«Solstice» +20

Nicolas Langelier
Photo: Caroline Hayeur
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Essai

«Solstice» +20

Il y a 20 ans avait lieu Solstice, la première rave organisée à Montréal. Pour plusieurs jeunes, ce fut le point de départ d’une étrange période de leur vie, un mélange d’hédonisme et d’idéalisme, de hauts et de bas. Vingt ans plus tard, nous avons voulu en faire le récit, et voir ce qu’il en restait.

Considéré dans ce texte

Ce que ça veut dire, avoir 20 ans. L’aspect parfois ridicule des élans utopistes de la jeunesse. L’ecstasy. «Madchester». La génération X. La joie collective. La musique de danse électronique comme dernier sursaut du modernisme.

À l’aube, en clignant des yeux, nous sommes sortis de l’ancien Musée d’art contemporain, Cité du Havre. C’était le 28 mars 1993, l’air était froid et nous grelotions dans nos vêtements trempés de sueur, fatigués par une nuit de danse et d’ébats ludiques dans la musique et la fumée artificielle. Il nous fallait maintenant entreprendre la longue marche qui nous ramènerait au centre-ville de Montréal, mais ce n’était pas bien grave: beaucoup d’entre nous avaient l’impression d’avoir vécu quelque chose d’unique, quelque chose qui allait peut-être changer leur vie, et ce n’étaient pas quelques kilomètres de marche qui affecteraient notre enthousiasme.

Vingt ans plus tard, à la froide lumière du recul, il peut être difficile de comprendre le ravissement qui nous habitait ce matin-là. Le passage du temps est rarement tendre envers les élans utopistes de la jeunesse (pour une raison ou une autre, le cynisme et le désabusement vieillissent mieux). Mais en ce printemps 1993 et au cours des mois qui ont suivi, nous avions l’intuition que tout ça—la musique synthétique, les rythmes répétitifs, le bondissement de centaines de corps ruisselants dans la lumière des projecteurs, la communauté planétaire qui était en train de se former—annonçait l’avènement d’un monde meilleur. Une révolution sans violence ni victimes, reposant plutôt sur une ouverture des consciences et la singulière solidarité qui se développe sur un plancher de danse bondé, quand l’humidité condensée au plafond retombe en grosses gouttes sur les danseurs déjà trempés et que l’on offre sa bouteille d’eau aux gens souriants autour de soi, souvent de purs inconnus avec qui on a l’impression de partager quelque chose d’important, de transformateur. Et puis c’était notre révolution, et nous allions la mener à bien. Comme l’a dit à l’époque Melissa Auf der Maur, une rockeuse dans l’âme qui était elle aussi présente à Solstice: «C’est l’invention de notre génération, quelque chose de totalement nouveau qui ne découle pas de la culture des babyboomeurs. Notre chose à nous.»

Cela semble un peu risible aujourd’hui, je sais bien, presque autant que nos accoutrements. Mais j’essaie ici de traduire ce que c’était qu’être jeune et rempli d’espoir, malgré tout, en cette sombre époque, alors qu’une grave récession et les babyboomeurs bouchaient les perspectives d’avenir de notre génération au complet, que le taux de chômage des jeunes dépassait les 20% et que l’air du temps était plutôt au désespoir et à la désillusion (voir le grunge, les slackers, Generation X, etc.). Et il faut écrire ces grands mots—utopie, espoir, révolution—, si on veut tracer un portrait honnête de notre état d’esprit lors de ces folles nuits blanches, 1992-95.

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Même les analyses générationnelles ont quelque chose de daté, aujourd’hui: tout le monde écoute la même musique, porte les mêmes vêtements, est bff sur Facebook. Les conflits de générations semblent avoir disparu, depuis que tous ont adopté les mêmes objectifs de vie: être cool, avoir du plaisir et posséder le plus récent téléphone intelligent.

Pour comprendre l’état d’esprit qui nous habitait, il faut aussi se remettre dans l’ambiance d’une époque où l’on croyait encore que la musique pouvait être une force de changement social, et non pas seulement un produit de consommation utilisé pour vendre d’autres produits de consommation1Louis-Jean Cormier, à destination des fans de Karkwa qui reprochaient au groupe d’avoir cédé une de ses chansons à Coca-Cola: «À tous ceux qui sont déçus, je souhaite de remplir uniquement votre iPhone d’artistes indépendants de fortune qui ne soignent jamais leur lendemain de veille avec un Coke. Bonne chance!» Julien Mineau, de Malajube, qui a cédé sa pièce Luna à Labatt: «En jouant pendant les matchs de hockey, la pub de Bud nous a procuré plein de nouveaux fans ici au Québec». À comparer avec la vie et la carrière de Kurt Cobain, pour ne donner qu’un exemple..


Quand les raves sont arrivées à Montréal en 1993, elles n’étaient bien sûr pas complètement nouvelles.

Depuis quelques années déjà, une proportion significative de la jeunesse britannique avait adopté un mouvement connu d’abord sous le terme de acid house. Sa bande sonore était un sous-genre de la house, musique de danse électronique importée de Chicago (où elle était née au début des années 1980) via l’ile espagnole d’Ibiza (où s’était développé l’esprit festif qui viendrait à être associé aux raves, par opposition à l’atmosphère plutôt sombre et austère des warehouse parties, d’où la house tient son nom). À Londres, des clubs dédiés à l’acid house étaient devenus populaires, menés par des dj comme Danny Rampling et Paul Oakenfold. Puis le mouvement avait gagné Manchester, où il avait bouleversé la vie culturelle et sociale (avec comme quartier général l’Hacienda, le mythique club fondé en 1982 par les membres de New Order et leur label, Factory Records). Entre 1988 et 1992, la ville était même devenue synonyme du phénomène médiaticoculturel de «Madchester», mené par des groupes comme les Happy Mondays, 808 State, les Stone Roses et bien d’autres. Soudés par l’ecstasy et la house, un peu partout en Grande-Bretagne: amateurs de musique électronique et de rock, gais et hétéros, Blancs et Browns, scallies de la classe ouvrière et toffs de la bonne société. Circulaient même des histoires de gangs rivaux faisant la paix sur les planchers de danse de villes dures comme Glasgow et Liverpool.

On s’amusait tellement et la dope était si bonne, dans ces clubs anglais, que les fêtards n’avaient pas envie d’aller se coucher quand les établissements étaient tenus de fermer, à 2h du matin. Un croisement s’est donc opéré avec les warehouse parties, qui duraient toute la nuit. La boucle était bouclée, et les raves étaient nées.

«Pendant quatre ans, à la fin des années 1980 et au début des années 90, la jeunesse britannique envahit les champs, les forêts et les entrepôts, prit de l’ecstasy, porta des ensembles vestimentaires parmi les plus ridicules jamais imaginés—un chapeau de cricket, des gants blancs et un masque à gaz, par exemple—et dit adieu au thatchérisme dans un brouillard de musique électronique faisant trembler le sol sur lequel elle dansait», écrit Matthew Collin dans Altered State: The Story of Ecstasy Culture and Acid House22 Il est amusant de retourner voir comment, chez nous, La Presse abordait le phénomène pour la première fois en janvier 1990, en reprenant une dépêche de l’afp: «Dix ans après la rébellion punk, une autre révolution musicale fait fureur en Grande-Bretagne: la dance-music, un rythme noir concocté dans les clubs, symbole d’une nouvelle génération, qui a donné le ton à la décennie 1990 [...]. La rave (littéralement folie), liée aux drogues psychédéliques et aux amphétamines, a pris de l’ampleur. Chaque weekend, des milliers d’adolescents se retrouvent plus ou moins secrètement sous des chapiteaux improvisés ou des hangars désaffectés pour célébrer le culte de l’acid house. Au point d’inquiéter les autorités, qui veulent bannir ces rassemblements.».

Chez nous, pas de thatchérisme auquel dire adieu, bien sûr, mais il y avait les désespérantes années 1980 sur lesquelles il fallait tourner la page, il y avait la récession, il y avait une génération prête pour son propre mouvement-culturel-qui-change-le-monde, son propre Summer of Love. Nous avions vu ce qui s’était passé outre-mer, et nous voyions ce qui était en train de se passer à New York, San Francisco et même Toronto, et nous attendions avec impatience que la vague nous atteigne. En 1989, sur la couverture de mon agenda de secondaire IV, j’avais écrit «Madchester Rave On!» sans très bien savoir de quoi il s’agissait.

Il faut rappeler, toutefois, que bien avant Solstice, il y avait déjà une scène house et techno à Montréal. Au cours des années 1980, la ville avait même été une plaque tournante de la dance en Amérique du Nord, avec des clubs comme le Business et le Poodles. Au début des années 90, plusieurs partys avaient eu lieu dans des lofts et des bars—entre autres au désormais légendaire Crisco, où l’on pouvait apercevoir un tout jeune Tiga errer avec un masque à gaz sur le visage—et commencé à implanter ici la culture warehouse qui se répandait à travers le monde. Mais aucune véritable rave avant Solstice, «le prototype des gros évènements à suivre: premier flyer en quadrichromie, premières lignes info, première vraie séparation house et techno», comme la décrira plus tard Nora Ben Saâdoune, dans Rituel festif.

Derrière Solstice, il y avait un groupe de jeunes anglos montréalais incluant ce même Tiga, Andrew Ross Collins, Paul Johnston, Rebecca Ross et Justin Dallegret. Tous étaient au début de la vingtaine, mais ils n’avaient pas fait les choses à moitié, louant l’ancien MAC et distribuant leur flyer dans tout le nord-est de l’Amérique. «Comme c’était le premier évènement de ce genre à Montréal, on n’avait aucune référence, aucune idée de ce à quoi s’attendre», m’a plus tard raconté Ross Collins. Mais les raveurs étaient venus. De Montréal, évidemment (des Anglos, en majorité—les francophones arriveraient surtout l’année suivante, avec les évènements Neksus), mais aussi de Boston, Toronto, New York. La graine avait été semée et elle porterait ses fruits au cours des mois et années à venir, alors que Montréal se positionnerait de manière très respectable sur la carte de la musique électronique mondiale.


Au Québec, de manière générale, c’est dans la plus grande ignorance qu’ont été accueillies les raves. Même si elles étaient déjà très populaires en Europe et dans certaines régions des États-Unis, nos médias n’y ont d’abord vu qu’un phénomène négligeable.

Alain Brunet, dans La Presse, en 1993:

Voici donc venir le technorave, vague de fond en provenance des côtes européennes. Déjà, les grandes discothèques de chaque métropole occidentale viennent de plonger dans cette mode comportant toutes les caractéristiques d’un courant éphémère. Jeudi prochain, le Métropolis compte présenter son premier spectacle de technorave, avec comme invités les groupes Moby, Prodigy et Cibersonic [...]. Autre variante de la culture hip-hop, ce style inventé de toutes pièces par des disc-jockeys consiste à échantillonner la musique des autres et à la réduire à une puissante et synthétique pulsation.

Et puis le grunge était apparu quelques années plus tôt, et deux cultures jeunes en même temps, c’est assez pour mélanger un journaliste. Josée Blanchette, quelques semaines après Solstice, déclarait dans Le Devoir que «l’été sera grunge ou ne sera pas», avant d’expliquer que «mode de clan, le grunge n’est jamais aussi grunge qu’à l’annonce d’un -warehouse party ou raving party [...]. De 22h le soir au lendemain 11h, ils s’oublient dans la house music, le grunge et le technorap, victimes turbulentes d’un monde qu’ils n’hésitent pas à tourner en dérision. La génération X, c’est eux».

  • Photo tirée de «Rituel festif»
    Photo: Jean-François Leblanc

Mais l’ignorance est beaucoup plus dommageable lorsqu’elle est le lot des forces policières. Manifestations profondément pacifistes et respectueuses, les raves ont longtemps été traitées par les autorités montréalaises comme de graves atteintes à la sécurité publique. Dès le deuxième party, H20, le SPCUM est intervenu violemment. C’était en mai 1993, dans l’ancien Palladium du Palais du commerce (démoli depuis pour faire place à la Grande bibliothèque), où sept ans plus tôt j’avais fait du patin à roulettes sur «Take My Breath Away» en espérant avoir le courage de saisir la main de Mélanie Gauthier. Vers 2h45, les lumières ont été allumées et l’ordre d’évacuation a été donné. Mais les policiers n’ont pas attendu, se mettant rapidement à distribuer les coups de matraque. «Peace, peace!», ont plaidé plusieurs, sans succès. Nous nous sommes retrouvés sur la rue Berri, où l’escouade antiémeute était déjà en place. Sans donner d’ordre de dispersion, elle a chargé. Une dizaine de jeunes—dont plusieurs étrangers— ont été blessés.

On apprendra plus tard que l’intervention avait été motivée par le désir de contrôler la consommation de drogues. Mais là encore, l’ignorance était au rendez-vous. La police pensait que les smart drinks, mélanges de jus et de vitamines vendus cinq dollars, contenaient de l’ecstasy.


Dans mon cas, l’ère des raves dura un an et demi. Six saisons de nuits passées dans la musique assourdissante et la fumée artificielle et la lumière des stroboscopes, de jours perdus à dormir jusqu’au milieu de l’après-midi, de vêtements beaucoup trop grands, d’acouphènes, de highs et de downs. C’est ce à quoi je repense surtout, quand vient le temps de me rappeler ce que c’était d’avoir 20 ans.

Nous avons dansé dans les endroits les plus saugrenus: une station de ski alpin, un centre communautaire juif, un hangar d’aéroport, un stripmall, un parc d’attractions du Rhode Island. Je me souviens de longs voyages en autobus nolisé avec mon ami Jean-Hugues à mes côtés: le système de son crachant les breakbeats à l’aller, et au retour tout le monde dormant d’un sommeil trouble, à part ceux que la drogue maintenait éveillés par une énergie anxieuse, et le visage de Jean-Hugues recouvert d’étranges plaques rouges, peut-être à cause de l’épuisement ou de la transpiration un peu extrême qui se produit lorsqu’on danse pendant huit heures d’affilée.

J’ai de nombreux souvenirs de pur bonheur, par exemple quand les premiers rayons du soleil éclairaient les visages de centaines de danseurs et que cet instant précis de mon existence me semblait avoir été prévu depuis la nuit des temps, dans un parfait alignement cosmique. Ou ces moments où j’avais l’impression que la musique s’insérait entre chaque cellule de mon corps, que j’avais juste à me laisser soutenir par la basse et le rythme, comme un cerf--volant porté par le vent.

Mais il y avait aussi les aspects moins plaisants. Les mauvais trips parce qu’on vous a vendu du speed plutôt que de l’ecstasy, la mâchoire douloureuse à force d’avoir été serrée au cours de la nuit. La kétamine. Les dealeurs en général. Les toilettes à 6h du matin, les visages livides aux joues creuses, les yeux exorbités, le papier de toilette éparpillé sur le sol, l’eau froide fermée par des promoteurs sans scrupules afin de vendre plus de bouteilles d’eau. Tous ces amis à moi qui, pendant une période, semblaient faire des psychoses les uns après les autres, peut-être à cause de la dope, peut-être à cause de l’époque, ou d’un mélange des deux. Les Blue Mondays après une fin de semaine de party, les problèmes de sommeil, les crises d’angoisse et la confusion généralisée. J’étais souvent triste, sans trop savoir pourquoi, au juste.

Mais il suffisait qu’un nouvel évènement soit annoncé, que le lieu soit prometteur, que le line-up de DJ soit excitant, pour que l’enthousiasme revienne.


Il faut parler de l’ecstasy, bien sûr.

Le MDMA est une amphétamine dont les propriétés psychotropes peuvent durer de quatre à six heures. Parmi ses effets: sentiment d’euphorie et de bienêtre, réduction de l’insécurité, de la colère et de la jalousie, sensations tactiles accrues, besoin pressant de communiquer avec les autres. Synthétisé pour la première fois par le laboratoire pharmaceutique allemand Merck en 1912, le MDMA a fait l’objet de plusieurs expériences au fil des décennies afin d’en estimer le potentiel commercial. Durant les années 1950, l’armée américaine l’a même testé comme outil d’interrogatoire.

C’est dans les années 1970 que son usage s’est répandu (en même temps que sa prohibition, d’ailleurs). Des psychothérapeutes américains ont mis à profit son influence positive sur la communication, en particulier avec les couples en difficulté. Les clubs gais l’ont adopté au début des années 80 sous le nom d’Adam et finalement d’ecstasy (ou «x», «xtc», «e»), puis il a séduit le Londres branché33 George Michael, dans son autobiographie: «J’ai consommé de l’ecstasy pendant un certain temps, quand c’était encore difficile d’en trouver en Angleterre. J’en prenais parce que ça me donnait l’impression que tout était fantastique».. De là, il est passé à la scène house du milieu de la décennie—car même si c’est le terme acid house qui s’est imposé, c’est d’abord et avant tout l’ecstasy qui a été le carburant de ce mouvement. Cette combinaison MDMA / musique électronique a créé la dernière grande culture jeune du 20e siècle, et l’une des plus dynamiques et influentes que le monde ait jamais connues.

Il en va de nos trips comme de nos rêves: il vaut mieux les garder pour soi. Plus intéressants sont les impacts collectifs de l’ecstasy. Après tout, cette drogue qui favorise la fraternité et l’amour ne pouvait devenir aussi populaire sans que la société ne s’en ressente.

En Grande-Bretagne, les répercussions ont été immédiates. La violence qui avait affligé l’ère Thatcher a presque disparu du jour au lendemain. «On dirait que le houliganisme n’est plus à la mode», déclarait en 1990 un dirigeant de la police de Manchester. Les médias britanniques étaient remplis d’histoires d’houligans repentis qui avaient troqué l’agression pour l’ecstasy. L’an dernier, la journaliste mancunienne Miranda Sawyer écrivait dans le Guardian qu’à l’époque, «on avait l’impression d’assister à une révolution, que le bon peuple était en train de gagner, que tout le monde prenait en main sa vie nocturne, et sa vie en général [...]. Les conservateurs s’attribuèrent le crédit d’avoir mis fin au houliganisme, alors qu’en réalité ce sont l’ecstasy et l’acid house qui l’ont fait».

En Grande-Bretagne, l’impact de l’ecstasy a été immédiat. La violence qui avait affligé l’ère Thatcher a disparu presque du jour au lendemain.

Dans Altered State, publié en 1997, Matthew Collin remet un peu en question ce qu’il qualifie de «grand mythe de la culture ecstasy»: cette idée selon laquelle «plutôt que de se battre, la racaille s’était mise à buzzer sur le E et à danser ensemble, ramenant éventuellement cette ambiance carnavalesque dans les stades». Il pointe plutôt du doigt de meilleures tactiques policières et un changement dans la culture du soccer, qui s’efforça d’attirer un public plus large et familial. Mais un mythe devient une vérité quand tous y adhèrent, et à l’époque, c’est l’interprétation qui s’était fixée dans la conscience populaire: que l’ecstasy pouvait préfigurer l’avènement d’une société meilleure. Et c’est cette interprétation qui avait filtré jusqu’à nous.


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Jimagine qu’il y avait beaucoup de ça, dans notre adoption enthousiaste de cette culture et de ce mode de vie: le sentiment, pour la première fois de notre existence, de participer à quelque chose de plus grand que nous—mais quelque chose dans lequel nous aurions notre place, par opposition aux stériles débats politiques ou à un marché du travail qui ne voulait rien savoir de nous. Trop jeunes pour avoir pris part à l’effervescence des années 1970, nous n’avions connu que l’apathie et le matérialisme des années 80.

Par un complexe système de filiation, le mouvement rave avait hérité de beaucoup des idéaux des hippies des années 1960-70, de même que de certains traits à tendance néopaïenne. Il y avait un désir sincère de répandre une nouvelle manière de penser notre rapport aux autres, à nous-mêmes, à la planète. Il suffit d’énumérer les noms de quelques-uns des principaux partys montréalais de 1993-95 pour percevoir ces influences idéalistes: Rave New World, Oasis, Paradise, Euphoria, Unite...

L’ouverture des consciences était un thème populaire. Nous parlions de PLUR (Peace Love Unity Respect4Une entrée Wikipédia y est même consacrée, aujourd’hui.), de solidarité, d’entraide. Il y avait beaucoup d’amour, de façon générale: bons mots, câlins, massages, flattages en tous genres dans les odeurs de Vicks. Les pièces musicales avaient souvent des titres comme «Love, Peace and Harmony».

Nous étions maigres, pâles et la plupart du temps fatigués, mais quand le soleil se levait après une autre nuit de rapprochements et de camaraderie, nous avions l’impression d’avoir pris part à quelque chose d’important.

Nous savions comment la génération de nos parents avait troqué son désir de changer le monde contre le confort et l’indifférence de la classe moyenne, et cela nous faisait peur. Nous cherchions quelque chose de plus transcendant que le travail stable et routinier, le mariage et la procréation, une hypothèque et des REER, le lent engourdissement qui s’empare de l’âme et du corps. Nous cherchions des réponses, des illuminations, de meilleures manières de profiter de ce temps qui nous était imparti.

Mais nous ne faisions pas que danser et masser des étrangers, bien sûr. La vie normale devait suivre son cours, et il fallait continuer à aller à l’école, travailler, assister aux soupers familiaux. La cohabitation entre les excès de la nuit et la sobriété du quotidien ne se faisait pas toujours sans mal. Les conflits étaient fréquents avec les patrons, les amis, les parents.

Alors aussi souvent que nous le pouvions, nous nous retrouvions ensemble, dans des appartements délabrés et enfumés, dans les soirées que nous fréquentions religieusement, dans les raves, bien sûr. Nous avions de longues conversations—en français, en anglais et en franglais—sur des choses qui nous semblaient alors très importantes: les DJ, les avantages de tel ou tel type de crossfader, la dope, la nécessité de rester unis et de garder «notre scène» pure et intègre, à l’abri du mercantilisme, des gangs criminalisés et des interventions policières. Il y avait certainement en nous le désir de suspendre le cours normal des choses, de créer notre propre réalité. Une sorte de «zone autonome temporaire», pour reprendre l’expression du philosophe américain Hakim Bey, des «percées réussies contre la réalité du consensus, des révélations à propos d’une vie plus intense et abondante». «Admettons que nous ayons participé à des fêtes où, pendant une brève nuit, une république de désirs contentés fut établie. Ne confesserions-nous pas que la politique de cette nuit puisse avoir plus de réalité et de force pour nous que celle, disons, du gouvernement américain?», demandait Bey.

C’était un monde paradoxal, désireux de mettre en place une nouvelle réalité mais réfractaire à l’idée d’un engagement dans la vraie vie, dans le vrai monde. En 1996, dans un essai dans le magazine The Face, Miranda Sawyer—la même que citée plus haut—demandait quel serait l’héritage de notre culture «loved-up, wised-up, messed-up, sped-up»: «Il nous manque peut-être les grandes idées et les idéaux unificateurs des années 1960 ou le militantisme politique des années 1970, mais il y a quand même une fièvre, une ferveur née dans ces nuits d’ecstasy [...]. Quand on voit clair à travers les duperies, les fausses postures morales et les objectifs dépassés de la société, en quoi peut-on encore croire? Seulement en nous, en nos amis, en notre sens de l’humour, en nos obsessions, en notre conception du plaisir et de ce qui est important.»


Puis tranquillement, inévitablement, beaucoup d’entre nous sont passés à autre chose. À cause de l’usure normale du temps et des nuits, du cycle habituel des modes, de la drogue qui est devenue moins bonne, des after-hours légaux qui ont fait leur apparition. Mais surtout parce que le plaisir n’y était plus—ou plus comme avant, en tout cas.

Je pense qu’à un certain moment, nous avons perdu de vue pourquoi nous faisions cela. C’était devenu une série de formalités, un rituel dont le sens avait été oublié en cours de route: se primer à la maison, sortir, gober une pilule, danser pendant des heures en établissant des liens somme toute superficiels avec des inconnus, se retrouver en groupe chez l’un d’entre nous pour chevaucher ensemble les longues heures de la redescente, avoir les mêmes conversations, et finalement s’endormir là, sur un divan miteux, avec la musique qui joue toujours, et, dans la cuisine, ceux qui n’arrivent pas à dormir qui continuent à parler longtemps. Et recommencer tout ça plusieurs fois par semaine, semaine après semaine.

Je pense qu’à un certain moment, nous avions perdu de vue pourquoi nous faisions cela. C’était devenu une série de formalités, un rituel dont le sens avait été oublié en cours de route.

Mais les raves en tant que telles n’ont pas cessé à ce moment. Elles ont même continué à gagner en popularité pendant plusieurs années encore, devenant de plus en plus grand public, de moins en moins épeurantes pour les autorités: une façon comme une autre de passer un samedi soir. Mais nous, nous étions rendus ailleurs, à danser au Sona ou au Stereo, à trainer au bar de l’ancienne SAT, à retrouver le plaisir de boire de l’alcool et de se coucher avant 8h du matin. Le party a continué, donc, mais la magie liée aux premières raves s’était envolée, et la page avait été tournée, en ce qui nous concernait.


Tout cela s’est donc passé très vite, comme un météore qui apparait dans le ciel et explose en mille morceaux. En 1999, la journaliste montréalaise Mireille Silcott55 Déménagée depuis à Toronto, elle est aujourd’hui chroniqueuse au National Post sous son vrai nom, Mireille Silcoff. publiait un livre sur l’histoire des raves en Amérique du Nord (Rave America: New School Dancescapes), et en le relisant aujourd’hui, on a le sentiment qu’elle traite de quelque chose qui s’est déroulé dans une autre ère géologique—Solstice, pourtant, avait eu lieu à peine six ans auparavant.

Vingt ans plus tard, qu’y a-t-il à comprendre de ce météore?

Dans son essai Dancing in the Streets, Barbara Ehrenreich trace l’histoire des manifestations humaines qui, depuis la nuit des temps, ont mêlé musique, danse et costumes. Des rites orgiastiques de la préhistoire aux carnavals du Moyen-Âge, ces évènements où les individus se fondent dans le collectif sont intimement liés à l’histoire humaine. Aucun mot anglais ne convenant pour les désigner, Ehrenreich se rabat sur le terme collective joy.

Si ces manifestations ont été présentes à toutes les époques et dans toutes les cultures, c’est que nous avons non seulement la capacité de ressentir cette joie collective, mais aussi que nous en avons profondément besoin: elle soude les communautés, sert d’exutoire à nos pulsions non conventionnelles, donne un sens à la vie. Pourquoi, alors, semble-t-elle avoir pratiquement disparu de la vie moderne, à part pour quelques manifestations très encadrées, comme certains carnavals et festivals contemporains? Outre le préjugé occidental, né à l’époque des Lumières, face à tout évènement où les pulsions ont le dessus sur la raison (les êtres primitifs dansent toute la nuit au son des tambours, les êtres civilisés discutent raisonnablement en buvant du thé), Ehrenreich pointe du doigt une culture moderne qui, depuis 300 ans, met toujours davantage l’accent sur l’individu. Dans ce contexte, s’abandonner au sein d’un groupe va non seulement à l’encontre de notre tempérament, mais aussi de ce que c’est qu’être moderne. En ce sens, la joie collective serait devenue incompatible avec la civilisation.

Il est possible de voir les raves comme le dernier grand sursaut de notre besoin de joie collective. Car qu’étaient-elles, au fond, sinon le désir de trouver, au sein d’un groupe, le bonheur béat et la félicité qui font si cruellement défaut à la vie moderne? Même le recours à des accoutrements qui tenaient du costume correspond à la définition d’Ehrenreich. Les raves présentaient un attrait unique, dans une société où les célébrations collectives ont disparu, offrant aux participants la possibilité de tisser le type de liens—émotifs, fusionnels, hors conventions—que la civilisation occidentale a graduellement effacés de son code génétique. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si leur drogue de choix s’est vu attribuer un surnom référant directement à un concept, l’extase, dont l’origine grecque signifie «fait d’être hors de soi». Les raves—avec leur musique essentiellement rythmique, leur utilisation d’un stupéfiant qui pousse aux rapprochements humains, leurs environnements où les repères sensoriels disparaissent, leurs centaines de personnes dansant au même rythme—créaient un milieu favorable à la dissolution de l’égo au sein du groupe. On ne cruisait pas, dans les raves (ou si peu). On ne focalisait pas sur son apparence (après quelques heures de danse, tout le monde a l’air défraichi). On ne cherchait pas à se démarquer de la masse, mais plutôt à s’y fondre, à faire corps avec la foule moite.

Peut-être est-ce pour cela que ces soirées ont fait si peur aux autorités et qu’un peu partout, on a tenté de les enrayer? En 1994, par exemple, le gouvernement britannique adoptait une loi qui rendait illégal tout rassemblement de plus de 100 personnes écoutant une musique basée sur des rythmes répétitifs...

Aujourd’hui encore, les dirigeants occidentaux n’aiment pas que les foules s’unissent et échangent à un niveau émotif qui dépasse celui de l’évènement sportif ou du festival commandité par General Motors. Repensez par exemple aux casseroles du printemps 2012, au gouvernement libéral et aux chroniqueurs de droite qui agitaient la menace de «la rue». Souvenez-vous des craintes que ce mouvement social a suscitées chez nos esprits les plus cartésiens. (Et repensez aussi à quel point on se sentait bien, dans cette foule, dans ce qui, malgré la colère, était de la joie collective pure: vous réaliserez tout ce qui nous manque, dans notre société où ce genre de manifestations a disparu.)


Et si les raves—et, de manière plus générale, la musique de danse électronique—n’avaient pas seulement été la dernière manifestation d’un besoin vieux comme l’humanité, mais aussi le dernier soubresaut du modernisme?

Quand ce courant s’est établi, à la fin du 19e siècle et au début du 20e, c’était avec la conviction qu’il fallait abandonner les normes et les critères du passé. L’art moderniste est utopique, engagé dans une quête sans fin vers un lendemain meilleur.

En musique, le 20e siècle a ainsi été marqué par une série de ruptures techniques et/ou conceptuelles: les compositions atonales de Schönberg, le rock and roll, les expérimentations pop et rock de la période 1959-89, les performances de John Cage, Philip Glass et compagnie, le punk, le hip-hop, etc. Puis, durant les années 1980, sont arrivés la house et le techno.

Mais depuis ce temps, il est difficile de voir ce qui a été inventé, en musique: du grunge au ixième retour du rock dans les années 2000, en passant par le travail de groupes majeurs comme Radiohead et Arcade Fire, les vingt dernières années ont été marquées par le recyclage. Comme les vêtements que nous portons, notre musique est devenue essentiellement vintage dans ses influences. La pop produite aujourd’hui, que ce soit par Diplo, Rihanna ou Tame Impala, est atemporelle, en suspension entre hier et demain, de partout et de nulle part en même temps.

Dans son récent essai Retromania: Pop Culture’s Addiction to Its Own Past, le journaliste et auteur anglais Simon Reynolds décrit ainsi une pop contemporaine post-historique qui a cessé de développer de nouvelles formes. Entre les innombrables reprises de vieux succès, les remixes et les mash-ups, les tournées mondiales de rockstars vieillissantes, les incessantes reformations de groupes dissous il y a longtemps et, surtout, l’omniprésence de jeunes créateurs qui ont les yeux tournés vers l’arrière, la véritable innovation semble bel et bien avoir disparu, en musique.

Reynolds a même inventé un terme pour décrire cette situation: hyperstase (la stase étant, en science-fiction, une suspension du passage du temps). Oui, les choses bougent, mais à l’intérieur de boucles qui se répètent. La musique fait du surplace. Pour les musiciens, le passé n’est plus quelque chose avec lequel il faut rompre, mais plutôt un grand sac dans lequel on pige les différents éléments créatifs. La possibilité de frontières inexplorées semble avoir disparu de l’esprit des créateurs66 On pourrait d’ailleurs avancer que l’hyperstase est loin d’être limitée à la musique, et se retrouve dans beaucoup d’autres formes artitistiques—la littérature, par exemple, où l’on assiste depuis quelques années au grand retour du roman façon 19e siècle—mais aussi dans des domaines aussi variés que la mode et la politique. Mais c’est un sujet pour un autre texte..

  • Photos tirées de «Rituel festif: Portraits de la scène rave à Montréal/Festive Ritual—Portraits of the Montreal Rave Scene», éditions MACANO, 1997.
    Photo: Caroline Hayeur

Le désir de rompre avec le passé était encore très présent dans la musique diffusée dans les raves, au début des années 1990. C’est aussi le dernier mouvement marqué par une attitude qui, à défaut d’un meilleur mot, pourrait être qualifiée d’intense. C’est d’ailleurs peut-être ce qui la fait paraitre si datée, tout juste vingt ans plus tard: ce sérieux dans sa quête et ses ambitions, cet utopisme, ce sentiment que la musique était une force assez puissante pour changer la société, pour influencer la sphère privée comme collective.

C’est une idée vieille comme le monde7Platon, dans La république, présentait déjà une conception utopiste de lamusique: «On ne modifie jamais les formes de la musique sans ébranler les plus grandes lois des cités.», mais elle a disparu depuis longtemps, dans la pop. Après une décennie 1990 marquée par le cynisme et la désaffection grunge, les années 2000 ont été placées sous le signe d’un hipsterisme qui met à l’honneur la dérision, le second degré et l’apolitisme.


Lapolitisme. On a justement reproché aux raves, à gauche comme à droite, d’avoir été dénuées de tout message. Et il est vrai qu’il est difficile d’identifier un héritage politique, au sens traditionnel, à ce vaste mouvement culturel. Mais c’est peut-être chercher à la mauvaise place. Matthew Collin résume bien la situation dans Altered State: «Dire que la culture de l’ecstasy était apolitique parce qu’elle n’avait pas de manifeste ni de slogans, qu’elle ne “disait rien” ni ne contestait activement l’ordre social, c’est mal comprendre sa nature. Cette absence de dogme était justement un commentaire sur la société contemporaine. C’était une culture au sein de laquelle tous pouvaient amener leurs propres luttes, qu’elles soient liées aux classes sociales, à la race, à la sexualité, à l’économie ou à la morale.»

S’il était moderne d’un point de vue artistique, le mouvement rave était donc fondamentalement postmoderne dans ses ma nifestations politiques: inclusif, non hiérarchisé, dépourvu d’un «grand récit» qui lui aurait donné une direction unique.

À Montréal, un impact très concret de l’inclusivité de la scène rave est le rapprochement qu’elle a provoqué entre les communautés anglophone et francophone. Il faut se rappeler comment chacune d’elles évoluait en vase clos jusque-là, avec très peu d’interactions, de collaborations, de passages de l’une à l’autre. C’est dans les raves que s’est développée l’une des premières synergies culturelles, et que les Anglos et les Francos ont trouvé un terrain neutre sur lequel jeter les bases d’une nouvelle cohabitation, beaucoup plus féconde et chaleureuse. Et il ne serait pas exagéré d’avancer qu’on en voit aujourd’hui les résultats dans divers aspects du milieu culturel, que ce soit en musique, en arts visuels, et même en politique.


Vingt ans plus tard, il peut être difficile de comprendre les forces qui ont réuni ces «milliers de jeunes fous dans un univers parallèle, un terrain de jeu musical, un rêve utopique habillé par Adidas»8Mireille Silcott, «Rave America». Difficile, aussi, de se rappeler l’innocence naïve de l’époque, l’excitation qui nous gagnait à l’idée du prochain party, ou ce mélange d’espoir et de frénésie qui nous faisait croire que, oui, nous allions changer le cours de choses. Comme me l’a déjà dit Andrew Ross Collins, «c’était une période magique. On avait l’impression d’être à la bonne place au bon moment, comme San Francisco dans les années 1960».

Les raves présentaient un attrait unique, dans une société où les célébrations collectives ont disparu, offrant la possibilité de tisser le type de liens—émotifs, fusionnels, hors conventions—que la civilisation occidentale a graduellement effacés de son code génétique.

Mais, ultimement, le rêve n’est pas devenu réalité. Le mouvemen des raves a connu l’inévitable cycle underground / sous-culture / grand public, et quelque chose s’est perdu en cours de route, dans son identité fondamentale. Notre scène chérie a vu ses idéaux remplacés par de banales considérations mercantiles, son innovation par des recettes, ses jeunes utopistes par des douchebags portés sur la coke et l’uniforme règlementaire collier de billes + phat pants + glow stick.

En même temps, la musique de danse électronique a décuplé son impact, infiltrant la culture populaire à un point tel que les deux sont maintenant indissociables: c’est la bande sonore des cinq à sept branchés comme des annonces de voitures, et son influence est palpable des arrangements des chansons de Star Académie aux expérimentations électros de Radiohead ou Daniel Bélanger. «Call Me Maybe», la chanson pop de 2012, est portée par un rythme four-on-the-floor descendu tout droit de la house. Syntonisez n’importe quelle radio commerciale jeune à une heure de grande écoute, et la majorité des chansons que vous y entendrez seront d’allégeance dance: Katy Perry, Bruno Mars, Rihanna, Ke$ha, Calvin Harris, Swedish House Mafia, etc.—en fait, il serait beaucoup plus rapide de faire la liste des succès des dernières années qui ne comptent pas d’influence danceSomebody That I Used To Know», de Gotye, vient ici à l’esprit, mais la pièce a bien sûr ses remixes dance qui ont beaucoup tourné). Le remix est lui-même devenu un passage obligé et tout le monde s’y est mis, incluant des artistes de culture country comme Taylor Swift ou chanson française comme Pierre Lapointe. Au moment où j’écris ceci, j’apprends que le vétéran DJ Fatboy Slim fera bientôt un set à la Chambre des communes britannique, et les rythmes répétitifs feront trembler les murs de l’institution qui a tenté de les interdire, il y a 20 ans. Le monde a bel et bien changé, mais d’une manière que nous n’avions pas prévue.

Les raves elles-mêmes ont muté et se sont incrustées dans le paysage culturel. À Montréal, par exemple, des évènements comme le Bal en Blanc, le Piknic Électronik et l’Igloofest, héritiers des raves, sont devenus des incontournables de l’offre touristique de la ville. D’innombrables créateurs ont utilisé les raves comme laboratoire et tremplin vers autre chose; Moment Factory vient tout de suite en tête, dans le genre, de même que Benno Russell, à qui l’on doit les plus beaux flyers montréalais des années 1990, et qui est, depuis 2000, le directeur artistique d’American Apparel99 Il est intéressant de noter à quel point le mouvement rave a fait naitre une riche culture entrepreneuriale: une multitude de jeunes femmes et hommes ont décidé d’allier leur gout pour ce mode de vie à des projets commerciaux—magasins ou étiquettes de disques, organisation d’évènements, bien sûr, mais aussi boutiques de vêtements, studios de design, designeurs de bijoux, etc—, d’une manière jusque-là inédite, dans la sphère contreculturelle. Les Beats des années 1950 ou les hippies des années 1960, par exemple, n’ont rien provoqué de semblable, pas plus que la scène punk ou grunge. En cela, le mouvement rave est évidemment un produit de son époque néolibérale. Mais cela témoigne aussi, il me semble, d’un profond désir de «s’approprier les moyens de production», pour reprendre Marx—cette génération, peut-être parce qu’elle venait après le punk et son éthique diy, n’allait pas s’asservir aux grandes entreprises..

À Montréal, un impact concret de l’inclusivité de la scène rave est le rapprochement qu’elle a provoqué entre les communautés anglophone et francophone.

Et puis il y a tout le reste. Les boissons énergétiques sont devenues un produit de consommation courante, autant pour le jeune fêtard que pour le camionneur sexagénaire. La consommation d’ecstasy a été quasi acceptée socialement, à tel point que l’an dernier, la quinquagénaire Madonna lançait un album intitulé MDNA (un jeu avec les lettres de son nom et MDMA). Et il me semble aussi que c’est dans les raves qu’est née cette habitude, aujourd’hui omniprésente, de trainer une bouteille d’eau avec soi.

Depuis quelques années, les raves vivent même une renaissance, alors qu’elles sont redécouvertes et adaptées par une nouvelle génération. Avec à sa tête des artistes comme Skrillex, Avicii et Deadmau5, le mouvement—beaucoup plus pop que celui du début des années 1990—remplit des stades et des festivals de musique. D’ailleurs, on ne parle même plus de raves, mais de festivals, et on ne parle plus d’ecstasy mais de «molly» (de l’ecstasy en poudre, en fait). L’Electric Daisy Carnival, par exemple, attirait l’été dernier plus de 300 000 participants sur un circuit automobile de Las Vegas. «Si vous avez 19 ans, ceci est votre rock and roll», déclarait un promoteur au magazine New York, alors que le producteur Kaskade qualifiait l’évènement de «Woodstock de notre génération».


Nicolas Langelier dirige Nouveau Projet et Atelier 10. Son essai Année rouge: Notes en vue d’un récit personnel de la contestation sociale au Québec en 2012 est paru en novembre dernier dans notre collection Documents.

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