«Projet Polytechnique»: affronter la haine

Photo: Guillaume Boucher
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L’entrevue

«Projet Polytechnique»: affronter la haine

Présentée au TNM, cette œuvre de théâtre documentaire plonge dans la mémoire collective de l’attentat de 1989 pour interroger l’actuelle violence à l’égard des femmes. Elle sera publiée le 8 février 2024 dans la collection de théâtre d’Atelier 10. 

Jean-Marc, ta cousine Anne-Marie Edward est l’une des 14 victimes de l’attentat de Polytechnique. En lisant votre pièce en cours d’écriture, nous avons appris que ça faisait 30 ans que tu pensais à faire un spectacle là-dessus. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps?

Jean-Marc: J’avais l’intuition qu’il y avait un spectacle à faire, mais je ne savais pas par quel angle le prendre. Puis, le hasard a voulu que nous parlions sur les réseaux sociaux, Marie-Joanne et moi, alors que nous ne nous connaissions pas encore. De fil en aiguille, l’idée d’un spectacle sur Polytechnique est née. On est parti·e·s le cœur ouvert et on a trouvé notre angle au fil du travail.

Parfois, il faut juste donner sa chance à la vie, qui met de belles personnes sur notre chemin.


Marie-Joanne, dès le début de vos recherches, tu dis que tu as ressenti une «énergie noire», que tu as eu peur de perdre ta lumière. Comment est-ce que tu as réussi à garder ta confiance en l’humanité?

Marie-Joanne: Quand j’ai pris conscience de la noirceur présente sur le web, j’ai d’abord cru qu’il me suffisait de tourner le dos pour ne pas m’y exposer. De fermer mon ordinateur et de ne pas aller sur certains sites ou certains forums. J’étais confortable dans ma naïveté. Surtout, je pensais qu’il s’agissait du dark web. Mais non. En fait, ce genre de discours haineux envers les femmes est partagé sur des sites ultra-accessibles.

J’ai notamment un adolescent de 15 ans et je ressens la responsabilité de l’aiguiller en tant que garçon à l’époque où l’on vit. Le fait que ces contenus soient si accessibles m’inquiète, je veux faire ma part pour laisser un monde meilleur aux générations qui s’en viennent. Si je conserve ma foi en l’humanité, c’est parce que je pense à mes enfants. Je crois que nous avons un bel avenir tout de même, mais que nous devons regarder les choses en face.


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Vous avez documenté votre processus de création avec un balado. Dès le premier épisode, vous tentez de retrouver des hommes qui se présentent comme des admirateurs de Marc Lépine [l’auteur de la tuerie] sur le web. À quoi ressemble le profil de ces gars-là?

Jean-Marc: C’est une question assez large parce qu’il n’y a pas de profil type. Par contre, eux ont l’impression d’appartenir à un groupe type. Ce que j’ai découvert au fil de mes recherches, c’est qu’en règle générale, ce sont des hommes de 18 à 25 ans qui se rejoignent sur des forums facilement accessibles sur le web, qui au départ se voulaient des plateformes d’entraide, de soutien psychologique et moral. Mais le discours en ligne étant ce qu’il est (libéré, sans tabou ni règlementation), les langues se délient d’une manière assez violente. 

Ces gars-là s’identifient rapidement comme autistes, ou sur le spectre de l’autisme. Ils font des autodiagnostics, partagent entre eux des liens vers des tests en ligne. Ce sont des types qui se considèrent comme trop laids, ou pas assez virils, ou trop gros, ou trop petits pour attirer l’attention de la gent féminine. Bref, ils se font toutes sortes de scénarios pour essayer d’expliquer pourquoi ils n’ont pas de rapports intimes, ou même de simples conversations avec des femmes. Ces forums rassemblent vraiment des gens profondément tristes et souffrants. Mais cette souffrance est exacerbée par une colère de groupe. C’est l’énergie de gang qui engendre la violence. 

Marie-Joanne: J’ajouterais que les incels ne forment pas un groupe monolithique. C’est plus nuancé. Il y en a plusieurs sortes. [Quand l’un d’eux a finalement accepté de nous rencontrer], on pensait qu’on s’en allait voir un monstre. Et finalement, c’était un humain. Très souffrant, qui fait des choses monstrueuses, mais qui n’est pas un monstre. Ça aurait été plus facile. On aime ça, les humains, être catégoriques, départager les bons des méchants. Mais de réaliser qu’il y a de nos jours une jeunesse qui souffre à ce point, pour une mère, c’est vraiment déstabilisant.


Vous vous aventurez sur un terrain miné. Surtout toi, Marie-Joanne, en tant que femme. Comment te protèges-tu?

Marie-Joanne: Nous avons convenu que c’est Jean-Marc qui se chargerait exclusivement de la recherche sur les incels, de l’infiltration sur les plateformes masculinistes. Il était moins à risque que moi dans l’éventualité où il serait démasqué. Évidemment, je me suis aussi assurée que mes coordonnées, comme mon adresse postale, n’étaient pas affichées sur les réseaux sociaux. 

Sinon, j’avoue que j’y vais dans une position héroïque. Pas que je me considère comme une superhéroïne, mais conformément au sens que je donne au mot «héroïne», j’avance malgré ma peur. Je me tiens debout au milieu du chaos. Je fais confiance à mon instinct. Je me laisse guider par mon envie de comprendre, de faire ma part. Et s’il devait m’arriver quelque chose, je pourrais quand même compter sur mon équipe. On a une équipe de production extraordinaire, que ce soit avec le balado ou la pièce, très humaine et empathique. 

D’ailleurs, à la suite d’une entrevue que j’ai accordée à La Presse, j’ai reçu un message teinté d’une certaine violence. À partir de là, on a décidé, Jean-Marc et moi, qu’à l’avenir, je lui transfèrerais ces messages sans même les lire, et que lui se chargerait de les acheminer à Porte-Parole, la compagnie qui produit notre spectacle.


Jean-Marc, tu as dû, lors de la phase de recherche, t’arrêter pour quelques mois. Tu as même remis en question ta participation au projet. Qu’est-ce qui est venu te secouer au point de te faire songer à abandonner?


Jean-Marc: Pour être honnête, je croyais dur comme fer que j’avais fait le deuil de cet évènement-là et de ma cousine Anne-Marie, mais le fait de replonger dans cette histoire m’a permis de réaliser que j’avais plutôt mis un couvercle sur tout ça, que je n’avais pas fait la paix avec ce qui est arrivé. Beaucoup de frustrations se sont accumulées au fil des années qui sont ressorties. 

Je repense à un évènement en particulier, survenu à l’époque de l’attentat. J’étais alors élève de secondaire 5 et le hasard a voulu qu’un de mes amis de l’école, J-F, soit le frère d’une des filles rescapées. Sa mère était notre prof de math, son père le directeur de l’école, et leur fille a survécu à l’attentat. Une balle l’a frôlée, elle a eu énormément de chance. En travaillant sur notre pièce, je me suis souvenu du jour où on m’a annoncé ce qui était arrivé à ma cousine. J-F et ses parents étaient présents dans le bureau avec mon père et moi. Sous le coup de l’émotion, j’ai tenu des propos extrêmement durs. Je leur ai demandé pourquoi Anne-Marie était partie et pas leur fille. À l’aube de la cinquantaine, j’ai maintenant beaucoup de regrets. 

Pour être honnête, je croyais dur comme fer que j’avais fait le deuil, mais le fait de replonger dans cette histoire m’a permis de réaliser que j’avais plutôt mis un couvercle sur tout ça.

Je me souviens aussi des funérailles nationales. Aucune place n’avait été prévue pour les familles en particulier. Je me revois tout au fond de la basilique Notre-Dame. À l’époque, les caméras de télévision étaient énormes et ça prenait un caméraman carrément assis dessus. Alors, pendant que le pays entier assistait aux funérailles nationales en direct à la télévision, moi, je ne voyais que le cul d’un caméraman de Radio-Canada. J’y étais, oui, mais je n’ai pas pu voir ce qui se passait. Ce n’est pas un moment qui m’a permis de faire mon deuil.

Quand j’ai commencé à travailler sur Projet Polytechnique, toutes ces blessures non cicatrisées se sont rouvertes. Assez rapidement dans le processus de création, j’ai eu besoin de prendre un peu de repos.  

Il faut aussi comprendre que ces 14 filles-là ne se connaissaient pas, qu’elles ne demandaient rien d’autre que de pouvoir étudier quand elles ont été assassinées. L’essence de mon travail sur ce projet, c’est quand même de répertorier des gars qui considèrent que c’est une ostie de bonne affaire que ces filles ne soient plus là. C’est d’une violence infinie. J’ai embarqué avec de la naïveté et du bon cœur, mais j’ai vite été confronté à un gouffre vraiment plus profond. 


Vos recherches vous ont mené·e·s sur des forums où des incels écrivent des choses extrêmement perturbantes, en plus de partager des vidéos d’assassinat de femmes. C’est légal, de publier des affaires comme ça?

Jean-Marc: Ce n’est pas légal, mais c’est extrêmement difficile de poursuivre les contrevenants. C’est une question qui mériterait d’être adressée à un juriste. De ce que j’en comprends, au Canada, publier ce genre de contenu n’est pas légal. L’affaire, c’est que ce n’est pas le lieu (la plateforme) où c’est publié qui est dans l’illégalité, mais bien le serveur qui l’héberge. Et la plupart de ces serveurs ne sont pas au Canada. 

Par exemple, dans le balado, on aborde le cas de Pierre, un admirateur de Marc Lépine poursuivi pour incitation à la haine. Il encourageait à la haine des femmes sur son blogue qui portait carrément le nom du tueur. Or Blogspot [l’hébergeur du blogue, devenu Blogger depuis] appartient à Google. Le SPVM a demandé à Google de le fermer, mais la firme a refusé sous prétexte que le serveur n’était pas hébergé au Canada, qu’il n’était pas assujetti aux lois canadiennes. Ça a pris un mandat international d’Interpol pour faire fermer le blogue.


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Vous téléphonez à certains de ces masculinistes pour ouvrir un dialogue. Il y en a même un qui va accepter de vous rencontrer. Comment est-ce qu’on se sent quand rentre à la maison après ça?

Jean-Marc: On se sent vraiment profondément sale. En fait, je me sentais surtout comme ça avant d’aller le rencontrer. J’avais l’impression de cracher au visage de mon cousin, de ma tante, de mon oncle. Ces gens-là, comme les familles immédiates des 13 autres victimes, ont vécu la pire chose imaginable.

Rencontrer quelqu’un qui glorifie les actions du tueur de Polytechnique a été l’une des pires épreuves de ma vie. Je comprenais l’importance de le faire, mais je n’arrivais pas à concilier ça avec la potentielle gifle au visage que les proches des victimes allaient ressentir. Décider de donner la parole à quelqu’un comme ça, de prendre le temps de l’écouter… Ce ne sont pas des décisions qu’on prend à la légère. Pour moi c’était clair, je ne partais pas de là sans lui avoir tenu tête, sans qu’il regarde la photo d’Anne-Marie que j’avais apportée, et que je tenais contre mon cœur.


L’actuelle vague de féminicides inquiète beaucoup de monde au Québec. Vous compris, on le sent. Qu’est-ce que nos politicien·ne·s devraient faire pour faire changer le sens du vent, limiter la violence conjugale qui mène trop souvent aux meurtres?

Jean-Marc: (Après un long temps de réflexion) Ouf! Il faudrait faire plus. C’est une question très complexe. On devrait investir davantage en matière de prévention. Ça prend plus de foyers et de lits pour les femmes violentées. Les centres d’hébergement [pour ces femmes] et les centres de prévention pour les hommes violents disposent des mêmes budgets. Il faut faire attention de ne pas enlever de l’argent à droite pour en rajouter à gauche. Ça prend plus de ressources. Ça prend surtout plus d’ouverture, plus de sensibilisation, plus d’audace aussi.

On le voit déjà, avec les nouveaux tribunaux pour les violences sexuelles, quelque chose  se passe. On va espérer que ça s’améliore encore.


Beaucoup d’hommes autour de moi ont de la difficulté à l’entendre, mais si on parle de racisme systémique, alors il faut parler de sexisme systémique. 

Marie-Joanne: C’est un problème systémique et profond. Au lendemain de l’évènement, les médias n’ont pas nommé les choses, ils ont mis du temps avant de parler d’un attentat contre les femmes.  Si on avait réfléchi davantage aux motivations misogynes du tueur, je crois qu’on n’aurait pas laissé autant de place sur les réseaux pour des propos qui magnifient son geste. 

Beaucoup d’hommes autour de moi ont de la difficulté à l’entendre, mais si on parle de racisme systémique, alors il faut parler de sexisme systémique. Il existe une misogynie ambiante très forte. Il faut commencer la sensibilisation dès la petite enfance. On doit éduquer les enfants, mais aussi les profs et les éducatrices. Je pense qu’il faut mettre sur pied une sorte d’éducation citoyenne à la bienveillance. On est encore des ados par rapport aux réseaux sociaux, et c’est prouvé que ce qui se passe en ligne fait fleurir la haine. Il y a déjà des choses qui sont faites. Léa Clermont-Dion est une bonne ambassadrice. Elle a lancé un programme qui jette les bases d’une conduite éthique sur les réseaux sociaux.


Qu’est-ce que vous pensez de ceux et celles, comme le militant proarmes Guy Morin, qui disent qu’il faut arrêter de «politiser» les évènements de Polytechnique?

Jean-Marc: Premièrement, je ne suis pas d’accord avec lui. Je ne pense pas qu’on politise ces évènements. C’est trop facile, ça. À ce que je sache, Guy Morin n’a perdu personne d’important dans sa vie au bout d’une arme à feu, et ce n’est pas quelque chose que je lui souhaite. On ne politise pas, on prend acte d’une violence qui a réellement eu lieu pour poser des questions sur le contrôle des armes à feu.

Je pense que ceux qui politisent, c’est au contraire ceux qui s’opposent au contrôle des armes à feu, en minimisant sans cesse le drame. Je sens une réelle mauvaise foi de leur part. S’il y avait eu un peu plus d’empathie, d’écoute, de cœur, des solutions auraient été trouvées plus tôt. Je refuse complètement son analyse.

Les familles n’ont pas eu le choix, à un moment donné, de jouer à ce jeu-là. Oui, ce sont elles qui se sont rendues dans tous les comités consultatifs, les comités parlementaires, et qui ont pris part à un processus qui, en effet, est éminemment politique. Mais est-ce que ces gens auraient préféré jouer un autre rôle et faire autre chose de leur vie? J’ose avancer que oui. 

Mon cousin Jimmy n’est pas né pour devenir un activiste qui milite pour un meilleur contrôle des armes à feu au Canada, c’est la vie qui l’a mis sur ce chemin-là, il n’a pas eu d’autre choix que d’agir. Il n’a jamais cherché à politiser quoi que ce soit, il a seulement cherché à donner un sens à ce terrible drame.


Pourquoi avoir choisi le théâtre comme mode d’expression pour parler de ce drame-là, mais aussi de la violence faite aux femmes au sens plus large?

Marie-Joanne: Jean-Marc et moi sommes des gens de théâtre. De toute évidence, nous ne règlerons pas les féminicides et la violence faite aux femmes au sens large, ni avec la pièce ni avec le balado. Mais ce que je voudrais, c’est insuffler aux personnes qui viendront nous voir une envie de faire de ces causes-là leur propre projet, dans les sphères d’activités qui sont les leurs. Ça peut être aussi simple que d’aller parler avec son ado taciturne, de s’intéresser à ce qu’il fait, de poser des questions.

Je crois vraiment qu’il faut faire notre part. C’est pour ça aussi que la pièce se nomme Projet Polytechnique.


Jean-Marc Dalphond est acteur, metteur en scène et maintenant auteur. Il avait 16 ans au moment des attentats de Polytechnique.

Marie-Joanne Boucher est actrice, autrice et productrice. Elle avait 14 ans lors des féminicides de 1989. 

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