Qui veut encore des machines à transfuges de classe?

Jérémie McEwen
Le cours de l’auteur porte ce jour-là sur les
conceptions du bonheur chez Aristote et Épicure.
Le cours de l’auteur porte ce jour-là sur les conceptions du bonheur chez Aristote et Épicure.
Photo: Cindy Boyce
Publié le :
Essai

Qui veut encore des machines à transfuges de classe?

 Les cégeps, créés en 1967, ont été des vecteurs importants de mobilité sociale pour plusieurs générations de Québécois·es. Presque 60 ans plus tard, il faut nous demander ce que nous sommes prêt·e·s à faire pour qu’ils le demeurent.

Considéré dans ce texte

La mission première des cégeps. Les fondements humanistes de la formation générale. Caroline Dawson, Jean-Philippe Pleau et l’enseignement de la sociologie. La mixité des origines et des identités. La liberté de la non-spécialisation.

J’aime enseigner. J’aime tellement ça, je l’ai compris à nouveau récemment. J’aime l’éternel retour de la rentrée, de la salle de classe, de la résistance initiale de certain·e·s étudiant·e·s, de l’enthousiasme palpable d’autres, du mélange de tout ça, des cultures, des origines socioéconomiques, des jeunes privilégié·e·s, des immigrant·e·s, des identités sexuelles qui se multiplient autour de l’accession à la vie adulte; c’est un enchainement de recommencements que j’adore. J’aime les positions bigarrées défendues par les jeunes, presque en guerre, mais néanmoins respectueux·euses la plupart du temps, qui se font combat oratoire sans gêne dans les classes, ici la jeune femme lesbienne qui insiste sur la nécessité de mettre de l’avant la diversité sexuelle dans les médias; là, le jeune homme imbu de lui-même qui défend Andrew Tate; presque partout l’appui à la diversité ethnique dans ce cégep lavallois où j’enseigne, mais aussi, parfois, une voix discordante affirmant un enracinement historique de l’identité québécoise plus traditionnelle. La fameuse peur du débat au Québec n’existe pas dans une classe de philosophie au cégep.

Ce n’est pourtant pas la philosophie en elle-même qui permet ce genre de chose, c’est le simple fait que tout·e étudiant·e au collégial doit suivre des cours appartenant aux lettres et sciences humaines même s’ils ne font pas partie de sa spécialisation. Depuis plus de 50 ans, la philosophie joue un rôle phare dans cette formation générale, mais il pourrait tout aussi bien s’agir de sociologie, de psychologie, d’histoire. En bref, la mission des cégeps, fondés sur un idéal humaniste, passe nécessairement par leur présence dans tout parcours étudiant. Les jeunes comprennent intimement la pertinence de cette formation commune, même s’ils et elles la voient parfois d’abord comme un détour obligé. Alors qu’ils et elles passent huit heures par jour à se spécialiser et à se distinguer les un·e·s des autres, forgeant peu à peu leur identité individuelle, la plupart ressortent des cours dits de base avec un sens accru de leur appartenance à un monde commun, partagé et, du coup, sensé, qui contribue à construire aussi leur identité sociale. Dans leurs débats, à moins que quelqu’un tombe dans l’insulte ou la caricature, mon rôle est à mon sens de modérer, non pas de trancher, et c’est quelque chose comme le plus bel exercice spéculatif de ma vie de penseur, un véritable entrainement de ma faculté de réfléchir en même temps qu’un investissement de mon empathie pour la jeunesse et ses inévitables maladresses. J’aime tellement ça, et je le fais bien. Session après session je reçois ces mots d’étudiant·e·s, me disant à quel point le cours de philo les rebutait initialement, mais que, 15 semaines plus tard, ils et elles en ressortent avec un sentiment de s’être frotté·e·s enfin, en sortant de l’adolescence, aux questions qui rythment la vie adulte dans leur société, et d’avoir été écouté·e·s.

Mais quand, l’automne dernier, la bibliothèque du collège m’a refusé la commande d’un livre coutant 26,95 dollars, me disant que les dépenses étaient gelées, je me suis demandé si nous valorisions suffisamment les cégeps, en tant que collectivité. Il y a quelques années, c’était le centre d’aide en philosophie qui se faisait amputer d’une bonne partie de son budget. Et dans tout le réseau, on se désole des coupes dans l’entretien des infrastructures.

Je me demande si ces établissements uniques en leur genre ne sont pas tenus pour acquis par nos gouvernements en matière d’éducation, trop souvent vus comme un machin qu’on aime par habitude, comme on aime une propriété familiale reçue en héritage, mais qu’on se contenterait d’user sans jamais l’entretenir ou la moderniser, faute de ressources ou de vision. En gelant les ressources allouées aux établissements collégiaux, n’envoyons-nous pas le signal à la jeunesse que la formation qu’elle y reçoit est celle d’une autre époque? Je me demande aussi si les acteur·trice·s du milieu, dont je fais partie, ne manquent pas de moyens pour réimaginer le futur de l’institution. En figeant les budgets dans le passé, ne courons-nous pas le risque que le cégep ne se renouvelle jamais et perde son ancrage dans le cœur des jeunes? Je refuse de renoncer au dynamisme porté à leurs débuts par les cégeps, dont le réseau constitue l’une des manifestations les plus concrètes des idéaux qui ont animé la structuration de notre système d’éducation il n’y a pas si longtemps. Cette revitalisation passe obligatoirement par un retour aux valeurs de gauche à l’origine du projet éducatif du Québec.


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