Cinq postures pour accueillir l'impermanence des villes

Marie-Sophie Banville
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L'urbanisme nouveau

Cinq postures pour accueillir l'impermanence des villes

Préserver, restaurer ou démolir? Voilà comment s’articulent souvent les débats sur les bâtiments historiques: trois options qui en disent long sur notre rapport à la décrépitude. Il est pourtant possible de développer une autre approche, inspirée du wabi-sabi japonais.

Esthétique traditionnelle nippone, le wabi-sabi repose sur une tout autre relation au patrimoine. Loin d’être synonyme de souffrance, cette disposition spirituelle dérivée de principes boud-dhistes invite à la sérénité, au constat lucide de la nature évanescente des choses. C’est la beauté fragile du vase brisé, des rides au coin des yeux et du mur de pierre qui s’effondre. Apprécier la patine, l’usure, la dégradation progressive, c’est aussi admettre que nous finirons tous poussière. Voici cinq façons de changer notre regard.



La contemplation

Commencez par contempler les espaces, même discrets, tombés en déshérence. Partez du principe qu’un lieu abandonné n’est jamais vide. Observez par exemple un immeuble ou un gradin oublié sur l’ile Notre-Dame, reliquats d’Expo 67. Les différents pavillons témoignent d’une époque glorieuse où Montréal prenait son envol. Ils peuvent aussi vous inspirer un dialogue intérieur—infiniment actuel—sur l’état de nos grandes utopies. Laissez davantage l’espace vous émouvoir et vous transformer, sans désir d’intervention.



L'accompagnement

Envisagez une posture plutôt rare en design: l’accompagnement d’un bâtiment ou d’un lieu dans sa ruine. Détruite lors des bombardements de la Deuxième Guerre mondiale, l’église Kaiser Wilhen, au cœur de Berlin, a été maintenue dans son état d’effondrement comme un puissant symbole de cette époque douloureuse. Ironiquement, des citoyens se sont récemment mobilisés afin de préserver son état «original» de ruine, qui s’était aggravé au fil du temps. Le réflexe est compréhensible. Toutefois, un autre rapport à l’Histoire est possible, moins comme quelque chose à restaurer qu’une relation complexe, éternellement changeante, à vivre et à entretenir.


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L'inconfort

Le silo no 5 dans le Vieux-Port de Montréal est un lieu d’espoirs battus en brèche. Depuis 30 ans, on ne compte plus les «projets d’envergure» et les «idées audacieuses» pour redonner vie à ce colosse. Pendant ce temps, les rapports s’empilent et le débat se polarise. Une perspective wabi-sabi ne cherche pas à faire table rase, elle s’enracine dans l’inconfort que soulève la dégradation du lieu: ne cherchez plus à effacer l’incohérence et la contradiction, acceptez la décrépitude et songez que la définition de la laideur et de la beauté sont des processus dynamiques.



Le dialogue

Anticipez délibérément la ruine au moment où vous concevez un lieu. D’inspiration moderniste, l’architecture du cimetière de Montjuïc à Barcelone prévoyait ainsi la fissuration éventuelle et le vieillissement du béton. Cette place accordée à l’expressivité des matériaux permet d’évoquer le passage du temps et de magnifier la nature éphémère des êtres et des choses. Ce faisant, l’espace force la réflexion, il vous invite à arrêter votre course pour apprécier la beauté dans les détails et les imperfections.



Le deuil

Prenez conscience que tout concourt au désordre, que rien n’est durable, que tout retourne à la terre. Dans cette perspective, vous accueillerez sereinement le fait que les ensembles urbains patrimoniaux se dégradent. Vous apaiserez peut-être votre naturelle anxiété face au changement, dans la ville et ailleurs, et trouverez la force de prendre parfois le choix dif-ficile de la démolition de certains bâtiments—non pas avec le désir sauvage d’effacer le passé, mais plutôt avec la conscience aigüe et éclairée de la brièveté de la vie.


Marie-Sophie Banville détient une maitrise en urbanisme de l’Université de Montréal. Elle s’intéresse à l’éthique dans les professions de l’aménagement, veut agir pour des villes plus justes et combat la spéculation immobilière chez Vivacité—Société immobilière solidaire

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