«Uncool Canada»

Jocelyn Maclure
Illustration: Sébastien Thibault
Publié le :
L’entrevue

«Uncool Canada»

Ou comment les conservateurs dilapident le capital de sympathie du pays

Il n’y a encore pas si longtemps, le Canada occupait une position morale privilégiée sur la scène internationale. Mais le gouvernement Harper a largement écorché la réputation du pays. La philosophe Ryoa Chung nous éclaire sur cette érosion de la puissance douce canadienne.

Considéré dans ce texte

Lester B. Pearson et les Casques bleus. Le bon usage du soft et du hard power dans le jeu international. Joseph Nye. Stephen Harper et la diplomatie du panda. Pourquoi le café Tim Hortons est préférable aux sommets de l’ONU.

Le concept de puissance douce a été très populaire dans les années 1990 et 2000. De manière intuitive, on comprend qu’il s’agit d’une forme de pouvoir qui s’exerce de manière plus douce que le pouvoir militaire, mais de quoi s’agit-il exactement?

Ce sont les travaux de Joseph Nye, l’un des théoriciens des relations internationales les plus influents de sa génération, qui sont à l’origine de cette notion. Selon Nye, dans notre monde contemporain caractérisé par les nouvelles technologies de l’information, l’arsenal du pouvoir ne peut être réduit à des choses concrètes et quantifiables, comme l’argent et les missiles. L’information est également devenue une forme de pouvoir. L’image publique d’un État, d’une ONG, voire d’une organisation terroriste compte aussi pour beaucoup dans les prises de décision à son égard. Les outils de la puissance douce sont plus intangibles: la culture et les valeurs d’un pays, son prestige en matière de succès économique ou scientifique, sa réputation dans le cadre des accords multi-latéraux, le caractère légitime de ses politiques internes et internationales. Lorsque ces choses sont perçues positivement, elles contribuent à la légitimité d’un État, à son pouvoir d’influence, voire à son autorité morale sur les autres. En termes béhavioristes, la puissance douce se traduit par la capacité à influencer les choix des autres acteurs, à les persuader de choisir les options qui sont le plus à notre avantage. Selon une analyse couts-bénéfices, la puissance douce se révèle une conception du pouvoir d’influence souvent moins onéreuse que le déploiement de ressources militaires et financières -induit par le hard power ou puissance dure. Autrement dit, selon Nye, le capital moral d’un État lui assure une sphère d’influence efficace, moins couteuse que la politique de la «carotte et du bâton» qui caractérisait davantage le modèle de la puissance dure.

Les outils de la puissance douce sont des choses intangibles: la culture et les valeurs d’un pays, son prestige en matière de succès économique ou scientifique, sa réputation dans le cadre des accords multilatéraux, le caractère légitime de ses politiques internes et internationales.

Il vaut la peine de revoir l’entrevue cocasse d’Ali G (joué par le diplômé de Cambridge Sacha Baron Cohen) avec James Baker, secrétaire d’État de George H. W. Bush

de 1989 à 1993. Entre deux plaisanteries de l’humoriste britannique, qui suggère entre autres à l’Iran ou à l’Irak de changer de nom pour éviter les erreurs militaires potentiellement catastrophiques liées à la confusion phonétique, Baker résume la doctrine de la politique extérieure des États-Unis sous le gouvernement républicain. Il emploie cette métaphore des «carottes»—les incitatifs économiques—et du «bâton», soit la menace de sanctions militaires que la puissance dure déploie pour contraindre les autres États à se plier à ses dictats. C’est précisément en réaction à cette doctrine que la notion de puissance douce a été développée par Nye.


Est-ce que ce concept reste pertinent aujourd’hui?

Bien sûr, ce concept est ancré dans la période post-guerre froide et dans l’analyse contemporaine de la mondialisation qui en a émergé. Il peut être rattaché à un certain triomphalisme libéral de l’époque, mais je ne crois pas que cela invalide son potentiel explicatif. La notion de puissance douce reste extrêmement intéressante pour nous aider à redéfinir les moyens et les -finalités du pouvoir, notamment en matière de politique extérieure.

On peut mettre cette notion en lien avec les travaux antérieurs de Nye. En effet, Nye et son collègue Robert Keohane sont à l’origine de l’institutionnalisme néo-libéral, une approche qui a mis l’accent sur les acteurs non étatiques et l’importance des institutions transnationales qui facilitent la coopération entre les États. Leurs travaux représentaient un changement majeur par rapport à l’approche réaliste des relations inter-nationales, selon laquelle l’anarchie entre les pays est en quelque sorte insurmontable et seuls la puissance militaire et économique, les moyens coercitifs ou incitatifs permettraient d’assurer la survie et les intérêts de l’État.

Bien que la notion de puissance douce ait été travaillée à la lumière de la politique extérieure des États-Unis, elle s’applique à d’autres pays et contextes. La Norvège et le Danemark, par exemple, ne constituent pas des puissances économiques et militaires mondiales. Mais l’exemplarité de leur régime social interne et leur réputation d’intégrité diplomatique en font des interlocuteurs respectés. En d’autres termes, on a tendance à ne pas douter de leur bonne foi et, par conséquent, à les écouter, voire à se laisser inspirer par leurs politiques sociales et environnementales.

La notion de puissance douce pose toutefois quelques questions. Certains critiques néogramsciens estiment ainsi qu’elle participe de l’hégémonie culturelle. La puissance douce exercée par les acteurs les plus importants de cet ordre mondial ne serait qu’un moyen plus insidieux de répandre l’impérialisme occidental à l’échelle internationale. Je ne prétends pas pouvoir répondre à cette objection (même si je ne la trouve pas insurmontable), mais je la trouve intéressante et utile à avoir en tête pour aiguiser notre sens critique.


Vous parlez des pays scandinaves. Cette grille de lecture est-elle aussi éclairante pour le cas du Canada?

Le cas du Canada me semble particulièrement pertinent pour illustrer cette notion de puissance douce. Traditionnellement, le pays occupait une position morale particulièrement privilégiée sur la scène internationale. Au même titre que notre environnement naturel grandiose, notre météo ou notre social-démocratie, qui fondent une partie de notre image, la politique extérieure développée depuis la fin des années 1960 a contribué à la bonne réputation du pays. La figure mythique de Lester B. Pearson est particulièrement éloquente à cet égard. Il a été le premier premier ministre du Canada à instaurer l’universalité des soins de santé, le régime canadien des prêts étudiants et d’autres programmes sociaux majeurs. Mais Pearson est également considéré comme le père du concept des Casques bleus et de la vocation de maintien de la paix de l’onu. Il a reçu le prix Nobel de la paix pour son rôle pacificateur lors de la crise du canal de Suez.


Vous évoquez cet héritage symbolique, mais qu’en est-il aujourd’hui? On dit souvent que le gouvernement conservateur a rompu avec une certaine vision traditionnelle de la politique extérieure du Canada...

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la politique extérieure du gouvernement conservateur n’a cessé de susciter de vives réactions critiques, et parfois même une forme de consternation hébétée de la part de la communauté internationale. Le monde selon Stephen Harper semble se conformer à une tout autre vision que celle de Lester B. Pearson: de plus en plus de symboles vides, mais de moins en moins d’aide internationale et de soutien au multilatéralisme.


Pouvez-vous nous donner quelques exemples?

On se souvient que Stephen Harper a jugé plus important, en septembre 2009, de poser devant les beignes d’une usine de Tim Hortons à Oakville que de représenter le pays à l’onu lors d’une rencontre importante au sujet d’enjeux internationaux tels le changement climatique, la prolifération nucléaire, la paix mondiale (et autres pacotilles de ce genre). Faut le faire, quand même. Pour ma part, j’appelle ça le principe Tim Hortons de la politique extérieure de Harperland. 

Depuis l’échec du Canada à siéger au conseil de sécurité de l’ONU en octobre 2010, le gouvernement Harper affiche une indifférence et une désinvolture de plus en plus manifestes face au multilatéralisme.

Et on peut évoquer d’autres exemples. À commencer, évidemment, par le retrait du Canada du protocole de Kyoto en décembre 2011, qui a lancé un drôle de message, pour dire les choses poliment, à la communauté internationale. Le fait que le gouvernement Harper privilégie ses propres intérêts économiques—notamment l’exploitation des sables bitumineux en Alberta et la construction controversée du pipeline Keystone xl— au détriment d’enjeux transnationaux affecte autant la -renommée que la crédibilité du pays. 

De manière générale, depuis l’échec du Canada à obtenir un siège au conseil de sécurité de l’onu en -octobre 2010, le gouvernement Harper affiche une indifférence et une désinvolture de plus en plus manifestes par rapport au multilatéralisme. En 2013, par exemple, le Canada s’est désengagé d’un traité de l’onu portant sur la lutte contre la désertification qui avait été signé en 1994. Cela a fait sortir de ses gonds la chef du Parti vert, Elizabeth May. Sur Twitter, elle déplorait que le gouvernement conservateur ait fait de nous «une nation sauvage: la Corée du Nord des lois sur l’environnement».

Enfin, la nouvelle fixation du gouvernement Harper sur la rentabilité de l’aide internationale [voir «Mines contre développement»] entraine le démantèlement des programmes de l’Agence canadienne de -développement international en Haïti, trois ans à peine après le séisme, en plein effort de reconstruction. Dans une lettre envoyée à La Presse le 7 janvier 2013, le ministre de la Coopération internationale, Julian Fantino, emploie des termes éloquents: «Notre gouvernement a la responsabilité de maximiser la valeur des dollars des contribuables canadiens» ou «L’aide du Canada ne sera pas un chèque en blanc.» Il va sans dire que la communauté haïtienne, avec qui le Canada entretenait traditionnellement un lien privilégié, a été totalement décontenancée... Même chose au niveau international. Cela ne dore pas le blason du Canada.


Vous souligniez l’importance des décisions internes dans la crédibilité d’un pays. Comment la politique intérieure canadienne est-elle perçue?

C’est sûr, les choix du gouvernement expliquent aussi le déficit de puissance douce du Canada aujourd’hui. À titre d’exemple, la volonté de museler les scientifiques sur des sujets comme les sables bitumineux, l’environnement, le réchauffement climatique n’est pas passée inaperçue à l’étranger. Elle a fait l’objet d’éditoriaux -extrêmement virulents dans l’illustre revue Nature et le New York Times. Dans ce dernier, la mainmise de Harper sur la communauté scientifique canadienne était même jugée encore plus draconienne que celle de Bush fils sur les scientifiques américains. Ce n’est pas banal.

Les relations entre le Canada et l’onu semblent aussi se détériorer sur le plan de la reconnaissance des droits des Premières Nations. On se souvient que le rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, James Anaya, avait sévèrement critiqué le gouvernement Harper de ne pas ouvrir un dialogue réellement constructif avec les représentants aborigènes. À l’échelle mondiale, la grève de la faim entamée par la chef de la tribu Attawapiskat, Theresa Spence, et l’essor du mouvement Idle No More ont en effet attiré toute l’attention médiatique sur le Canada. En de telles circonstances, on aurait souhaité que Stephen Harper soit présent à Ottawa pour accueillir les sept marcheurs du Nunavik (et les quelques milliers de personnes qui les ont accueillis sur la colline du Parlement le 26 mars 2013) au bout de leur périple de 1500 km. Mais non. Notre premier ministre était au zoo de Toronto ce jour-là, privilégiant les accords de diplomatie du panda avec la Chine, probablement en train de savourer un délicieux café Tim Hortons.

Un tel déficit de puissance douce finit inévitablement par se payer au prix fort: dix après la parution d’un texte élogieux sur les promesses du libéralisme socialisant, la prestigieuse revue The Economist a publié un article dévastateur sur la réputation internationale du Canada.

Un tel déficit de puissance douce finit inévitablement par se payer au prix fort. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la prestigieuse revue The Economist ait récemment publié un article dévastateur sur la réputation internationale du Canada, dix ans après la parution, dans ces mêmes pages, d’un texte élogieux sur les promesses du libéralisme socialisant canadien. Dans cet article, on décrit notamment comment le gouvernement conservateur a coupé l’accès aux soins de santé pour les réfugiés politiques résidant au Canada et comment le projet de Charte proposé par le Parti québécois détonne avec l’image traditionnelle d’une terre d’asile, accueillante et tolérante, envers les immigrants. Ouch, comme on dit.

Mis bout à bout, ces exemples illustrent bien à quel point le Canada est en perte de vitesse par rapport à son potentiel traditionnel de puissance douce et de coolness. Reste à voir quelles seront les conséquences à plus long terme sur le pouvoir d’influence du Canada dans le monde... Je laisserai mes collègues politologues mesurer cela de manière plus quantitative et scientifique au cours des prochaines années. Mais une chose est certaine: le capital moral sur lequel la réputation internationale du Canada s’est édifiée depuis l’époque de Lester B. Pearson a été sacrément égratigné. Je dirais pour ma part que, sous le gouvernement conservateur de Harper, la puissance douce du Canada a pris un coup dur. 


Ryoa Chung est professeure agrégée au Département de philosophie de l’Université de Montréal. Son champ d’expertise est l’éthique des relations internationales. Elle est l’auteure de l’entrée «soft power» dans Global Justice Encyclopedia (2012). Elle a également codirigé, avec Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, l’ouvrage collectif Éthique des relations internationales (Presses universitaires de France, 2013).

Jocelyn Maclure est professeur titulaire à la Faculté de philosophie de l’Université Laval et coauteur, avec Charles Taylor, de Laïcité et liberté de conscience (Boréal/La Découverte, 2010).

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