L'idée générale du bonheur

Jonathan Durand Folco
 credit: Illustration: Thaïla Khampo
Illustration: Thaïla Khampo
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Essai

L'idée générale du bonheur

Saillies de trottoirs, revalorisation des parcs, «amélioration des milieux de vie»: ces mesures faites au nom de la qualité de vie urbaine font consensus. On ne peut être contre la vertu, le verdissement et les accoudoirs à cyclistes, mais ne devrions-nous pas nous concentrer sur certaines urgences sociales?

Considéré dans ce texte

Le bonheur et l’imaginaire collectif. Les politiques municipales. La maison unifamiliale de banlieue. Le yoga. Les besoins supposés de la population. La vie bonne. La rencontre avec plus grand que soi.

L’amélioration de la qualité de vie constitue sans doute l’idéal culturel le plus puissant de notre époque. Arrivées en force après la Seconde Guerre mondiale, la société de consommation, la prospérité et la liberté individuelle ont incarné l’espoir des Trente Glorieuses. Jusqu’à une période récente, cet horizon a suscité l’adhésion: il était encore possible de croire en la promesse du progrès social, moral, économique et technologique.

Aujourd’hui, l’insécurité gagne tant d’aspects du monde (crises diplomatique, écologique, financière, démocratique, etc.) qu’il devient difficile de se projeter dans un avenir collectif radieux. L’escalade technologique a révélé ses exorbitants couts environnementaux et humains, et à l’heure où 800 professions risquent d’être perturbées par la robotisation, chacun trouve refuge dans l’aménagement de sa vie quotidienne—au moins, notre environnement immédiat a le mérite d’être encore à portée de main et d’action.

Les individus ne sont pas les seuls à concentrer leur attention sur leur «qualité de vie». Cette expression est devenue le nouveau buzzword de l’urbanisme durable et de la politique municipale, qui préconisent l’amélioration des «milieux de vie» à travers un ensemble de mesures visant à rendre les villes et les quartiers plus attrayants, paisibles et conviviaux. Qui s’opposerait à cela?

Synonyme de bienêtre, de satisfaction, voire de bonheur, la qualité de vie a toutes les allures d’un bien universellement recherché. Elle passe pour une notion intuitive, évidente et consensuelle, et c’est précisément ce qui fait d’elle une idée extrêmement difficile à critiquer. Sa popularité est intimement liée à son élasticité—chacun peut lui donner l’interprétation qui lui convient. C’est en ce sens le concept le plus générique et le plus idiosyncrasique qui soit: chaque personne oriente son existence selon une certaine idée du bien. Il suffit de lire les quelques répliques écrites par Marc Brunet [voir «Une question de respect»] pour mesurer à quel point ces visions individuelles peuvent facilement entrer en collision.

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Cela dit, la qualité de vie n’est pas seulement une préférence subjective, elle est aussi une construction sociale. Les normes, les valeurs et les critères qui déterminent sa signification concrète dépendent du contexte: ils découlent de la culture et de la position sociale de chaque individu, mais aussi du regard des autres. Pour quelqu’un qui évolue dans la grande bourgeoisie, la qualité de vie implique de posséder une Mercedes ou un yacht, d’avoir du personnel pour gérer enfants et tâches ménagères; elle suppose de jouer régulièrement au golf ou d’appartenir à différents clubs de prestige. Le bonheur d’un homme issu d’une classe plus populaire se mesurerait davantage (pour lui et pour ses pairs) au fait d’avoir un pickup récent, un bon revenu et une grosse télévision à regarder en famille. Si l’exemple peut paraitre caricatural, il rappelle que la qualité de vie peut varier du tout au tout selon qu’on est homme ou femme, qu’on vit en ville ou à la campagne, qu’on vient du Grand Nord, du Sud du Québec, d’Europe, du Maghreb ou d’Asie.


La qualité de vie d’une époque n’a jamais été autre chose que la qualité de vie de la classe dominante.

Elle est déterminée par un ensemble de relations sociales et de facteurs (classe sociale, sexe, origine culturelle, âge, handicap, etc.), eux-mêmes soumis à l’épreuve du temps. Dans l’imaginaire collectif des années 1960, on n’imaginait pas une vie de meilleure qualité que celle vécue dans une maison unifamiliale de banlieue. Le bonheur et la réussite rimaient avec piscine, voitures (deux, au moins) et emploi bien payé. Aujourd’hui, ils sont davantage associés au condo urbain situé dans les quartiers centraux où fleurissent les commerces de proximité. Encore une fois, il s’agit moins de forcer le trait que de souligner à quel point la définition d’un certain confort relatif au travail, aux relations amoureuses, au lieu de résidence comme aux groupes d’appartenance évolue d’un milieu social à l’autre, mais aussi d’une époque à l’autre. Il faudrait écrire l’Histoire de la qualité de vie de la Nouvelle-France à aujourd’hui, en considérant les modes culinaires et vestimentaires, les habitudes et les loisirs des individus, pour documenter les fluctuations parfois surprenantes de l’image qu’une société se fait d’elle-même, et des différentes visions de la vie bonne qui s’y côtoient.

Chacun de nous a intuitivement conscience de ces dissonances—nous ne nous reconnaissons pas toujours dans les choix de notre entourage, même proche. Mais nous tolérons ces variations comme s’il s’agissait de préférences personnelles ou de différences culturelles, sans soupçonner une minute qu’elles peuvent être le fruit de rapports de pouvoir (ni qu’elles sont éminemment politiques). Autrement dit, même si on admet qu’il y a plusieurs interprétations de la qualité de vie et que celles-ci changent au fil du temps, on a tendance à penser qu’il existe une norme dominante neutre et communément acceptée. Après tout, quoi de plus apolitique que la nourriture santé, le yoga, les 5 à 7, la conciliation travail-famille et les sorties entre amis?


Les mots comme champs de bataille

Définir de quoi ont «vraiment besoin» les divers groupes sociaux qui composent un territoire pour améliorer leur quotidien est pourtant un véritable combat idéologique. Les différentes forces politiques et acteurs sociaux cherchent à imposer leur vision, et c’est précisément ce que la philosophe américaine Nancy Fraser nomme la «lutte pour l’interprétation des besoins».

La qualité de vie n’échappe pas à la règle. Saillies de trottoirs, valorisation des parcs, création de pistes cyclables, politiques d’accès au logement, au sport, à l’emploi et à la culture, voilà autant d’actions bénéfiques qui ont tout l’air de se placer au-delà du clivage gauche-droite. L’apparence de consensus tend à la dépolitiser, ce qui est un levier toujours utile en matière de communication politique. Mais ne nous y trompons pas. Au même titre que la lutte pour l’existence de Hobbes, la lutte des classes de Marx et la lutte pour la reconnaissance de Honneth, il y a une lutte pour la qualité de vie, et celle-ci est aussi matérielle que symbolique. Elle est un terrain où s’exercent des relations de pouvoir qui opposent partis de gauche, de centre, de droite et d’extrême droite.

Pour les uns, mieux vivre passe par une éducation gratuite, des transports en commun accessibles, une ouverture aux autres et un milieu social tolérant. Pour d’autres, comme François Legault [voir encadré], cela implique que chacun puisse librement dépenser son argent, donc de baisser les taxes. Pour d’autres encore, cela nécessite de protéger l’identité nationale fragilisée par l’arrivée «massive» d’immigrants. C’est un conflit à propos de l’interprétation des besoins, mais aussi de la définition des ressources qui sont nécessaires à leur satisfaction. Selon la façon dont on pose le problème, on induit des solutions totalement différentes. Est-il préférable de faciliter l’accès à la propriété et de répartir un peu mieux la richesse, ou de laisser le soin aux individus de choisir leur résidence en fonction de leurs préférences personnelles et des règles du marché? Doit-on plutôt privilégier le financement du logement social, les mécanismes de plafonnement des loyers ou la création d’une réserve foncière publique pour les projets d’habitation coopératifs et alternatifs?


La justice sociale devrait primer la qualité de vie, parce que l’égalité est une condition préalable à une vie épanouie.

Aujourd’hui, le Québec est surtout traversé par une fracture culturelle et territoriale qui oppose la métropole aux régions. Derrière les débats idéologiques qui polarisent le public sur les questions de l’identité collective, des accommodements raisonnables, du féminisme et du racisme, c’est bien deux interprétations de la vie sociale et du bonheur qui peinent à se comprendre. L’une définit le bienêtre comme la réalisation individuelle dans l’ouverture aux différences, alors que l’autre conçoit la vie bonne dans la préservation des codes moraux face aux menaces de la mondialisation. L’opposition entre progressisme et conservatisme cache des acceptions divergentes de ce qu’est une existence réussie.


L'hégémonie du bien

Or, pour se réaliser, chacune de ces interprétations particulières doit s’imposer comme l’idée générale du bonheur, c’est-à-dire comme un bien commun recherché par l’ensemble de la société. C’est pourquoi la qualité de vie revêt la forme même de l’idéologie: la qualité de vie d’une époque n’a jamais été autre chose que la qualité de vie de la classe dominante. C’est ce qu’Antonio Gramsci nommait l’hégémonie culturelle—ce qui s’observe quand un groupe social particulier parvient à présenter sa conception comme étant celle de la majorité. L’idéal véhiculé par les élites économiques (self-made-man, consommation ostentatoire) peut ainsi facilement devenir celui des classes dominées.

Concernant les stratégies de développement urbain, certains politiciens préconisent l’organisation de festivals, la construction d’autoroutes, de grands centres commerciaux ou d’infrastructures sportives. L’objectif affiché est de développer l’attractivité et la compétitivité d’une ville, tout en permettant la satisfaction des besoins de la population en matière de consommation culturelle et de divertissement. Et en même temps, ces mesures favorisent les investissements privés, les intérêts des promoteurs et des grandes entreprises qui peuvent brasser des affaires, que ce soit le Grand Prix de Formule 1, les lumières du pont Jacques-Cartier, le complexe Quinze40 à Montréal, le Centre Vidéotron ou le Phare de Québec.

Les politiques d’aménagement qui visent à embellir les quartiers et à améliorer le confort des résidents par la mise en place de ruelles vertes, la rénovation du cadre bâti ou l’apaisement de la circulation reposent elles aussi sur une interprétation implicite de la qualité de vie. L’idée est que celle-ci passe avant tout par la transformation de l’espace physique: c’est en changeant les rues et l’environnement matériel des milieux de vie que nous améliorerons l’existence des gens. Cette vision «urbanistique» de la qualité de vie, promue par les architectes, designers, urbanistes et autres protagonistes de la «ville à échelle humaine», n’est évidemment pas dénuée d’intérêt. Elle est en quelque sorte le terrain premier de la politique municipale, qui a une incidence directe sur le zonage, la planification urbaine, le déneigement, l’entre-tien des parcs, la circulation locale. Au lieu d’envisager la ville sous la seule grille des impératifs budgétaires, de la compétitivité ou des règlements bureaucratiques, on juge qu’il vaut mieux construire des espaces agréables pour les gens qui habitent le quartier, les personnes en chair et en os.

Mais une telle définition passe presque toujours sous silence les conséquences sociales et économiques de ces transformations esthétiques et matérielles. En envoyant des signaux aux individus et aux entreprises qui voudraient s’y installer, l’embellissement des quartiers a une incidence directe sur la valeur des biens immobiliers. Sans des mesures compensatoires pour freiner cette dynamique, la revitalisation a pour effet direct de profiter surtout aux groupes plus privilégiés. Ce n’est pas parce que le quartier devient plus vivant ou sympathique pour les piétons que tout le monde y a accès, et que les différentes catégories de la population peuvent adéquatement combler leurs besoins. On peut toujours changer l’allure des parcs, des rues et des ruelles, mais cela change-t-il la vie des gens, et dans quel sens?


Revoir nos priorités

Si on prend conscience des tensions en jeu dans la définition de la qualité de vie, on comprend que chaque consensus social autour de cette notion est le résultat provisoire d’un compromis. Sachant cela, nous devrions peut-être mettre ce débat entre parenthèses et nous concentrer sur les conditions économiques et pratiques: le revenu de base, l’accessibilité gratuite et universelle à des services publics essentiels comme l’éducation, la santé et les services de garde—autant de préalables qui permettent au plus grand nombre de mener leurs projets et de vivre comme bon leur semble. La justice sociale devrait primer la qualité de vie, parce que l’égalité est la condition préalable à une vie épanouie.

Mais en admettant que nous parvenions à réformer radicalement les institutions pour redistribuer massivement la richesse, que nous créions une société où tous les individus auraient des chances égales de se réaliser, la qualité de vie resterait-elle une préoccupation secondaire, laissée aux préférences de chacun? Bien au contraire, le débat reprendrait de plus belle, car les choix de chacun auraient nécessairement un impact sur la vie des autres, et les multiples visions du bonheur entreraient forcément en contradiction. Comment voulons--nous vivre, comment devons-nous organiser notre milieu de travail [voir «Six stratégies pour réduire la souffrance au travail»], comment devons-nous aménager notre ville, quelles infrastructures devrions-nous bâtir en priorité? Autant de questions qui appellent une délibération rationnelle sur les choix collectifs qui ont une incidence directe sur notre qualité de vie. Bref, si la justice est une condition de la vie bonne, la démocratie est son horizon.


La qualité de vie ouvre à un questionnement plus existentiel sur la résonance, c’est-à-dire sur la qualité de nos relations aux autres, au monde et à nous-mêmes.

Outre la justice et la démocratie, la qualité de vie ouvre à un questionnement plus existentiel sur la résonance, c’est-à-dire sur la qualité de nos relations aux autres, au monde et à nous-mêmes. Dans son nouveau livre Résonance: une sociologie de notre relation au monde, le philosophe et sociologue Hartmut Rosa utilise ce terme pour décrire ces épisodes où nous parvenons à nous mettre au diapason avec ce qui nous entoure. Que ce soit dans les sphères de l’amitié, de l’amour, de la démocratie, du travail, de l’art, du rapport à la nature, à l’expérience religieuse ou à -l’Histoire, nous faisons parfois l’expérience d’être à la fois touchés et transformés par une conversation, une musique, ou une rencontre avec quelque chose de plus grand que nous. Un instant qui semble contrer l’aliénation et l’accélération du temps [voir «Vers une décélération généralisée: ébauche de marche à suivre»].

Les débats sur la qualité de vie constituent une belle porte d’entrée pour nous interroger plus fondamentalement sur le sens de la vie bonne. Au-delà de la justice et des sphères socioéconomique et politique qui doivent réguler nos choix collectifs par la délibération publique, la qualité de vie repose ultimement sur les dimensions esthétique, expressive et existentielle de l’expérience humaine.


Cinquante nuances de qualité de vie


Si on augmente le revenu des gens les plus pauvres, on améliore leur qualité de vie, mais on améliore aussi la qualité de vie de la communauté.

— Manon Massé, 2017

La richesse exceptionnelle des manifestations culturelles montréalaises contribue de façon très significative à l’essor économique, au tourisme et à la qualité de vie de la métropole.

— Collectif d’auteurs, Lettre ouverte à Stephen Harper, 2008

La ville intelligente va avoir un effet direct sur la qualité de vie des citoyens. Par exemple, si on avait eu une meilleure gestion des données produites à l’usine Atwater, on aurait pu intervenir plus rapidement.

— Denis Coderre, 2013

L’entreprise Aleafia offre aux patients qui font appel à ses services des pistes de solution pour améliorer leur qualité de vie, y compris le recours au cannabis médical.

— Communiqué de presse, 2017

Les Montréalais méritent une ville propre. Les graffitis, le mobilier urbain endommagé, les poubelles qui débordent et les déchets qui volent au vent ne devraient pas faire partie de notre paysage quotidien. La malpropreté nuit à la qualité de vie des Montréalais, à la réputation de la ville et à son image, ainsi qu’à nos commerçants.

— Valérie Plante, 2017

Quand on est riche, on a plus d’argent pour la qualité de vie.

— François Legault, 2018

Certains préfèreront posséder une maison détachée avec son propre terrain et la tranquillité de la banlieue, alors que d’autres souhaitent plutôt avoir un parc public, des restaurants et des commerces à proximité de chez eux, ce que la ville leur offre.

— Mélanie Joly, 2013

Cette baisse d’impôt touchera 4,2 millions de travailleurs. Ces mesures vont améliorer la qualité de vie de tous les Québécois.

— Carlos Leitão, 2017

Nous misons sur la rétention des employés par la qualité de vie que Montréal a à offrir. Si on fait le comparable d’un ingénieur avec deux enfants à Seattle et Montréal, il n’y a qu’à Montréal qu’il lui reste de l’argent à la fin de l’année.

— Hubert Bolduc, Montréal International, 2017

Les réfugiés syriens ne sont pas qu’un problème de terrorisme, mais aussi de qualité de vie.

— Donald Trump, 2016

On trouvait que le contrôle biologique des moustiques piqueurs, qui touche à la qualité de vie de la population, c’est un luxe qu’on voulait se payer.

— Geneviève Dubois, mairesse de Nicolet, 2017

On le sait à quel point c’est difficile, en ce moment, dans les écoles. Ce qu’on veut, c’est travailler pour les enfants, pour les enseignants. On veut trouver une façon d’améliorer la qualité de vie de tout le monde.

— Ricardo Larrivée, 2017


Auteur du récent essai À nous la ville! Traité de municipalisme (Écosociété), finaliste au Prix des libraires, Jonathan Durand Folco est docteur en philosophie de l’Université Laval et professeur à l’École d’innovation sociale de -l’Université Saint-Paul, à Ottawa. Il s’intéresse tout particulièrement à la démocratie participative, aux initiatives citoyennes en milieu urbain, à l’écologie politique et à l’économie solidaire.

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