospérer: la communauté se dote d’un hôpital, puis d’une école, œuvre de Marguerite Bourgeoys. La Société de Notre-Dame périclite dans les années 1650, et l’ile est finalement donnée, en 1663, à la Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice.

Né sous les auspices du mysticisme et de l’évangélisation, Montréal devient rapidement une plaque tournante du commerce des fourrures. Reste que les propriétés des communautés religieuses continuent de dessiner la ville: les Récollets sont à l’ouest, les Jésuites, à l’est, et les Sulpiciens, les religieuses hospitalières de Saint-Joseph et les sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, au centre. La cité des cent clochers, comme le dira Mark Twain en 1881, plante ses premières flèches. Mais la menace autochtone plane toujours, il faut faire la paix.

En 1701, les représentants de la Nouvelle-France signent la Grande Paix de Montréal avec près de 39 chefs de nations amérindiennes, qui apposent leur signature sous forme de pictogrammes animaliers d’une ravissante beauté. À ce moment, le Canada compte près de 14 000 habitants, dont 2 100 à Montréal. La ville est alors particulièrement bigarrée: s’y côtoient des Canadiens, des Français (arrivés d’outremer ou de passage), des Amérindiens (domiciliés ou esclaves), des Afro-Américains (asservis, rarement affranchis), des Anglo-Américains (captifs ou naturalisés) et des Acadiens (exilés ou fugitifs).

Tout au long du 18e siècle, Montréal est relativement épargné par les guerres. Mais le 8 septembre 1760, la ville—et, avec elle, tout le reste du Canada—capitule, et les Britanniques viennent se mêler à cet ensemble déjà bien hétéroclite.


Laurent Turcot est professeur d'histoire à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire des loisirs et des divertissements, il est l’auteur de Sports et loisirs, une histoire des origines à nos jours (Gallimard, novembre 2016), et, en collaboration avec Stéphanie Neveu, de Vivre et survivre à Montréal au 21e siècle (Hamac/Septentrion, octobre 2016).


Publicité

1761–1849

L’art de la cohabitation

Jean-Philippe Garneau


Pour les quelque 4 000 citadins de Montréal commence une cohabitation forcée et durable avec les forces anglaises. La «britannisation» de Ville-Marie, d’abord lente et par à-coups, plus vigoureuse après 1815, constitue certainement le trait distinctif de cette période déterminante pour le destin de la ville. Dès 1832, et jusqu’à la Confédération, la majorité de sa population est issue des migrations britanniques. Certains ont rêvé de fortune en s’y établissant très tôt, comme ces marchands anglo-écossais attirés par le commerce des fourrures. Beaucoup d’autres ont tout simplement fui des rivages inhospitaliers, en quête d’un sort meilleur (révolution américaine, industrialisation britannique et surtout famines irlandaises). Quelques-uns se sont retrouvés là par la force des choses, militaires allemands démobilisés, esclaves noirs ou amérindiens bientôt émancipés. Désormais, les Desrivières, les McGill, les Frobisher ou les Todd se côtoient dans les rues sales et transversales de Montréal; les Jean-Baptiste et les Marie-Anne vivent aux côtés des William et des Jane. C’est ce mélange singulier qui donne à Montréal une nouvelle identité dont la ville porte encore les traces.

La cohabitation n’est pas toujours heureuse ni facile, c’est le moins qu’on puisse dire. Confrontée aux armées d’occupation (encore lors de l’invasion américaine en 1775–1776), meurtrie par la violence politique qui éclate ici et là dans ses rues, décimée par les maladies contagieuses que propagent les immigrants, témoin impuissante de la répression sanglante des Patriotes en février 1839 ou de l’incendie du Parlement canadien en 1849, la ville se forge dans l’adversité. Aussi ses habitants apprennent-ils à atténuer les irritants ou les aléas de cette difficile coexistence. Petit à petit, Montréal se segmente. La sociabilité s’organise autour des différentes confessions, à l’église, dans les institutions sociales ou les associations qui prolifèrent au 19e siècle. Les quartiers tendent à regrouper des citadins de même origine, les Canadiens français dominent dans l’est des faubourgs, les anglo--protestants, dans l’ouest. Les Irlandais investissent Griffintown, tandis que la grande bourgeoisie anglophone commence à se retirer dans les riches demeures du Golden Square Mile.

Franchissant allègrement le seuil des 50 000 habitants vers 1850, Montréal connait une croissance impressionnante qui génère des inégalités nouvelles ou plus lourdes qu’auparavant. La ville est devenue la plaque tournante du développement économique de l’Amérique du Nord britannique et accède au statut de métropole commerciale. Les contrastes s’accentuent: de (très) riches propriétaires voisinent avec les (très) nombreux locataires peu fortunés, les soldats, les prostituées ou les désœuvrés; sur la place d’Armes, la Banque de Montréal nargue fièrement la nouvelle église Notre-Dame; le gaz des réverbères illumine une partie des rues, laissant des pans de la ville dans l’ombre; le bateau à vapeur brise le rythme élégant des voiles amarrées dans le nouveau port, alors que se profile le chemin de fer à l’horizon; les idées républicaines et la science rompent avec les dogmes de la Rule of Law ou des prêches. Pour l’observateur de passage, Montréal se présente alors comme une courtepointe de nouveautés et d’anciennes façons de faire ou de penser, mais qui progressivement s’effiloche sous les coups d’une modernité déjà bien en marche.


Jean-Philippe Garneau est professeur au département d’histoire de l’UQAM.


1850–1945

La grande transformation

Éric Bédard

Pendant le siècle qui sépare le terrible incendie de 1852 et la fin de la Seconde Guerre mondiale, Montréal se transforme considérablement et surpasse pour de bon Québec, sa vieille rivale. De 1870 à 1930, sa population est décuplée et atteint le million, ce qui en fait la ville la plus peuplée au pays. Son territoire connait une expansion sans précédent: de 1905 à 1914, Ahuntsic, Saint-Henri, Rosemont, Maison-neuve et 20 autres municipalités sont annexées.

Ville portuaire, centre financier, capitale industrielle, Montréal vit une prospérité spectaculaire: une bourse est créée (1874), des entrepreneurs construisent des quais dans l’Est, le Canadien Pacifique inaugure ses shops Angus (1904), puis l’État québécois fonde l’École polytechnique (1873), hec Montréal (1907) et l’École technique (1911). L’Université de Montréal obtient enfin son autonomie (1920).

Avec cette croissance extrêmement rapide viennent les grandeurs et les misères de la vie urbaine. Au tournant du 20e siècle, la grande bourgeoisie du Golden Square Mile construit de magnifiques résidences autour de l’Université McGill, emprunte de beaux tramways tirés par des chevaux et effectue de longues balades dans le parc du Mont-Royal, dessiné par Frederick Law Olmsted, à qui les New-Yorkais doivent Central Park. Dans les quartiers ouvriers, la vie est évidemment beaucoup plus difficile. En 1891, Montréal compte encore 6 600 cabinets d’aisances extérieurs, et les passants croisent souvent des carcasses d’animaux morts. Jusqu’aux années 1910, nombre de logements n’ont pas l’eau courante. L’eau et le lait sont de mauvaise qualité, ce qui a des effets dévastateurs sur le taux de mortalité infantile. Pour combattre ce fléau, des philanthropes fondent l’hôpital Sainte-Justine (1907) et des réformateurs sociaux offrent aux mères des chopines de lait pasteurisé.

Cette pauvreté a plusieurs visages. Dès le milieu du 19e siècle, des milliers d’Irlandais catholiques trouvent refuge à Montréal et contribuent aux durs travaux du canal Lachine. Au tournant du 20e siècle, la ville accueille des hordes de Juifs qui fuient les pogromes russes, des Italiens qui rêvent d’une vie meilleure et quelques milliers de Chinois, ostracisés dans l’Ouest canadien. Cette pauvreté est surtout canadienne-française, cependant, même si une poignée de familles sortent du lot. C’est que Montréal accueille des dizaines de milliers de paysans déchus, issus des campagnes environnantes. À la fin du 19e siècle, les francophones forment un peu plus de 60% de la population montréalaise, alors que jusqu’à 1860, la ville était essentiellement anglaise. En 1880, ils deviennent majoritaires au conseil municipal; en 1914, avec l’élection du maire Médéric Martin, la règle de l’alternance prend fin.

À partir de 1924, année de l’installation de la croix sur le mont Royal, les Canadiens français célèbrent la Saint-Jean lors de défilés grandioses. Si le mouton devient leur mascotte, ils sont loin de communier aux mêmes valeurs. Certains obéissent aux dictats de leurs évêques et évitent les mauvais livres ou s’abstiennent d’aller aux vues le dimanche après la messe—le Ouimetoscope ouvre ses portes en 1906. Mais nombre d’entre eux n’en font qu’à leur tête: des libres penseurs comme Joseph Guibord, des francs-maçons comme Honoré Beaugrand, des femmes de tête comme Éva Circé-Côté, sans parler des anonymes qui défient leur curé, par exemple en pratiquant la contraception durant la Crise des années 1930.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le visage de Montréal nous devient plus familier. Grâce au boom économique et aux gains arrachés par les syndicats, une classe moyenne se constitue. En 1941, 19% des ménages montréalais ont déjà une auto, la moitié dispose d’un téléphone et 85% possèdent un poste de radio. En 1944, le gouvernement québécois d’Adélard Godbout casse les reins du trust de l’électricité en nationalisant la Montreal Light, Heat and Power, monopole qui engrangeait des profits obscènes depuis le début du siècle. Les privations de la Crise sont chose du passé, ainsi que la peur de la conscription. L’optimisme est au rendez-vous. On assiste aux revues annuelles de Gratien Gélinas, on rit des mimiques du jeune Olivier Guimond et de la Poune au National, on court les films américains, on se presse aux matchs du Club de hockey Canadien, où brille le jeune Maurice Richard. Pour plusieurs ménages, le ciel se dégage enfin, des rêves prennent forme—dont celui d’aller vivre en banlieue. 


Docteur en histoire de l’Université McGill et professeur à la TÉLUQ, l’école supérieure de formation à distance de l’Université du Québec, Éric Bédard est notam-ment l’auteur des Réformistes. Une génération canadienne-française au milieu du 19e siècle (Boréal, 2012) et de L’Histoire du Québec pour les nuls (First, 2015).


1946–2017

De la modernisation brutale à la ville conviviale

Mathieu Lapointe

Durant l’après-guerre, Montréal connait un ensemble de changements si profonds que la ville d’aujourd’hui paraitrait presque méconnaissable aux citadins de 1945. Cette transformation démarre plutôt lentement, mais elle s’accélère avec la campagne de «moralité publique» qui secoue la métropole dans les années 1950.

L’effervescence nocturne, qui faisait les beaux jours du Montréal des cabarets, avait son revers—la prolifération de bordels, de maisons de jeu et de débits clandestins. On suspectait la police et certains politiciens de les tolérer, pour ménager une pègre très utile en temps d’élections. Véritable commission Charbonneau de l’époque, l’enquête Caron (1950–1953) discrédite l’administration en place et favorise l’élection de Jean Drapeau, 38 ans, avec l’appui de la Ligue d’action civique. Celui-ci présidera à la grande modernisation de Montréal.

Modernité, intégrité, mais surtout circulation, car les Montréalais, comme tous les Nord-Américains, sont tombés en amour avec l’automobile et la banlieue, où se concentre longtemps l’essentiel de la croissance métropolitaine. Afin de remédier à la congestion du centre-ville, des autoroutes (Ville-Marie, Bonaventure, Métropolitaine, etc.) et des boulevards (Dorchester, Décarie, etc.) sont percés dans le tissu urbain, au travers de quartiers populaires dont on justifie la destruction au nom de la lutte contre les «taudis». L’ancien Red Light est partiellement rasé pour faire place à un grand ensemble de logements sociaux, près duquel pousse la nouvelle Place des Arts. Le «Faubourg à m’lasse» est sévèrement amputé par la construction de la nouvelle Maison de Radio-Canada— symbole du déplacement du divertissement vers la télé et la radio, au détriment des cabarets du centre-ville. De l’autre côté de la rue, on érige le Complexe Desjardins, symbole de la reconquête par les francophones de leur économie.

Si Montréal n’est plus la métropole du Canada, la ville apparait de plus en plus clairement comme la métropole du Québec. Elle est le théâtre privilégié où se jouent les grands drames de la modernité québécoise: la question nationale et la lutte pour l’affirmation du français; l’intégration des immigrants; les nombreux mouvements sociaux, dans une ville qui connait chômage et pauvreté, en plus d’être dépositaire de fortes traditions de militantisme étudiant, syndical et communautaire. Ces grands débats sont répercutés par des médias eux aussi très concentrés dans la métropole, ce qui contribue au sentiment d’aliénation des autres régions.

Alors qu’au début de la période, le visage de la ville était encore très anglais, l’essor d’un nationalisme plus affirmatif chez les Canadiens français, bientôt rebaptisés Québécois, bouscule la communauté anglophone, qui reste très combattive—des luttes contre les lois linguistiques jusqu’à l’opposition aux fusions municipales, dans les années 2000. Malgré un exode d’environ 300 000 citoyens, intensifié par l’élection du Parti québécois en 1976, la communauté se maintient et se renouvelle notamment par l’apport de l’immigration.

La diversité ethnoculturelle de Montréal explose après l’abandon des critères racistes de la politique d’immigration canadienne, à partir des années 1960–70. Cette mutation concrétise l’ambition qu’avait le maire Drapeau de faire de Montréal une ville internationale, symbolisée par les grands évènements dont il a été le maitre d’œuvre, l’Expo 67 et les Jeux olympiques.

L’économie connait des jours sombres. Le déclin des industries traditionnelles dans la période 1970–90 plonge dans la pauvreté d’anciens quartiers ouvriers comme Hochelaga-Maisonneuve. Mais la reconversion vers une économie de services permet une reprise, qui s’accompagne d’un essor de l’immobilier. Les quartiers autrefois fuis par la classe moyenne connaissent un regain d’intérêt. Cet embourgeoisement repousse graduellement les plus modestes vers des quartiers périphériques de l’ile ou génère une cohabitation entre riches et pauvres qui suscite amertume et colère.

Néanmoins, Montréal a de nombreux atouts pour le présent et l’avenir. Contrairement à de nombreuses villes nord-américaines, il bénéficie d’une trame urbaine dense, développée avant l’ère du «tout-à-l’auto» et enrichie de la construction du métro. Propice à la marche et au vélo, il est à la fois vivant et relativement paisible, tolérant et abordable. Les Montréalais ont donc de quoi se réjouir, même si leur équipe de hockey a perdu son lustre d’antan.


Docteur en histoire de l’Université York, Mathieu Lapointe est entre autres l’auteur de Nettoyer Montréal: les campagnes de moralité publique, 1940-1954 (Septentrion, 2014). Il est chercheur invité au Centre de recherche interdisciplinaire en études montréalaises (criem) de l’Université McGill.

Continuez sur ce sujet

Atelier 10 dans votre boite courriel
S'abonner à nos infolettres