Vers une décélération généralisée

Aurélie Lanctôt
credit: Photo: Vlada Karpovich
Photo: Vlada Karpovich
Publié le : mardi 20 mars 2018
Mode d'emploi

Vers une décélération généralisée

Ébauche d'une marche à suivre

Comment contrecarrer les impératifs de productivité et toutes les injonctions qui accaparent notre temps, notre vie?

Considéré dans ce texte

Nos horaires surchargés. Le désir de «vivre à fond». Hartmut Rosa et l’accélération généralisée. L’humilité dont il faudra faire preuve. L’amitié, les bibliothèques publiques et le bungee. La résistance collective.

L’essentiel de mon temps est structuré par l’extinction successive de petits incendies. Il s’agit d’exécuter les tâches urgentes​​—terminer un travail universitaire, rédiger un article ou un rapport de recherche, préparer une conférence, faire les courses, planifier des rendez-vous—​le plus efficacement possible, dans l’espoir de dégager un peu de temps pour les choses significatives; c’est-à-dire des activités essentiellement humaines.

J’ai souvent l’impression de n’avoir que peu de contrôle sur les exigences qui grèvent les heures dont je dispose. Les tâches sont saucissonnées à l’intérieur d’une plage horaire déconnectée de l’expérience concrète du temps (le moment de la journée, le jour de la semaine, les saisons, le temps d’éveil, de déplacement ou de repos). Lorsqu’arrive, inévitablement, le moment où il m’est impossible de suivre la cadence, par fatigue ou par surcharge, c’est la colère qui prend le dessus. J’enrage de m’être moi-même piégée, encore, en me laissant prendre au jeu de la surenchère d’engagements, parce qu’il fallait bien faire, se démarquer, gagner sa vie et autres tâches connexes.

Les impératifs qui accaparent mes jours nourrissent mon anxiété: je dois faire ceci, puis cela, et cent fois sur le métier remettre mon ouvrage, sinon ce sera l’échec, la précarité, l’humiliation… À un point tel que même lorsque je bénéficie d’un temps libre, il m’est difficile de ne pas céder à la pression de l’occuper au possible. Je me surprends à anticiper nerveusement ce qui vient, ou alors à réfléchir à ce que je pourrais faire de plus. Mes instants de répit sont colonisés par une série d’appels à la productivité, qui induisent une accélération apparemment sans limites du tempo de ma vie. Que personne ne soit dupe: cette tentation du toujours plus n’est en aucun cas un signe d’excellence. Il s’agit bêtement d’aliénation, d’une tendance pathétique à la fuite en avant, qui empêche d’envisager les choses dans la durée. Les priorités s’ordonnent selon des critères extérieurs, froidement axés sur l’efficacité et la performance.

Nous sommes dépossédés de la faculté d’organiser notre horaire en fonction de ce qui compte vraiment, sur le long cours, et on nous enjoint plutôt de valoriser les gestes qui portent leur fin en eux-mêmes et qui procurent une satisfaction immédiate. Il faut «vivre à fond chaque instant», notamment en maintenant un rythme effréné jusque dans le divertissement: faire la fête, manger jusqu’à rouler par terre, faire des voyages extravagants, du bungee, des marathons, du CrossFit et des photos Instagram spectaculaires… J’ai, pour ma part, souvent l’impression de vivre une sorte de présent infini, pour reprendre l’expression d’Annie Ernaux, où je m’occupe, mais ne cultive rien. S’il m’arrive d’éprouver un sentiment de satisfaction ponctuel, ce n’est pas exactement l’idée que je me fais d’une vie bonne et pleine de sens.

Pour tout dire, je cherche la pédale du frein. Mais je crois qu’il ne suffira pas, pour se réapproprier le temps, d’aménager ici et là des bulles où la cadence est provisoirement ralentie. Envisager les choses d’un point de vue strictement individuel, articulé autour de la discipline de vie, ne ferait qu’apaiser les symptômes du mal sans s’attaquer à ses causes. Je pense qu’il faut envisager un frein plus large, collectif. C’est dans cette perspective que je dresse ici un humble mode d’emploi vers une décélération généralisée.


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