Pour un nouveau récit collectif de Montréal

Félix-Antoine Joli-Cœur
credit: Photo: Olivo Barbieri
Photo: Olivo Barbieri
Publié le : jeudi 25 août 2016
Essai

Pour un nouveau récit collectif de Montréal

Comment permettre à la métropole de mieux tirer avantage de ses formidables atouts? Peut-être en commençant par réinventer l’histoire que les Montréalais se racontent à propos de leur ville.

Considéré dans ce texte

Montréal et son histoire commune, à définir. Sa transformation, depuis 50 ans. Son multilinguisme. Téo et la rue Sainte-Catherine en tant que symboles de la ville. Bilbao, Boston et Chicago. La construction du Québec moderne.

Après Boston, Montréal est la ville nord-américaine qui compte le plus grand nombre d’étudiants par habitant, et ses leaders économiques, politiques, sociaux et culturels le répètent souvent. Avec raison, d’ailleurs: c’est peut-être le principal atout de la métropole du Québec. Paradoxalement, demandez à ces mêmes leaders le nombre d’universités que l’on retrouve à Montréal et la réponse variera d’une personne à l’autre.

Ce flou, de prime abord, tient au manque de consensus sur ce qu’est une université. On répondra quatre si on ne tient compte que des universités multifacultaires (Concordia, McGill, Montréal et uqam), sept ou huit si on considère les établissements unifacultaires (hec Montréal, Polytechnique, l’éts et l’inrs, qu’on ne sait jamais si on doit compter ou non) et onze si on ajoute la téluq, l’enap et l’Université de Sherbrooke à Longueuil, qui complètent avec pertinence et originalité l’offre des études supérieures de l’agglomération montréalaise.

Mais parce qu’on retrouve ce flou dans tant d’autres sujets, quand on parle de Montréal—à commencer par la définition même de ce dont on parle (la ville, l’ile, la région métropolitaine)—, on peut avancer que notre difficulté à dénombrer nos universités ne s’explique pas seulement par un manque de consensus dans le jargon universitaire, mais par un manque de clarté sur ce qu’est Montréal, carrément, et par notre difficulté à faire émerger une histoire commune.

Nation-building contre city-building

S’immerger dans le Montréal pré-Révolution tranquille en lisant Gabrielle Roy [voir «Est-ouest»] ou Mordecai Richler [voir «Cartographie littéraire»] nous ramène à une époque révolue. Entre la ville d’alors et celle d’aujourd’hui se dressent plus d’un demi-siècle d’initiatives fructueuses ou funestes qui ont métamorphosé notre cadre urbain et notre tissu social. Pourtant, cette transformation est une tache aveugle dans notre imaginaire collectif.

Ce que nous avons collectivement construit, depuis 50 ans, c’est le Québec. Nous avons pris le Canada français et avons joint ses frontières à celles de la province, nous avons créé des ministères de l’Éducation, de la Santé et de la Culture, nous avons chassé les soutanes et sauté à pieds joints dans la modernité. Surtout, nous avons mis beaucoup, beaucoup d’efforts à préparer le Québec pour qu’il devienne un pays ou un acteur dynamique de la fédération canadienne, selon les préférences personnelles de chacun.

Ce travail a fait du Québec une terre avant-gardiste, aujourd’hui reconnue comme nation par la Chambre des communes et membre de plein droit de l’Organisation internationale de la francophonie. Mais toute cette énergie consacrée au nation-building n’a laissé que peu d’espace mental pour réfléchir à ce qu’est et ce que devrait être la métropole.

Cette obsession à bâtir le Québec n’a pas freiné outre mesure le développement de Montréal, réputée de par le monde comme une ville moderne et sophistiquée. Mais elle a cependant atrophié la construction d’une vision partagée de Montréal.

Ainsi, des faits qui devraient être au centre de notre attention collective sont à peine connus. Exemple: Montréal est certes la deuxième ville étudiante d’Amérique du Nord, mais nous avons paradoxalement le plus faible taux de diplomation universitaire, ce qui explique en grande partie notre sous-performance économique. Exemple: Montréal a l’un des centres-villes les plus dynamiques du continent, le dixième du pib du Québec étant généré dans les dix kilomètres carrés délimités géographiquement par l’UQAM, McGill, Concordia et le fleuve. Exemple: la moitié de la population du Québec habite l’agglomération montréalaise, un ratio nation/métropole exceptionnel, que l’on ne retrouve que dans certains pays d’Amérique du Sud.

Notre récit collectif de ce qu’est Montréal passe sous silence ces éléments fondamentaux et tant d’autres, non par oubli ou par déni, mais parce que l’idée même que nous partageons une histoire et un avenir urbain communs est une notion nouvelle, émergente.


Réconcilier le Montréal français avec son histoire réelle

Je me souviens d’avoir entendu le regretté Marcel Côté lors de la remise des Prix Arts-Affaires du Conseil des arts de Montréal, quelques jours avant qu’il n’annonce sa candidature à la mairie, en 2013. Alors qu’il venait de recevoir la plus haute distinction pour son engagement philanthropique exceptionnel, le fondateur de la firme de conseil secor a eu la générosité de partager ce prix avec les autres finalistes. Cependant, au fur et à mesure qu’il les nommait, il massacrait leur nom, transformant cet acte de générosité sincère en scène comique.

Cet incident a en quelque sorte annoncé les couleurs de sa campagne: jamais n’a-t-on vu un si grand candidat avoir une performance si ordinaire aux élections municipales de Montréal. Ses propositions, souvent brillantes, étaient systématiquement tournées en dérision, comme si l’esprit créatif et agile de ce bâtisseur lui donnait des airs brouillons. Au contraire, c’était là sa force, cette approche non linéaire permettant à ceux qui sollicitaient son avis de saisir ses raisonnements, mais qui les rendaient surtout accessibles plutôt que sentencieux.


Les temps modernes ont cela de merveilleux que les citoyens font plus que raconter leur histoire commune, ils l’écrivent.

En tout début de campagne, Marcel Côté a avancé que Montréal était une ville bilingue. L’idée va de soi pour plusieurs, s’agissant même d’une évidence reconnue jusque dans les armoiries de la Ville de Montréal, dont la rose, le chardon et le trèfle symbolisent la contribution des communautés anglaise, écossaise et irlandaise à la construction de la métropole, au côté de la fleur de lys française. Mais cette réalité historique est en contradiction directe avec notre récit collectif du Québec contemporain, dont la seule langue officielle est le français.

Il n’y a aucun doute que Montréal se distingue des autres villes du continent et du monde entier par le fait français, qui tranche avec la quarantaine de grandes villes qui nous entourent. Il n’y a non plus aucun doute sur l’importance de la pérennité du Montréal français pour la survivance et le rayonnement de l’identité québécoise. Mais un peu comme là où les eaux froides et chaudes se rencontrent dans les océans pour créer des écosystèmes marins fabuleux, Montréal est une ville riche et effervescente parce que ses racines françaises évoluent depuis toujours au contact des communautés anglophone, allophone et autochtone.

Marcel Côté avait dû se rétracter sans demi-mesure en évoquant «une erreur de débutant». Heureusement pour ses adversaires, ce n’était là que le début d’une longue série d’accrocs à la sensibilité de la majorité. Malheureusement pour ceux qui souhaitent que Montréal s’affirme haut et fort, c’était une occasion ratée de réconcilier la façon dont nous nous représentons la nation québécoise avec le narratif naissant de Montréal. Réconciliation qui passera inévitablement par la double reconnaissance du fait français et de la contribution des anglophones, des allophones et des Premières Nations à la construction, passée et à venir, de la cité.


L’espace pour se réaliser

Apposer une étiquette à ce qui est mal défini est toujours un exercice périlleux. C’est ce qu’a tenté de faire, en 2008, une équipe composée de créateurs, de graphistes et de spécialistes du marketing de premier niveau, alors que la Communauté métropolitaine de Montréal souhaitait rassembler les 88 villes de la région sous un même logo et un même slogan.

Après des centaines d’entrevues, de multiples sondages et, surtout, des heures et des heures de sessions de travail réparties sur deux ans, l’équipe est arrivée à la conclusion que ce qui définissait Montréal n’était pas un ensemble précis de valeurs partagées mais, au contraire, le fait que l’absence de valeurs fortes partagées, couplée à une extraordinaire tolérance collective, faisait de notre agglomération un «espace de liberté» sans pareil. D’où le slogan proposé: «Le Grand Montréal, l’espace pour se réaliser», surmonté d’un M multicolore.

Pour vivre cet espace de liberté, il suffit de remonter la rue Sainte-Catherine, entre le boulevard Saint-Laurent et la rue Guy. Là s’y mêlent les fonctions comme nulle part ailleurs: les sexshops côtoient les églises, et les adresses d’affaires prestigieuses—qui, dans d’autres villes, sont souvent reléguées à un quartier des affaires actif seulement en journée, comme le Financial District de Boston ou le Loop de Chicago—sont plantées entre des théâtres et des commerces de tous types.

Certes, trop de nos concitoyens sont en situation d’exclusion. Mais il faut voyager, étudier ou travailler ailleurs pour bien saisir à quel point Montréal est effectivement un espace de grande tolérance où il est possible de vivre son unicité, sa marginalité en toute quiétude.

Parler d’«espace de liberté» est aussi périlleux que de poser des mots sur un phénomène flou. Sitôt lancé sur la place publique, le slogan a été descendu en flèche, les journalistes et l’opinion publique ne comprenant ni le bien fondé de payer pour le travail des créatifs, ni la pertinence de lancer une initiative qui rassemble les villes de la région métropolitaine. Si l’idée que nous partageons une histoire métropolitaine commune est une notion naissante, cet épisode montre à quel point il est difficile de s’entendre ne serait-ce que sur le titre de cette histoire.


Une base pour une histoire commune de Montréal

Les grandes villes ont ceci d’extraordinaire qu’elles rassemblent sur un territoire restreint des millions d’individus dont les destinées se trouvent interconnectées.

Aujourd’hui, les villes qui se démarquent sont celles qui offrent à ces individus de multiples occasions de se rencontrer, de tisser des liens et de créer des collaborations. Les villes exceptionnelles sont surtout celles qui se développent en utilisant les valeurs partagées comme tremplin, et qui se construisent en cherchant à réaliser un rêve commun.

Bilbao, ville basque un peu plus petite que Québec, a su se hisser parmi les destinations touristiques européennes de choix. On attribue souvent cette renaissance à l’ouverture du musée Guggenheim, dessiné par l’architecte Frank Gehry, et de nombreuses villes ont voulu recréer «l’effet Bilbao» en investissant elles aussi massivement dans l’architecture iconique. Mais comme l’indique Gorka Espiau, conseiller de l’ex-président basque Juan José Ibarretxe, le Guggenheim n’est pas le début de la renaissance de la ville, mais plutôt l’aboutissement de deux décennies de travail collectif, dont le point de départ a été la prise de conscience que l’avenir de Bilbao et celui de la région autonome basque étaient intimement et ultimement liés. Le musée a révélé à la face du monde un travail de fond entrepris par une population qui a réinvesti sa métropole, action dont le socle était une culture commune et une projection partagée dans l’avenir.

Au printemps dernier, j’ai eu la chance de faire visiter Montréal au jeune et dynamique maire de Winnipeg, Brian Bowman. Après une promenade au Quartier des spectacles, nous sommes montés dans un taxi Téo—réponse montréalaise à la multinationale Uber—pour aller visiter le centre opérationnel de Pointe-Saint-Charles.

Le maire Bowman, lui-même aux prises avec un débat social sur la présence d’Uber dans sa ville, était particulièrement impressionné par le degré de sophistication de Téo, qui s’appuie sur une flotte de taxis électriques utilisant les dernières technologies. Mais son directeur de cabinet, ingénieur de formation, nous a remis les pieds sur terre en démontrant que toutes les technologies utilisées par Téo—de la géolocalisation des voitures au contrôle à distance de leur niveau d’énergie—étaient plutôt mainstream. Patrick Gagné, qui est à la tête de l’entreprise, a d’emblée reconnu cela, en spécifiant que l’innovation de Téo ne reposait pas sur le choix de l’une ou l’autre de ces technologies, mais plutôt sur leur couplage inattendu.

À l’instar de Téo Taxi, Montréal ne brille pas par l’une ou l’autre de ses caractéristiques prises isolément, mais plutôt par un certain nombre de particularités qu’on ne trouve que rarement assemblées.

Pour Jayne Engle, activiste urbaine canado-américaine, ces caractéristiques sont la paix sociale, le plurilinguisme ainsi qu’une forte culture de la créativité et de l’entrepreneuriat.

La paix sociale réfère en grande partie à l’espace de liberté dont je parlais plus haut. Sauf quelques déplorables exceptions, peu importe son sexe, son âge, son origine ethnique ou son orientation sexuelle, il est possible de -déambuler à peu près n’importe où à Montréal, à n’importe quelle heure, avec un sentiment de sécurité.

Cette paix sociale, qui est la base permettant aux citoyens de vivre leur individualité en toute quiétude, tranche avec les autres agglomérations urbaines du continent. D’autant plus que Montréal est une ville multiethnique, un citoyen sur trois étant né à l’extérieur du Canada. Or, non seulement cela ne se traduit pas par des tensions sociales importantes mais, au contraire, l’espace montréalais permet aux immigrants de conserver leur langue maternelle plus longtemps qu’ailleurs, faisant de Montréal la ville avec le plus haut taux de trilinguisme en Amérique du Nord.

La créativité et le désir d’entreprendre, eux, sont déjà largement célébrés dans la ville qui est le port d’attache du Cirque du Soleil et de la Compagnie Marie Chouinard, et qui a vu émerger et propulser la carrière de Leonard Cohen, d’Ieoh Ming Pei et de Normand Laprise. Très rares sont les villes à la fois calmes et en ébullition, la paix sociale étant plus souvent un somnifère collectif qu’une souche de créativité. À Montréal, l’esprit créatif se nourrit de rencontres riches parce qu’elles sont diversifiées, mais aussi parce que tout un chacun peut exprimer sa singularité.

À ces trois caractéristiques, j’en ajouterais une. Montréal est situé à l’orée d’un territoire immense et superbe, accessible grâce à un vaste et riche réseau de rivières et de lacs, territoire qui regorge de ressources naturelles, mais aussi d’histoire(s). En somme, si Montréal est si particulier, c’est parce qu’il est la métropole d’un territoire si particulier.

Bâtir une histoire commune de Montréal, nous rassembler autour de valeurs partagées ne signifient pas rompre avec notre histoire commune du Québec. Les narratifs ne sont pas exclusifs: ils s’accumulent et peuvent même se renforcer mutuellement. C’est en réconciliant notre vision de Montréal avec cette histoire du Québec qui a occupé toute notre attention depuis un demi-siècle que nous arriverons à faire émerger un récit qui nous rassemble.

Ces quatre caractéristiques que je mets de l’avant pour un narratif plus fort sur Montréal ne sont qu’un début d’ébauche. Les temps modernes ont cela de merveilleux que les citoyens font plus que raconter leur histoire commune, ils l’écrivent. Écrire cette histoire sur Montréal est en soi un projet collectif fort, projet qui ferait de la métropole une ville meilleure, une ville qui assume davantage son passé et son déclassement comme première ville du Canada, son présent caractérisé par une population multiculturelle et un extraordinaire besoin de créer, mais aussi et surtout son avenir, en assumant davantage son rôle de métropole de la nation québécoise et l’importance de sa participation à la redéfinition de ce que sont les villes au 21e siècle.


Félix-Antoine Joli-Cœur a été l’architecte de Je vois mtl, un évènement qui a rassemblé 1500 leaders de tous les secteurs d’activités pour la relance de la métropole, en 2014. Il a depuis fondé Idéesfx, un cabinet-conseil qui transforme les idées en projets et dont le principal mandat est la réalisation d’Amplifier Montréal, un ensemble d’actions qui visent à redéfinir l’engagement civique.

Olivo Barbieri est un photographe italien reconnu pour ses prises de vue aériennes simulant une faible profondeur de champ. Il a participé à de nombreuses expositions internationales. Ses photos de Montréal ont été publiées dans Les années 60: Montréal voit grand, le catalogue d’une exposition organisée par le Centre canadien d’architecture.

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