Le monde n’attend qu’une chose: qu’on le change

Alain de Botton
credit: Illustration: François Pensec / Metro Sketcher
Illustration: François Pensec / Metro Sketcher
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Essai

Le monde n’attend qu’une chose: qu’on le change

Parce qu’on croit l’état du monde déterminé, le courage de renverser l’ordre établi nous manque souvent. Pourtant, le monde n’a cessé—et ne cessera pas—de changer. Nous ne devrions jamais douter, même en ces temps pessimistes, de notre capacité à transformer le cours de l’histoire.

Traduction: William S. Messier

Considéré dans ce texte

Le statuquo. La méfiance face aux nouvelles idées. Les poèmes de T. S. Eliot. L’immuable campagne anglaise de Shamley Green. L’héroïsme et les grandes personnes.

Ce qui sépare les gens confiants des plus réservés, c’est notamment leur manière de percevoir ou non le statuquo comme quelque chose d’immuable. Grosso modo, pour les plus défaitistes, l’histoire s’écrit toujours au passé, tandis que pour les optimistes, elle reste à bâtir—peut-être même y contribueront-ils un jour.

Nous entrons dans le monde avec le sentiment biaisé que le statuquo a été établi depuis longtemps et qu’il sera maintenu jusqu’à la fin des temps. À l’enfance, tout semble confirmer cette impression d’immuabilité. Nous sommes entourés de géants qui suivent des traditions instaurées depuis des décennies, voire des siècles. Notre rapport au temps favorise l’instant présent. Pour un enfant à la maternelle, l’année précédente parait aussi lointaine que si on reculait de cent ans. Notre maison est éternelle comme un temple antique. L’école semble répéter les mêmes rituels depuis l’avènement de la vie sur Terre. Et on nous y explique constamment que la vie est ainsi faite, que c’est comme ça, et on nous encourage à admettre que la réalité ne corresponde pas toujours à nos désirs. Nous en venons ainsi à acquérir la certitude que l’être humain a parfaitement cartographié le spectre des possibles. Si une chose ne s’est pas déjà produite, c’est soit qu’elle est impossible, soit qu’elle ne devrait pas se produire.

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Cela se traduit par une profonde méfiance devant la simple idée d’imaginer d’autres avenues. Quel est l’intérêt de se lancer en affaires? Le marché est surement saturé. À quoi bon innover dans les arts? Tout repose sur un ensemble de règles fixes. Pourquoi se consacrer à une nouvelle idée? Si elle n’existe pas déjà, c’est qu’elle relève de la folie.

Par contre, il suffit d’étudier l’histoire pour que cette perspective éclate. En accélérant le temps, en s’élevant au-dessus des minutes pour sonder les siècles, le changement parait constant. On découvre des continents, on développe de nouveaux systèmes politiques, on transforme la manière de se vêtir et de nouveaux dieux détrônent les anciens. Il fut un temps où les gens portaient d’étranges capes et cultivaient le sol à l’aide d’instruments encombrants. Jadis, on coupait la tête des rois. On se déplaçait en barques chétives, on mangeait les yeux des moutons, on se servait de pots de chambre et il n’y avait qu’une seule façon de soigner une dent cariée: l’arracher.

Nous retenons de tout cela, du moins en théorie, que les choses changent bel et bien. Mais en pratique, presque inconsciemment, nous tendons à nous exclure individuellement et collectivement de l’idée que nous appartenons à une seule et même trame narrative qui se développe au jour le jour et dont nous sommes, dans le présent, les principaux acteurs. Nous considérons l’histoire comme ce qui arrivait avant, et non comme ce qui se déroule autour de nous, ici et maintenant. Dans l’immédiat, c’est toujours le beau fixe.

Pour pallier notre insensibilité à l’omniprésence du changement et la passivité qui en découle, relisons ces vers des Quatre quatuors de T. S. Eliot:


Quand le jour va baissant, en hiver,

Un après-midi dans une discrète chapelle,

L’histoire, c’est maintenant et c’est l’Angleterre.¹1. T. S. Eliot, Tétralogie (Quatre quatuors) (Écrits des Forges, 2015).

Les fins de journées hivernales dans l’arrière-pays anglais ont tendance à refléter ce sentiment que tout est immuable. Surtout dans les chapelles, dont la construction remonte souvent au Moyen-Âge. L’air y est stagnant et humide. Le passage d’innombrables fidèles a érodé le plancher de pierre. Ici, un tract annonce la tenue d’un concert. Là, une boite attend désespérément les aumônes. Par-dessus l’autel, le jour fuyant illumine la mosaïque de Pierre et de Jean, chacun tenant un agneau. Ce n’est pas ici ni maintenant qu’on penserait à changer le monde. Au contraire, tout porte à croire qu’il serait plus sage d’accepter l’état des choses, de longer les champs jusque chez soi, de s’emmitoufler pour la soirée en se laissant bercer par le crépitement et le souffle chaud des flammes du foyer. Voilà pourquoi le troisième vers du passage du poème d’Eliot étonne: «L’histoire, c’est maintenant et c’est l’Angleterre.» En d’autres mots, tout ce que nous associons à l’histoire—le courage impétueux des grandes figures, la mutation radicale des valeurs, la remise en question révolutionnaire de croyances millénaires, le renversement de l’ordre établi—a toujours lieu, même dans un endroit aussi statique et paisible que la campagne de Shamley Green, dans le comté de Surrey, où Eliot a écrit son poème. Nous n’en sommes pas conscients parce que nous ne voyons que ce qui est à notre portée, mais le monde est en reconstruction perpétuelle, à tout moment. Donc, à petite ou à grande échelle, nous sommes théoriquement tous des agents de changement en puissance. Il ne tient qu’à nous de bâtir une nouvelle Venise, de bousculer les idées reçues comme à la Renaissance ou de fonder un mouvement intellectuel aussi fort que le bouddhisme.


À petite ou à grande échelle, nous sommes théoriquement tous des agents de changement en puissance.

Le temps présent comporte les mêmes contingences que le passé—et il est tout aussi malléable. Il ne devrait pas nous intimider. Notre manière d’aimer, de voyager, d’aborder l’art, de gouverner, de nous éduquer, de gérer nos entreprises, de vieillir et de mourir évolue encore. Si les positions courantes nous paraissent arrêtées, c’est que nous exagérons leur fixité. La plupart des phénomènes qui nous entourent ne sont ni inévitables ni justes. Ils sont arbitraires, le fruit du hasard ou de la confusion. Nous ne devrions jamais douter, même au crépuscule d’un hiver anglais, de notre capacité à plonger dans le cours de l’histoire, voire à en changer ne serait-ce que modestement la trajectoire. 


Philosophe anglais d’origine suisse, Alain de Botton est le cofondateur de la maison d’édition The School of Life, qui souligne la pertinence de la philosophie dans le quotidien. Ses essais ont connu un succès planétaire, notamment Essays in Love, How Proust Can Change Your Life et The Architecture of Happiness.


Ce texte d’Alain de Botton a originellement été publié sous le titre «Why the World Stands Ready to Be Changed» sur le blogue The Book of Life par The School of Life.

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