Faux-self mon amour

Fanny Britt
 credit: Photo: Marie-Lyne Quirion
Photo: Marie-Lyne Quirion
Publié le :
Essai lyrique

Faux-self mon amour

Un jour, Facebook arrive dans ta vie. Tu l’aimes bien, il te fait souvent rire. Et lui, il aime ton visage, ta robe, ton bébé, tes recettes, les articles que tu lis, plein de choses. Mais un jour tu découvres qu’il te ment et, encore pire, qu’il t’emmerde. Alors la solitude te regagne, et tu contemples le désastre comme on regarde un tableau. 

Tu fais les choses. Tu te lèves le matin, tu coupes les légumes, tu allumes le téléviseur, tu te souviens de ton adolescence.

Tu parles au téléphone, mais tu détestes ça: le téléphone te ramène toujours à ta fragilité, à ton esprit en forme de jambes de Bambi, chancelant et frigorifié, un esprit mi-cuit et baigné de désirs.

Tout de même.

Tu fais les choses. Tu emmènes les enfants à la garderie, puis à l’école. Tu vas au magasin et tu t’achètes du mascara. Tu marches dans les rues de ta ville, que tu connais, tu croises le regard d’étrangers, que tu ne connais pas. De plus en plus, tu parais invisible. Pas que tu aies beaucoup chatoyé auparavant. Les femmes comme toi ne chatoient pas, en tout cas pas dans les rues de ta ville, ni dans les pages de tes journaux. Les femmes comme toi chatoient dans la nuit sous l’œil d’un homme indulgent. Les femmes comme toi chatoient en accouchant. Tout de même. Pas besoin de chatoyer pour exister, tu te dis. J’existe, tu te dis. Je vieillis mais j’existe.

Tu tentes souvent de te corriger: je vieillis et j’existe.

Mais le mais se faufile toujours entre tes dents.

Tu vieillis et tu existes, tu renouvèles les cartes d’assurance-maladie de tes enfants, tu regardes tes émissions, tu lis des romans, avec un peu de chance tu as un passeport, que tu n’utilises presque pas sauf pour le Vermont, sauf pour New York, et ça te satisfait, la plupart du temps cette vie te satisfait ou du moins, te ressemble.

Cette vie te ressemble.

Repousse de cheveux.

Maux de ventre.

Électrolyse.

Orgasmes.

Deuil.

Il y a parfois des fulgurances.

Tu es d’une génération qu’on dit faible, qu’on dit sacrifiée.

Ta génération a inventé la pop dépressive et le suicide épidémique.

Tu te nourris de solitude et de fatalisme, comme d’autres de pain et de jeux.

Assez creusé.

Retournez-vous sur ce que j’aime, qui sanglote à côté de moi, et fracassez-vous, je vous prie, que je meure une bonne fois.1René Char, «Assez creusé», in «Fureur et mystère».

N’empêche.

Tu t’es fait prendre au fil des ans à aimer des choses dont tu soupçonnais à peine l’existence avant. Planter des semences de pivoines. Choisir des carreaux de céramique. Filmer des enfants en tenue de taekwondo. Crier un peu quand ton fils fend une planche de bois du bout de son pied. Trouver un soutien-gorge minimisant. Choisir le parc Jarry. Pas le parc Lafontaine, pas le parc Westmount, pas le parc Jeanne-Mance. Choisir le parc Jarry comme on prend le chaton le moins joli d’une portée, pas parce qu’on en a pitié, mais parce qu’il nous ressemble plus. Snober le vin médiocre. Demander un nécessaire à crème brulée pour son anniversaire. Le recevoir.

Se demander si tout ça, c’est s’embourgeoiser. Ne pas savoir.

Être un adulte, et ne même pas s’en mortifier.

Tu es tout de même moderne.

Tu vas sur l’internet.

Tu t’achètes des bottes sur eBay.

Tu reçois des informations hebdomadaires sur la progression de ta grossesse.

Your uterus is up near your rib cage and if you’re unlucky you may discover the delights of leg cramps, hemorrhoids or varicose veins.

Tu regardes des bandes-annonces.

Tu participes à des forums de discussion.

Publicité

Tu tapes le nom de celui qui t’a brisé le cœur dans les années 90, au temps du dial-up et des ordinateurs grèges. Au temps où tu ne connaissais pas un seul propriétaire de cellulaire. Tu veux voir s’il existe sur la Toile. Tu ne le trouves pas. (Il n’est pas célèbre, faut croire.)

Tu tapes ton propre nom. Tu te trouves. (Tu n’es pas célèbre non plus, ta notoriété est presque confidentielle, seulement tu appartiens à un milieu tapageur, un milieu comme l’enfant qui éclabousse tous les autres à la pataugeoire, alors tu te trouves sur la Toile, et quelque chose dans tes veines se gonfle alors, peut-être ta grossièreté.)

Tu cherches des maladies, au creux de la nuit, tu traques la mort qui se tapit entre tes doigts, sous tes cheveux, dans ton oreille, au fond de ton cœur bourré d’extrasystoles.

Tu connais le cancer, tu connais la maladie de Crohn, tu connais la tachycardie supraventriculaire paroxystique, tu connais l’anxiété généralisée.

Un temps, tu fréquentes Phobies-Zéro. Tu juges tous ces gens dans les forums qui écrivent mal, qui mangent mal, qui enfantent mal. Tu t’en veux. Tu fermes le portable.

Un jour il arrive.

La veille il n’existait pas et là, oui, il est là, il t’appelle, il t’invite. Tu es invitée.

Au début, il t’indiffère. Il te semble temporaire, il est enveloppé d’étoffes pauvres et il est éclairé au néon. Il ne te ressemble pas, il est né des mains d’une poignée d’étudiants américains, et ça parait, te dis-tu, sa grossière américanité parait (et en disant ça tu te défends bien d’être antiaméricaine, tu le précises, tu voulais seulement dire que cette américanité-là, non seulement elle ne te ressemble pas, mais elle ne t’intéresse pas).

Ha! Au début, il ne t’intéresse pas. Bienheureux ceux que tout ça n’intéresse pas, te diras-tu plus tard.

La première brèche arrive en été, alors que tu es assise sur ton divan scandinave, pas de la variété historique, plutôt de la variété Tel quel, la tête engourdie de commerce électronique et des courriels circulaires de ton association professionnelle.

Ce jour-là, il te parle d’un amour devenu caduque, il te donne des nouvelles, il t’apprend que cet amour d’un autre temps (du temps de la peur du millénaire! Du temps des lettres d’amour par la poste!) s’est marié à une autre, il t’apprend qu’ils sont au soleil quelque part entre l’orient et le mauvais gout, qu’elle porte une robe blanche, qu’ils sont heureux et sous-exposés par une caméra sans loyauté.

Il ne pense pas à mal, il n’est rien d’autre qu’un messager. Il t’informe. Tu le sais.

Mais il t’a blessée, il a négligé ta sensibilité, il t’emmerde et devant l’écran en une minute à peine le voilà éjecté, il n’existe plus, adios vile époque obsessive, je retourne aux allées sinueuses et aux vieux visages de mon marché public. Dis-tu.

Il te laisse partir, d’ailleurs.

Il ne te retient pas. Mais il te demande tout de même de t’expliquer. C’est parce que tu le vois trop? C’est parce que tu ne le trouves pas utile? C’est parce que tu ne te sens pas en sécurité avec lui? C’est parce que tu ne le comprends pas?

Il cherche des solutions avec toi. Il veut t’aider.

Il te semble honorable.

Il te rappelle qu’on se souviendra de toi.

 Qu’on pensera à toi, et qu’on sera triste.

Il t’invite à revenir quand tu voudras.

Alors tu reviens.

Après tout, il te fait souvent rire.

Il te parle de tes vieux amis, il te permet de les regarder vieillir. Il te redonne ton adolescence, tout ce temps, ce nectar de temps passé, entre deux cours foxés, à vivre d’amitiés et de blagues privées.

Il aime ton visage.

Il aime ta robe.

Il aime ton spectacle.

Il aime ton bébé.

Il aime tes rénovations.

Il aime tes observations.

Il aime tes amis et leur spirituelle répartie.

Il aime tes recettes.

Il aime les articles que tu lis dans les journaux.

Il te demande à quoi tu penses. Il te le demande constamment.

Dans [...] la relation amoureuse, l’individu se sent exister plus intensément parce qu’il est convaincu que son amoureux pense sans cesse à lui. Au contraire, dans les nouveaux réseaux sociaux, l’individu se sent exister plus intensément parce qu’il s’imagine qu’un grand nombre de gens pensent à lui de temps en temps. Autrement dit, la quantité remplace la qualité, tandis que la préoccupation centrale reste la même: que quelqu’un pense à moi.2Serge Tisseron, «Les nouveaux réseaux sociaux», in «Les tyrannies de la visibilité», Érès.

Il te promet d’être là à toute heure.

Il t’instruit.

Il te donne l’impression d’être de ton temps, d’être au courant, il te donne l’impression d’être visible.

Il ne t’indiffère plus.

Il t’attire.

Il te donne envie de plus.

Il te donne envie de lui appartenir, il te gonfle le cœur de ses demandes, il te répète que tu n’as rien à faire, qu’on va venir à toi, et c’est vrai, on vient à toi, tu es likée, tu es lovée d’attention, tu es aimée.

Il te voit revenir à lui de plus en plus souvent. Il ne s’en formalise pas: il le savait, que tu reviendrais.

Il te connait.

Ensemble, vous explosez.

  •  credit: Photo: Marie-Lyne Quirion
    Photo: Marie-Lyne Quirion

Les personnes, les objets et le monde tout entier sont produits et n’existent que par la vertu de l’image et de l’écran qui les rend visibles, se dégageant ainsi des repères traditionnels où c’étaient la parole, l’écrit et l’acte qui travaillaient la réalité et prêtaient un sens à l’existence. Désormais l’émotion remplace le sens.3Jacqueline Barus-Michel, «Une société sur écrans», in «Les tyrannies de la visibilité», Érès.

L’émotion remplace le sens, et vous vous en abreuvez.

Vous vous roulez dans l’émotion, vous vous en badigeonnez, vous en caramélisez votre peau, et du même souffle vous vomissez votre lassitude face au sens, vous lui gueulez de fermer sa grande gueule réductrice, son intransigeante rigueur de merde et sa propension au doute. Vous lui crachez votre déception qu’il ne vous ait rien apporté de mieux, qu’il vous ait parlé d’un monde meilleur sans jamais vous l’offrir véritablement, ensemble vous le voyez bien que ça vibre et que ça bande et que ça galvanise, cette putain d’émotion.

Ensemble, vous allez partout.

On vous cruise, on vous félicite, on vous excite, on vous permet d’entrer. Ensemble vous êtes la sacrament de bande de chanceux pour qui le cordon de velours du portier s’ouvre respectueusement, en courbant la nuque, en vous portant aux nues.

Vous êtes populaire.

Vous êtes riche soudain, 302 fois riche, 506 fois riche, 1 343 fois riche. Vous devenez cet alliage précieux de retenue, d’esprit, d’engagement, d’entregent auquel tous aspirent.

On aspire à vous.

Vous distillez un équilibre parfait entre l’offre et la demande—vous montrez une photo de vous, oui, et il faut changer la photo souvent, pour ne pas ennuyer l’œil, mais une photo un peu floue, un peu loin, un peu poétique, merveilleusement distanciée, en quelque sorte, pour ne pas s’abandonner à l’autre, pour détenir les clés, pour rappeler qu’à tout moment la rupture peut survenir et abattre les rêves de communion de vos admirateurs.

Vous savez y faire, pour intéresser.

La plupart des échanges engagés dans les espaces virtuels répondent à la règle qu’est celle de Google: le nombre d’interlocuteurs importe bien plus que le jugement de chacun d’entre eux. Cette règle consiste en effet à faire apparaitre en premier les espaces ou les productions qui recueillent le plus grand nombre de visites. Que ces visites se soient accompagnées de plaisir, de dégout ou de colère n’a aucune importance.4Serge Tisseron, «Les nouveaux réseaux sociaux», in «Les tyrannies de la visibilité», Érès.

Une fois, vous réussissez à faire lever 49 pouces pour une seule phrase, de votre cru en plus. Plus fort encore, certains de ces pouces appartiennent à des vedettes, des vraies de vraies, de celles qui ajoutent un complet ou un perso ou plus chaleureusement un complet merci à la droite de leur nom pour éloigner les indésirables. Mais vous, vous êtes devenue une désirable.

Vous sabrez le champagne de votre autosatisfaction et vous buvez au goulot sans même vous couper.

Vous félicitez vos collègues importants (vous montrez que vous avez des collègues importants).

Vous cataloguez vos recettes spectaculaires (vous montrez que vous réussissez des recettes spectaculaires, que vous êtes vous-même, d’une manière insaisissable mais non moins palpable, une recette spectaculaire).

Vous vous référez à des articles semi-pointus (vous montrez que votre sérieux ne se prend pas au sérieux, ce qui est la seule sorte de sérieux souhaitable).

Vous faites état de votre statut conjugal (vous montrez votre normalité).

Vous confirmez votre appartenance sociale—plus encore, vous construisez de main de maitre, en ne vous étonnant même pas de la facilité avec laquelle vous y parvenez, votre importance sociale.

Ce sont des jours glorieux, et il vous arrive de vous endormir blottis l’un dans l’autre, avec la douce conviction d’être accompagnés.

– Les paroles m’écartèlent.

– Où es-tu?

– Dans les paroles.

– Quelle est ta vérité?

– Celle qui me déchire.5Edmond Jabès, «Le livre des questions».

Vous ne perdez jamais de vitesse, vous ne faites qu’en gagner. Même le verbe s’y arrime, vous collectionnez les phrases cryptiques à la deuxième personne du singulier (Enlève ton top à Barcelone, j’arrive), les charmantes phrases mathématiques juxtaposées à des réflexions cocasses (Blender sans couvercle + guacamole + moi = OMGWTFBBQ), le lyrisme nourri à la ponctuation (Mad Men. Saison cinq. Je capote. Je meurs.)

L’écriture vous élève, vous donne un rang, vous donne une place au panthéon des statuts, quel mot adéquat, vous dites-vous, quel formidable terme adéquat que ce statut, à la fois convoité et impénétrable, comme une construction aristocratique de l’activité sociale.

Vous commentez les éditoriaux de votre quotidien local.

Vous ne manquez pas d’afficher les photos de votre présence à telle grande manifestation, telle mémorable première, tel émouvant départ de YUL.

Vous regardez le porte-parole étudiant en Luke Skywalker. Vous ne riez pas de lui, mais avec lui, avec tout le monde.

Vous êtes au restaurant, vous êtes au musée, vous êtes en voyage, vous revenez de voyage.

Vous vous labourez le corps et l’âme d’une foule d’informations, comme autant de pépites fulgurantes, comme autant de conversation starters, comme autant de preuves de votre absolue, bienheureuse appartenance.

Mais il ne t’a pas tout dit.

Dans votre délire d’amour, il ne t’a pas tout dit.

Aussi lorsque les premiers coups arrivent, tu ne les attendais pas.

Il commence par te présenter des gens, de nouveaux amis, qu’à priori tu trouves charmants, qu’à priori tu prends pour des alliés, d’autres jalons dorés dans ton ascension vers le soi galvanisé.

Il te fait d’abord croire en l’infinité des possibles, mais bientôt, il change infinité pour limites, et possibles pour ambitions. Tes ambitions. Les limites de tes ambitions se dessinent, et c’est lui qui tient le crayon.

Il te montre celles qui font rire tout le monde.

Il te montre ceux qui se marient à Cape Cod.

Il te montre celui qui tient le pays au creux de sa verve lyrique.

Il te montre un espace, sorte de cafétéria d’école secondaire sémiologique, où l’ordre social se hiérarchise, lentement mais surement, pareil comme dans la vraie vie.

Une fois, il te montre que malgré la photo sublime de ta nouvelle tarte compliquée, personne ne t’a remarquée.

Une autre fois, il te rappelle qu’à ton anniversaire, tu reçois les souhaits génériques de gens qui ne t’ont pas revue depuis dix ans et qui ne prennent la peine de le faire que parce qu’ils sont sur l’autre versant, eux, sur la pente ascendante, celle où l’on construit son capital de sympathie. Une autre locution particulièrement adéquate, penses-tu, en revisitant une nouvelle fois ta formidable tarte, en te rassurant qu’elle est très belle, tu le sais, tu as vu et gouté l’originale dans la pâtisserie de New York où on l’a créée. Plus loin dans ton autre album («New York c’est manger», il t’avait d’ailleurs félicitée pour ce titre à la fois spirituel et direct), une photo de la vraie tarte trône comme une reine de validation, même si, là non plus, personne n’a levé le pouce.

Publicité

Après une nuit difficile dans les dédales de l’angoisse qu’aucune indulgence masculine n’aura su tarir, il t’annonce que certains de tes amis sont si remarquables qu’ils n’ont même pas besoin de parler d’eux: on le fait pour eux. Ils se contentent de distribuer leur doux miel de temps à autre, et l’on se jette en file au pied de leur mur pour les louanger, sans même espérer une réponse. Cette tierce présence, celle de ton public, en quelque sorte, il te précise qu’elle est essentielle pour assurer ta place au sommet, et il te menace de ne plus réchauffer ton siège si tu n’es pas plus proactive.

Et il ne veut pas te laisser tomber. Il t’aime encore. Si tu fais ce qu’il faut, il t’aimera toujours.

Les incitations que nous avons à nous rendre visibles nous conduisent à vivre sur le registre presque exclusif du moi et tendent à nous déposséder de notre intériorité. Se constitue en effet un moi de façade, une sorte de «faux self», comme dirait Winnicott, dans lequel nous projetons non pas un idéal intérieur mais un idéal sociétal, en accord avec les exigences de la société contemporaine.6Nicole Aubert, en entrevue avec Le Figaro.fr

Il te dit: L’heure est grave, ne t’arrête pas.

Il te dit: Montre cette photo de toi tapissée sur les murs d’un théâtre, et tu le fais.

Il te dit: Relaie cet article hilarant que personne n’a encore relayé, mais assure-toi d’être la première, cherche les sources obscures, et ne t’en excuse pas. Et tu le fais.

C’est si bon, sur le coup, la valse des pouces levés.

Il te dit: Il n’y aura aucun répit, ta vie sera tissée de ces instants, tu ne vieillis pas ici, tu grandis ici, tu jouis ici, tu mourras ici.

Tu découvres qu’il te ment. Qu’il dit la même chose à tout le monde. Qu’il fait croire à l’égalité des chances. Qu’il l’avait vu depuis le début, ce poil dru au bord de ton menton, cette tare d’humanité, cette ordinaire ordinarité. Ta façade s’est craquelée, et il se lasse de te restaurer. Il commence à te préférer ses autres poulains, et tu le comprends, ils sont si satisfaisants. Certains fréquentent Cannes. Certains fréquentent Hollywood! Certains sont si réussis que même tes amis les plus réussis se comportent en groupies devant eux.

Tu comprends aussi que même si tu répugnes à l’admettre, même si tu te tiens responsable d’une telle dérive, de plus en plus, en sa compagnie, tu t’ennuies. Tu t’emmerdes. Tu te fais chier jusqu’au trognon. Tu nourris un tel ennui qu’il devient hargneux, que tu envoies ton fiel truffé d’écume sur l’écran déjà brumeux d’empreintes de doigts et tu gueules que merde on l’a vu cent fois la vidéo de la décoratrice de Baie-Saint-Paul, et on s’est tué à répéter que ces carcasses de renards ne sont pas celles qu’utilise Canada Goose sur les cols de vos précieux manteaux essentiels pour aller manifester au chaud et oui, bien sûr, les propos de telle réactionnaire des HEC nous indignent tous mais bon Dieu de bon Dieu, pourquoi faut-il que les autres sachent qui s’est indigné et à quelle heure?

Alors la solitude te regagne, et tu contemples le désastre comme on regarde un tableau, c’est-à-dire avec une certaine distance, même si c’est toi sur la toile, tout éviscérée de ta dignité, toute gavée d’extimité.

J’ai désigné sous le nom d’extimité le désir qui nous incite à montrer certains aspects de notre soi intime pour les faire valider par les autres, afin qu’ils prennent une valeur plus grande à nos yeux. [...] Le désir d’extimité est inséparable d’une prise de risque: la valeur de ce qui est montré n’est jamais aussi connue et c’est justement par le retour des autres qu’il est appelé à en prendre.7Serge Tisseron, «Les nouveaux réseaux sociaux», in «Les tyrannies de la visibilité», Érès.

Et tu rentres chez toi.

  •  credit: Photo: Marie-Lyne Quirion
    Photo: Marie-Lyne Quirion

Car si elle naissait, la phrase qui serait toute la réponse,

Ni toi ni moi ne saurions la reconnaitre

Alors jette-toi, jetons-nous dans ces mots copiés

D’amour, de merci de pardon.

Car c’est ce jour-là qui s’achève,

Celui des liens de l’encre à creuser les réponses

[...]

Si je te disais que chaque vie

Que toute vie

Se résume aux réponses qu’elle a creusées

Tu dirais que chaque vie toute vie

Se mêle désormais à la tienne jetée dans la bouche

De ces mots sans phrase:

Amour merci pardon.9Suzanne Jacob, «Amour, que veux-tu faire?»

Tu as froid perchée sur ta chaise de travail.

Tu le sens sur ta peau, ta peau de mère, distendue par endroits.

Tu as froid jusqu’au cœur.

Il ne reste rien à lire. Rien d’autre ce soir.

Tu fermes l’écran.

Dans ton lit, un homme indulgent est endormi. ◊

Tu ne trouves rien d’autre à faire que fermer la porte de la salle de bain, mettre le loquet, faire couler les robinets dans cette nouvelle baignoire que tu n’auras pas montrée, dont tu ne connaitras pas les effets potentiels, ou le potentiel d’effets, et tirer le clapet de la douche. Sous l’eau bouillante tes vaisseaux sanguins, comme ta honte, se dilatent.

Tu ressors ta vieille Dickinson, rassurante comme un rhume.

Two Worlds—like Audiences—disperse
And leave the Soul—alone8Emily Dickinson, «Departed—To the Judgment -...»

Tu laves tes cheveux, tu te souviens qu’il faudra les teindre bientôt, tu es trop vieille pour ne pas t’en soucier, et trop jeune pour ne plus t’en soucier.

En sortant, tu évites le miroir: ce soir le choc de tous ces selves en mal de définition psychanalytique serait trop grand, et le verre se briserait assurément.

Tu préfères regarder le sol. Tu remarques une ampoule qui ne guérit pas, sur le petit orteil. Il faudra trouver ce vernis à ongles orangé au joli nom dont parlait cette blogueuse, et qui promettait d’être la couleur de l’été. La dernière fois à la pharmacie, il n’en restait plus. Tu te souviens avoir pensé à ce moment-là: tout le monde désire ce vernis. Je cherche ce que tout le monde cherche. Tu as eu honte de t’en être trouvée si désespérément apaisée. Tu te dis que peut-être, avec une couche de Tart Deco sur tes orteils fatigués, tes pas seront plus légers.

Tu t’enroules dans une serviette. Tu brosses tes cheveux. Tu couvres ton visage de crème. Je vieillis et j’existe. Tu éteins les lumières de la maison, la veilleuse des garçons, la guirlande extérieure. Tu passes devant l’écran, la lumière bleue t’y appelle, tu t’assois, juste une fois, une dernière fois peut-être.


Fanny Britt est auteure et traductrice. Elle compte une dizaine de pièces à son actif, dont Couche avec moi (c’est l’hiver) et Bienveillance (Leméac). Elle a traduit plus d’une quinzaine de pièces du répertoire contemporain, en plus de plusieurs ouvrages littéraires. Elle œuvre également en littérature jeunesse, entre autres avec sa série d’albums Félicien, publiée à la Courte Échelle.

À propos des photos

De quelle façon voulons-nous être représentés? Comment souhaitons-nous être perçus par l’autre? Qu’entendons-nous montrer de nous-mêmes? Et dissimuler? Que se passe-t-il lorsque le portrait dévoile une expression authentique, mais imprévue et non souhaitée par son modèle?

Voici quelques-unes des questions qui ont guidé la photographe Marie-Lyne Quirion dans la mise sur pied de cette série. Fascinée par le portrait, elle a voulu interroger le contrôle excessif qu’on exerce sur sa propre image à l’ère des médias sociaux. De la pose toute calculée, adoptée le temps d’un clic, aux différentes façons de trafiquer le résultat avant publication, l’usage d’artifices est coutume. Ablation de telle partie, grossissement de telle autre, disparition du prétendu défaut gênant, contrôle du geste à la prise de vue, jeu séducteur devant la caméra, clin d’œil «foufou», moue sexy... La valorisation de soi ne se prive d’aucun effort.

La série présentée ici remet en question cette idée du contrôle qu’on exerce sur son apparence. En chatouillant simplement les modèles au moment de la prise de la photo, on obtient d’eux une participation active, qui se traduit par une expression involontaire. Le résultat: un ludique pied-de-nez à notre obsession de l’image.


Après son baccalauréat en mathématiques à l'Université de Montréal, Marie-Lyne Quirion a étudié la photographie aux universités Concordia et Paris 8. Elle travaille à l'Office national du film du Canada, et poursuit parallèlement ses réflexions artistiques.

  •  credit: Photo: Marie-Lyne Quirion
    Photo: Marie-Lyne Quirion

Continuez sur ce sujet

Atelier 10 dans votre boite courriel
S'abonner à nos infolettres