Le syndrome du messie

Alain Farah
 credit: Photo: Annik Mata Hari de Carufel
Photo: Annik Mata Hari de Carufel
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Portraits

Le syndrome du messie

Mélanie Joly, Rodolphe Husny, Marc-André Viau: portraits croisés de trois politiciens et, en filigrane, toujours, inévitablement, celui de l’écrivain, physiquement dépolitiqué.

Considéré dans ce texte

La politique électorale au 21e siècle, et celle qui se manifeste (rarement) comme une intensité fugace et imprévisible. La notion de vocation. David Foster Wallace, John McCain, House of Cards et la difficile question de l’authenticité. La grande lassitude de Charles Baudelaire.

De 1983 à 1991, j’ai fréquenté une école catholique de Cartierville, dans le nord de Montréal. Parmi mes souvenirs les plus indélébiles, j’ai en tête ces curieux moments où, agenouillés dans la chapelle de l’école, nous écoutions les Sœurs de l’Immaculée-Conception nous parler de vocation. Inquiet de mon propre sort et déjà sensible au démon de la singularité, je m’épuisais certains soirs, à genoux dans ma chambre, à prier le ciel pour ne pas être conscrit par l’Armée de Dieu. Je savais déjà que le vœu de chasteté n’allait pas me convenir.

Trois décennies plus tard, cette question de la vocation me trouble encore. Surtout quand je pense à la politique: pourquoi et comment des gens de mon âge, des gens beaux, des gens intelligents, décident-ils de s’engager, aujourd’hui, dans la politique des politiciens? Ressentent-ils un appel, au milieu de la nuit? Jusqu’à quel point les causes qu’ils défendent dépassent-elles leurs intérêts personnels ? Peut-on les croire quand ils disent vouloir changer les choses?

Quand, devant mon écran de télévision, je vois des hommes et des femmes de ma génération s’engager dans les vieux partis, je suis incrédule. Peut-être parce que la politique, moi, j’en sors de plus en plus. J’ai toujours en tête, dès que je rêvasse à la possibilité d’y aller moi aussi, ce que Baudelaire a écrit le 5 mars 1852 à son précepteur: «Vous ne m’avez pas vu au vote, c’est un parti pris chez moi. Le 2 décembre m’a physiquement dépolitiqué.» Le poète, qui était monté aux barricades pendant la révolution de février 1848, se replie. En quelques mois seulement, les idéaux romantiques ont été liquidés; le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte a pris le pouvoir par un coup d’État, avant de se proclamer, un an plus tard, empereur des Français.

«Physiquement dépolitiqué». Ce choix d’adverbe, explique l’essayiste Pierre Laforgue, signifie l’intention non pas de renoncer à une conscience et à une action politiques, mais de prendre une distance vis-à-vis des lieux où elles se manifestent, pour ne plus y engager son corps directement.

La campagne fédérale dont nous sortons à peine, tout comme les élections provinciales du printemps 2014, m’a profondément lassé, si bien que je n’ai presque plus d’intérêt pour la politique politicienne. Appelons ça ma démobilisation. Je ne crois pas être le seul à ressentir cela. Cette fatigue se comprend mieux en regard des intensités vécues en 2012, comme si toute expérience politique devait désormais s’évaluer à l’aune de ces semaines de mobilisations spontanées. Nous sommes nombreux, peu importe nos allégeances, à avoir eu l’impression, pour une rare fois, que l’ordre établi vacillait, que les évènements échappaient à ce qui est écrit d’avance. Mais l’élection du Parti québécois, en septembre 2012, seulement par des poussières, puis l’empressement de ce nouveau gouvernement à tourner la page sur cette mobilisation historique, le délétère débat sur la Charte des valeurs, l’opportunisme populiste de certains penseurs du nationalisme identitaire, l’entrée à l’Assemblée nationale de l’oligarque Péladeau en même temps que le retour au pouvoir si rapide des libéraux de Philippe Couillard, tout ça, je le réalise maintenant, m’a physiquement dépolitiqué.


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Le temps d’un feu rouge

Je n’ai jamais répondu «premier ministre» à la proverbiale question «Que feras-tu quand tu seras grand?» Je ne me suis même jamais présenté pour être président de ma classe. N’empêche, je peux situer à la minute près le début de ma vie politique.

C’était en octobre 1992, autour de huit heures du matin, dans les rues d’Ahuntsic. Mon père et moi roulions vers mon collège à bord de son Ford Tempo. Le lecteur de nouvelles venait de prononcer le mot référendum, dont j’ignorais le sens, aussi mon père n’a-t-il pas eu le choix. Le temps d’un feu rouge, il m’a résumé une décennie de tensions constitutionnelles: le 40 % du Oui en 1980, le rapatriement, le «beau risque», Meech, l’échec de Meech, Charlottetown.

Apprendre ainsi que les pays se fabriquent, qu’ils ne sont pas là de tout temps, dans l’absolu, a eu beaucoup d’effet sur mon imaginaire déjà ébranlé, la même année, par un constat tout aussi important: tandis que nous passions les douanes à Lacolle et traversions la frontière, j’avais découvert que le climat ne changeait pas d’un pays à l’autre. Il pleuvait des deux côtés de la frontière. Sans me donner le sens de l’histoire, dont j’avais entra perçu les périls le jour où mon épisode des Années coup de cœur avait été interrompu par un bulletin spécial sur la guerre du Golfe, cet échange avec mon père m’a permis de réaliser que l’histoire avait aussi lieu chez moi, que moi aussi je pouvais participer à l’Histoire.

Nous arrivions au collège et mon père, cherchant à contenir mon enthousiasme instantané pour le projet souverainiste, avait eu cette phrase avant de me déposer, une phrase qui m’inquiète aujourd’hui plus que jamais, alors que mes anniversaires s’accumulent et que le mouvement indépendantiste se désagrège: «Mon fils, à 40 ans, tu seras fédéraliste.»


The show must go on

Radio-Canada, dix jours avant la fin de la campagne électorale qui convie les Canadiens à choisir leur 42e légis lature fédérale. J’ai décidé de réfléchir à ma propre démobilisation en discutant brièvement avec quelques politiciens de mon âge, des gens qui ont fait un choix à l’opposé du mien, des gens qui sont engagés dans la poli tique des politiciens.

Je m’incruste en régie pendant le 15-18, l’émission de fin d’après-midi de la Première Chaine, où se tient ce vendredi-là un débat qui oppose quatre «jeunes» candidats issus des principaux partis qui s’affrontent au Québec.

À cette occasion, je rencontre Mélanie Joly pour la première fois. Ses cheveux blonds sont tenus par ce ruban noir qu’elle porte souvent à la télévision. J’ai lu dans des livres de sociologie qu’il est important de se munir de signes distinctifs pour créer son personnage; mais pourquoi celui de Joly est-il si enfantin?

Juste avant que la candidate libérale entre en studio, je lui pose cette question:

— As-tu vu la saison trois de House of Cards?

— Non!

Le segment du 15-18 débute et la joute politicienne n’a rien de véritablement surprenant: on s’échange des formules, le format dictant le contenu jusqu’à le subsumer. Qu’on l’observe de près n’y change pas grand-chose. Je suis embêté : que vais-je pouvoir écrire sur les politiciens? La messe a été dite, n’est-ce pas? Et qu’est-ce qui est plus convenu que d’expliquer qu’un politicien, en 2015, emploie des formules convenues?

Le segment du 15-18 débute et la joute politicienne n’a rien de véritablement surprenant: on s’échange des formules, le format dictant le contenu jusqu’à le subsumer.

On sait tous que depuis le débat Kennedy/Nixon de 1960, le marketing a lentement mais inéluctablement pris le contrôle de la politique, comme il a pris le contrôle d’absolument tout, à commencer par notre manière de vivre et de nous représenter par rapport aux autres, mais aussi par rapport à nous-mêmes. Le visage maquillé du futur président américain serait la synecdoque de cette tendance qui a mené à la permutation du savoir faire en faire savoir: mieux maquillé que son blafard adversaire républicain, Kennedy a séduit les électeurs américains, qui assistaient à leur premier débat télévisé.

Un demi-siècle plus tard, la dévoration de la politique par le spectacle médiatique est totale, à un point tel que même ceux qui en méprisent les dictats s’y font avaler. Stephen Harper qui, pendant dix ans de règne, s’est adressé le moins possible aux médias les plus crédibles du pays, se fera lui-même engloutir par le grand cirque médiatique lors de son triste passage à l’émission d’Éric Salvail, le 15 octobre 2015. Dur de ne pas y voir la funeste vengeance d’un système qui engouffre tout.

En régie du 15-18, j’écoute avec plus ou moins d’attention les échanges entre les candidats, ayant décroché à la première partisanerie. Je discute de la campagne avec l’équipe en studio, et nous revenons sur l’importance absurde qu’aura prise l’«affaire du niqab» (un litige sur la manière dont un tribunal administratif doit ou non obtempérer à une directive ministérielle) et sur la responsabilité des médias, qui ont fait de cette anecdote essentiellement bureaucratique le tournant de la campagne. Puis, dès que l’émission se termine, je m’installe à la cafétéria de Radio-Canada pour réviser des notes que je n’utiliserai en fin de compte jamais.


Une formule paradoxale

Il y a sept ou huit ans, feuilletant un recueil d’essais de David Foster Wallace, je suis tombé sur «Up, Simba», un texte paru à l’origine dans le Rolling Stone d’avril 2000. Dans celui-ci, Foster Wallace revient sur la semaine cruciale de février 2000 qu’il a passée dans la caravane de John McCain. Contre toute attente, le vétéran du Vietnam venait de ravir la primaire du New Hampshire à George W. Bush, alors que tout semblait joué d’avance pour le fils du président.

Foster Wallace évoque les polarités qui fondent le jeu politique, en ce début de 21e siècle: les formules convenues et la franchise, l’enthousiasme et le cynisme, le marketing et la solidarité. Il propose moins un portrait du candidat McCain qu’une mise en lumière de ce que révèle l’enthousiasme soudain pour ce candidat jusque là négligé. La politique politicienne, désormais gorgée de marketing, de stratégie et de spin, a fait en sorte que les électeurs ne parviennent plus à trouver un candidat qui soit authentique. Et c’est par-dessus tout la question de la sincérité qui embête Foster Wallace: lorsqu’il entend l’appel que le sénateur McCain lance aux jeunes électeurs, un appel qui incite ceux-ci à laisser de côté leurs ambitions individuelles pour se rallier à un projet collectif, l’écrivain sait qu’il se trouve devant les habituelles formules que servent les candidats aux élections présidentielles. Mais il n’arrive pas à croire que McCain ne débite que des balivernes: il s’agit tout de même d’un homme qui a passé cinq ans dans un cachot, refusant de laisser derrière lui ses compagnons d’armes, alors qu’on lui offrait de quitter le Vietnam par l’entremise des pistons de son père, une grosse légume de la marine américaine. Foster Wallace résout l’équation par une formule paradoxale : «You can feel like maybe it’s not just more candidate bullshit, that with this guy it’s maybe the truth. Or maybe both the truth and bullshit — the man does want your vote, after all.»«On se dit que ce ne sont peut-être pas juste des balivernes de candidat, que peut-être qu’avec lui on a droit à la vérité. Ou peut-être que c’est à la fois la vérité et des balivernes — le gars veut votre vote, après tout.»

Ce texte de Foster Wallace m’a donné envie de suivre avons fréquenté l’église Saint-Sauveur des Grecs-Melkites, des politiciens, de prendre le pouls de ce que peut être une campagne électorale. Mais je ne me crois pas capable de faire un portrait de quelqu’un d’autre que de moi-même, ni de me consacrer à l’écriture journalistique à laquelle je me sais, par nature, peu disposé. Je préfère, à l’instar du Hubert Aquin de Profession: écrivain, «choisir pleinement et irréversiblement l’incohérence».


Les bons élèves

Installé à la cafétéria de Radio-Canada, je ne me rends pas compte que j’ai à côté de moi le candidat conservateur dans Outremont, Rodolphe Husny, qui sort lui aussi du studio, ayant participé au débat du 15-18. Après un court moment, nous nous saluons. Husny, grand de taille, porte comme moi un costard. Il n’est pas accompagné par un attaché de presse et une directrice des communications, contrairement à Joly. Je devine qu’Husny tient sa campagne seul sur ses épaules. Il faut croire très fort à la cause pour faire campagne pour le PCC dans la région de Montréal.

Husny a mon âge, et assez vite nous nous rendons compte qu’en plus de partager les mêmes origines, nous avons fréquenté l’église Saint-Sauveur des Grecs-Melkites dans Ahuntsic, Husny me fait penser à certains de mes cousins du côté de mon père, assurés dans leur posture, mais timides du regard. Il rigole quand j’évoque la provenance de nos parents respectifs. Dans une campagne marquée par la crise des réfugiés, venir du Levant, surtout pour un candidat conservateur, constitue un curieux clin d’œil du destin. À la blague, il m’explique n’y être pour rien: son père est Syrien, c’est tout.

Le candidat ne correspond pas à l’image qu’on se fait du conservateur moyen: Husny est un citadin éduqué, qui parle plusieurs langues, le contraire de l’image d’Épinal de l’Albertain redneck au volant de son Ford F-150 et qui considère qu’Harper est un dieu. Plutôt que de revenir sur la dernière décennie conservatrice—en trois secondes, Husny et moi sommes d’accord sur le fait que nous sommes en désaccord sur bien des choses—, nous parlons des libéraux, de cette campagne où tout semble leur sourire. Ce qui me parait intéressant, en écoutant Husny discuter de ses rivaux, c’est sa conviction que, même après dix ans dans l’opposition, les troupes de Trudeau ont gardé cette attitude de natural governing party du Canada. Un parti de bons élèves, une famille politique où le carriérisme, plutôt que de constituer un motif de méfiance pour ceux qui aspirent à s’engager, fait office de moteur. Et si les libéraux ont souvent l’arrogance de prétendre que la gouvernance du pays leur revient par défaut, cette campagne prend une coloration particulière: la présence de Justin Trudeau change tout. Le Canada, monarchie héréditaire? Husny, que ma question amuse, me cite cette magnifique phrase de Michael Ignatieff, prononcée en début de campagne, au sujet du futur premier ministre: « C’est un acteur, un politicien professionnel, prêt à incarner avec confiance ce rôle qu’il se sait, depuis toujours, né pour jouer.»


L’autre côté de la pancarte

Dix-huit octobre 2015. Au coin Henri-Bourassa et Christophe-Colomb, au volant de mon Ford Explorer, je repense à la réplique de mon père. J’ai presque 40 ans et je ne suis toujours pas fédéraliste.

Roulant à vive allure, j’arrive au local électoral de Mélanie Joly juste à temps pour le discours de motivation qu’elle prononce devant ses bénévoles. Nous sommes à la veille du scrutin. Une opération de terrain se prépare. La fameuse machine libérale, réputée pour «faire sortir le vote», s’incarne ici dans le corps d’une vingtaine d’adolescents, des joueurs de basketball enrôlés par leur entraineur, et qui pour l’instant dévalisent le buffet.

Comme on sert de la nourriture libanaise, je me prends un petit fatayer et je l’ouvre en deux pour laisser s’échapper la vapeur.

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J’essaie de discuter basketball avec les jeunes joueurs, j’évoque Magic Johnson et Larry Bird, mais ils ne s’intéressent pas à moi. Cette équipe fait partie des 150 bénévoles qui vont parcourir, durant une bonne partie de la soirée, la circonscription. La candidate libérale tente de ravir Ahuntsic-Cartierville à Maria Mourani, qui représente le comté depuis bientôt dix ans. Le but de l’exercice consiste à rappeler aux sympathisants libéraux l’adresse des bureaux de vote.

Le pep talk terminé, les bénévoles partis aux quatre coins du comté, je prends la route avec Mélanie Joly pour le dernier porte-à-porte de cette interminable campagne, la plus longue de l’histoire canadienne.

Même si nous sommes tous les deux nés en 1979, même si nous avons grandi dans le même quartier et fréquenté des collèges voisins, je ne connais de Joly que ce qu’en offre le petit écran, cette confiance dans le ton, cette banalité dans le propos. À ce stade-ci de notre relation, nous ne sommes pas encore amis Facebook. Rencontrer Joly en personne remet un peu les choses en perspective: vive, charismatique, sincèrement chaleureuse, il s’agit d’un animal politique paradoxal, destiné sans doute, peut-être comme Jean Chrétien, à émouvoir le quidam tout en agaçant le spécialiste. Ce qui est sûr: Joly ne laisse personne indifférent, et c’est souvent bon signe.

Nous sommes quatre à parcourir le quartier, par cette fraiche soirée d’automne: Joly et son attaché de presse, la photographe et moi. L’équipée est paritaire, deux par deux, les binômes se reconfigurant constamment.

Nous marchons sur le trottoir, habillés chaudement. Le pashmina de Joly me fait à la fois penser au kéfié d’Arafat et à l’écharpe que porte Mallarmé sur l’immortel portrait qu’a croqué Nadar. Nous faisons des blagues, tous les quatre, c’est léger, ce qui m’inquiète : je ne veux pas être victime du syndrome de Stockholm.

Les gens chez qui nous sonnons accueillent la candidate avec enthousiasme. C’est gagné d’avance: nous visitons des «pointés» libéraux. Reste que cette entreprise montre que la lutte est serrée, qu’il faut consolider les appuis à la base. Le redécoupage de la carte électorale laisse croire que l’issue de cette lutte se jouera par quelques centaines de voix.

À mi-chemin de notre parcours, la marche de la candidate est interrompue par la rencontre d’un garçon de huit ans. Il vend des barres de chocolat. J’essaie en vain de comprendre quelle association caritative profitera de son petit négoce, mais le gamin, un peu comme les joueurs de basket, se détourne de moi sans me dire pour quel organisme il lève des fonds. Qu’à cela ne tienne, je lui achète quelques barres, deux ou trois de chacune: amandes, caramel, chocolat pur. Le garçon dépose les recettes de la transaction dans un immense camionjouet qu’il traine avec le reste de son matériel; les sous se répandent à trois reprises au milieu de la rue. Je ne comprends pas trop ce qui lui arrive, il semble fébrile, mais en l’observant discuter avec Joly, je me rends à l’évidence: rencontrer la candidate le met dans tous ses états. D’une certaine manière, il a traversé le miroir, lui qui le matin même questionnait son père sur la provenance de toutes les affiches électorales placardées dans le quartier.

Je ne connais de Mélanie Joly que ce qu’en offre le petit écran, cette confiance dans le ton, cette banalité dans le propos. À ce stade-ci de notre relation, nous ne sommes pas encore amis Facebook.

  •  credit: Photo: Annik Mata Hari de Carufel
    «En l’observant discuter avec Joly, je me rends à l’évidence: rencontrer la candidate le met dans tous ses états. D’une certaine manière, il a traversé le miroir.»
    Photo: Annik Mata Hari de Carufel

Pendant que Joly explique au garçon qu’elle cherche à se faire élire pour écrire et voter des lois, je m’approche du père, qui se tient un peu à l’écart, et j’échange quelques mots avec lui. Originaire d’Haïti, il m’explique ses attentes pour les élections du lendemain: «Je veux qu’on améliore notre démocratie.» Il y a de pires raisons d’aller voter. Moi aussi, j’aimerais rendre notre démocratie meilleure, si tant est que notre régime politique soit une démocratie. Ne voulant pas l’embêter, je m’éloigne de lui pour retrouver Mélanie Joly et le garçon, juste au moment où elle lui dit : «Je suis sortie de ma pancarte pour venir te voir.»


Ce que la politique fait aux cellules

Nous sommes à la mi-décembre, les libéraux sont bien installés au pouvoir. Ni les publicités conservatrices, ni la démagogie de Harper autour du niqab n’ont barré la route à Justin Trudeau. Le chef du parti libéral a regagné le 24 Sussex, «l’endroit où il est né», comme on l’a répété sans cesse dans les jours suivant sa victoire. Dans le nord de Montréal, Mélanie Joly a obtenu l’appui de 10 000 électeurs de plus que Maria Mourani. Le jour de son assermentation comme ministre du Patrimoine, je lui ai texté un emoji représentant une belle et grande église, une façon pour moi de souligner son accession au Saint des Saints.

Il y a un grand plaisir à revoir le tableau de Pellan aux Affaires étrangères, de constater que le questionnaire long du recensement est réinstauré, que les premiers Syriens sont sur le point d’atterrir au Canada. Mais plutôt que de regarder la grande majorité des journalistes être trop heureux de l’élection de Justin Trudeau, j’ai décidé, depuis la fin octobre, de revoir la troisième saison de House of Cards.

J’aime le personnage de Thomas Yates, un écrivain mandaté par le président des États-Unis pour écrire sa biographie. Plus intéressé par ses interrogations intimes et littéraires que par l’homme le plus puissant de la planète, Yates fait uniquement à sa tête, travaille sur ce qui l’intéresse : trouver dans les histoires des autres l’intensité nécessaire à la construction de ses propres livres, quitte à vampiriser ses sujets, à bousculer leur vie.

Jamais on n’entend les politiciens parler de la satisfaction narcissique qui les motive à s’engager dans cette vie de fou. 

Drôle de politique, que la politique de la littérature. Car s’il y a une vulgarité à mettre son visage sur une pancarte, à presser le citron de bénévoles à qui on vend du rêve et la promesse de bénéfices futurs, tout cela pour parvenir à actualiser son ambition personnelle, je n’ai pas de doute sur le fait que les écrivains sont sans doute plus mégalomanes que les politiciens. 

Il faut l’être, mégalo, pour s’imaginer capable de traverser le temps en laissant sa marque dans l’histoire de la littérature, pour continuer à espérer le faire tout en étant conscient que cette illusion de grandeur n’est rien d’autre qu’une déclinaison affadie d’un syndrome du messie.  L’écrivain follement mégalomane, mais l’assumant, follement sincère. Et peut-être qu’il est là, le grand drame des politiciens contemporains qui nous servent jusqu’à plus soif la rhétorique sacrificielle censée justifier leur vocation pour le service public: jamais on ne les entend parler de la satisfaction narcissique qui les motive à s’engager dans cette vie de fou. Peut-être est-ce pour cela que leurs discours sonnent si faux?

J’écris ces lignes dans le coin le plus sombre d’un Starbucks près de l’Université McGill. J’attends un vieil ami qui est en retard. Marc-André Viau a une bonne raison: le voir arriver avec sa minuscule fille dans une poussette me rappelle à quel point nous sommes désorganisés, quand nos enfants viennent au monde. Nous nous donnons l’accolade, puis nous nous assoyons. Je lui demande:

— Ta fille a combien de mois?

— Trois, Farah.

Je fais le calcul: la petite est née à la fin septembre, moins de trois semaines avant le jour du scrutin, ce qui n’a rien d’anecdotique quand vous êtes directeur des communications du Nouveau Parti démocratique pour le Québec.

Je suis content de voir Viau. Ce type a quelque chose d’assez indescriptible dans le regard, une force presque épeurante, cet instinct de tueur si nécessaire aux politiciens. Je l’ai connu au cégep, alors que nous entreprenions ensemble notre éducation politique pendant les premières mobilisations altermondialistes, puis je l’ai perdu de vue pendant dix bonnes années, avant de le croiser par hasard à Ottawa, l’été dernier, en plein Ribfest.

À ce moment-là, le NPD semblait se diriger sans conteste vers une victoire, les appuis accordés aux troupes de Mulcair profitant du triomphe néodémocrate en Alberta.

Cette discussion de l’été dernier, empreinte d’optimisme, laissait entrevoir un dénouement victorieux à une séquence d’évènements marqués par le succès: la promesse de Jack Layton en 2003 de convaincre les Québécois de voter orange; le travail de terrain échelonné sur des années et auquel Viau a participé comme attaché de presse; l’inimaginable raz-de-marée de mai 2011, où Layton, remportant son pari, est passé de 2 à 59 députés au Québec; la pugnacité de Mulcair, chef de l’opposition officielle, qui s’en est pris à Harper mano a mano pendant le seul mandat majoritaire de ce dernier.

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    «Le pashmina de Joly me fait à la fois penser au kéfié d’Arafat et à l’écharpe que porte Mallarmé sur l’immortel portrait qu’a croqué Nadar.»
    Photo: Annik Mata Hari de Carufel

Le cynisme contribue à guérir les citoyens du malaise ressenti au sujet des balivernes des politiciens.

Le ton général de notre rencontre, dans la grisaille d’un décembre plus automnal qu’à l’habitude, n’a plus rien de l’excitation de l’été dernier. Viau qui, après sept années en politique active, prend une pause pour profiter de la naissance de son premier enfant, insiste sur ce que ce milieu «fait aux cellules», la manière dont il affecte le corps. Engagé physiquement dans la politique politicienne, on voit s’accumuler des semaines de 100 heures où le moindre tweet prend une importance capitale.

Un jeu sérieux, où tout semble question de vie ou de mort.

«De vie ou de mort», me répète Viau; il ne s’agit pas d’une simple expression. Il me raconte la séquence d’évènements évoquée en juin en m’en brossant un tout autre portrait : la descente aux enfers de Layton, décédé moins de trois mois après son triomphe; l’attentat du 22 octobre 2014 au parlement fédéral, auquel Viau a assisté en direct, croisant le tireur quelques secondes avant que ce dernier soit criblé de 31 balles.

Je cite à Viau une vieille phrase de Baudelaire, et lui rappelle la volonté du poète de ne plus participer directement à l’action politique, mais seulement de biais, par l’écriture: «L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre / Ne fera pas lever mon front de mon pupitre.» Viau me sourit, et me ramène au cœur du sujet: «Je mets un peu de côté le boulot, mon gars. Après un siècle et demi d’alternance libérale/conservatrice, nous n’avons pas réussi à convaincre les gens d’embrasser la nouveauté; j’embrasse ma petite à la place, je me pratique à faire des selfies avec elle!»

Même temporairement dépolitiqué, Viau ne peut s’empêcher de faire un clin d’œil à la marque de commerce de notre nouveau premier ministre—signe, peut être, que la politique des politiciens, une fois qu’on y goute, ne nous quitte jamais tout à fait.


Diogène président

Croiser trois politiciens de mon âge, trois individus admirables (je le dis sans ironie), n’a rien changé à ma fatigue, mais m’aide à comprendre que c’est peut-être mon éducation catholique qui me fait éprouver de la culpabilité devant mon absence d’enthousiasme pour la politique politicienne. Mais qui en ressent, de l’enthousiasme, de toute manière? Les militants? Combien en reste-t-il?

Ces rencontres m’ont confirmé la leçon du philosophe Jacques Rancière: il ne faut pas confondre la politique, celle qui concerne l’intendance de l’État, avec le politique tout court, le politique comme intensité, fugace et imprévisible, qu’on expérimente rarement. Croire que les évènements liés à la politique peuvent être autre chose que décevants est sans doute naïf. Pour Baudelaire, comme pour nous, les idéaux se butent à la médiocrité de la réalité. Une médiocrité à partir de laquelle la littérature se fonde, pour la dépasser. Peutêtre faudrait-il faire semblant que ce n’est pas le cas, travailler depuis un certain abattement. Je ne sais pas.

Il est cynique de déplorer le petit jeu électoral qui limite l’action politique à un vote tous les quatre ans. C’est cynique et c’est tant mieux. Car il y a là une autre méprise, qui confond cynisme et désabusement. Le cynisme contribue à guérir les citoyens du malaise ressenti au sujet des balivernes des politiciens.

Il suffit d’offrir aux gens un espace pour s’exprimer, et voilà, le politique resurgit. Je dis ça, mais à bien y penser, il ne s’agit pas d’attendre qu’on nous l’offre, cet espace: il faut se l’approprier. Peut-être que ce projet commence en imaginant un cynisme heureux.


Alain Farah est l’auteur de quatre livres, dont Pourquoi Bologne (Le Quartanier, 2013). Professeur agrégé à l’Université McGill, il enseigne la littérature contemporaine et la création littéraire. On peut l’entendre à l’émission Plus on est de fous, plus on lit!, à Radio-Canada

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